^

Monde

Premières réflexions sur le séisme politique en cours

Argentine. C’est Cristina Kirchner qui a ouvert la voie à un bon score de la droite

Le renforcement de Mauricio Macri n’est que la conséquence logique des tendances politiques à l’œuvre. Nous avions dit déjà comment,depuis le début, la longue marche kirchnériste à la modération - agissant dans un premier temps comme gouvernement de contention et de passivation [de la situation qui avait explosé en décembre 2001], devenant par la suite un gouvernement de « restauration » - ne pouvait qu’avoir comme résultat « naturel » la candidature de Daniel Scioli. Fernando Rosso, La Izquierda Diario

lundi 26 octobre 2015

En raison de sa véritable nature et par choix politique, le candidat du Front pour la Victoire (FpV, de la présidente Kirchner) évolue sur ce terrain peu clair que les analystes politiques appellent « le centre » et qui n’est rien d’autre que l’expression cachée d’un virage à droite. « De centre », voilà bien la façon, très euphémique, dont on se présente comme un candidat de droite dans un pays comme l’Argentine.

Massa a apporté sa pierre à l’édifice de la « bataille culturelle » vers la droite et le conservatisme sur le terrain social, avec notamment son appel à l’intervention de l’armée dans la rue ; un discours qui, soit dit en passant, n’a été contré vigoureusement que par le Front de Gauche et des Travailleurs (FIT) et Nicolás Del Caño.

Mais ce faisant, Massa n’a que poursuivi la route tracée par le kirchnérisme avec l’adoption des lois répressives à la suite de l’affaire Blumberg en 2004. Cette répression s’est illustrée ensuite avec l’offensive policière conduite par Scioli et incarnée par le trio Sergio Berni, Ricardo Casal et Alejandro Granados (respectivement ministre de l’Intérieur depuis 2012, ministre de la Justice de la province de Buenos Aires et ministre de l’Intérieur de cette même province).

Face à ce panorama façonné et endossé par le parti au pouvoir, une part importante de l’électorat a perçu ce que de nombreux analystes affirmaient, à savoir qu’il n’y avait pas de différences substantielles entre les trois principaux candidats. C’est ce qui a fini par se traduire dans cette polarisation entre Scioli et Macri. Plus encore alors que tous trois acceptent la perspective de l’austérité à appliquer, ne différant que par rapport au calendrier de sa mise en place.

Durant la dernière ligne droite de la campagne, Mauricio Macri a même tenté de « social-démocratiser » son discours, autant que le lui permettait son profil très droitier.

Face à cette configuration des principales forces politiques, une bonne partie de l’électorat s’est déplacée en direction du représentant le plus authentique du « centre », c’est-à-dire de la droite. Ce faisant, l’électorat a sanctionné au passage ceux qui, de près ou de loin, traînaient comme un boulet leur rapport au kirchnérisme, à savoir Macri, qui est le dauphin de la présidente, et Sergio Massa, qui a longtemps été un très proche collaborateur de Kirchner au point d’en être le Premier ministre.

Dans la province de Buenos Aires – la plus importante du pays, bastion historique du péronisme – Aníbal Fernández, lui aussi candidat investi par le pouvoir et ancien Premier ministre de Kirchner, a été lourdement sanctionné. Jusqu’à quel point María Eugenia Vidal, candidate de Macri, a-t-elle « gagné » la province de Buenos Aires en arrivant en tête au premier tour ou à l’inverse, Aníbal Fernandez qui l’a perdue ? Il s’agit d’une inconnue qu’auront à résoudre à l’avenir politologues et historiens. Il n’en reste pas moins qu’Aníbal Fernández a aussi été la victime collatérale du malaise que des portions conséquentes du monde du travail (notamment les secteurs syndiqués) et des classes moyennes entretiennent vis-à-vis du kirchnérisme. C’est ce dont avaient déjà témoigné les voix qui s’étaient portées sur la candidature de Massa en 2013, à la suite de la rupture de ce dernier avec Kirchner, lorsque le maire de la ville de Tigre, dans le Nord de la province de Buenos Aires, avait voulu se lancer à l’assaut de cette même province, contre ses anciens mentors. Mais ce malaise est également le fruit d’une indéniable détérioration de la situation économique en Argentine que le gouvernement actuel s’obstine à vouloir occulter.

Ce qui a fini par s’imposer, c’est donc une espèce de « polarisation » basse entre les deux principaux candidats, tournant tous deux autour de 35% des voix, Massa se maintenant aux alentours de 20%. Ces derniers jours, la démagogie classique des candidats s’est combinée à différents messages poussant au « vote utile », soit contre l’un, soit contre l’autre.

Il ressort de ce second tour pour des présidentielles qu’aucun des trois principaux candidats n’a su réellement convaincre l’électorat, du jamais vu pour l’Argentine. Tous, pourtant, à un degré ou à un autre, ont pu compter sur les ressources de l’État (national, provincial ou à échelle municipale) et sur l’appui du grand patronat et des grands propriétaires pour mener campagne. Sans grand succès, donc.

Le kirchnérisme et Scioli ont appelé au « vote utile pour éviter que la droite macriste ne gagne ». Scioli arrive au coude-à-coude avec la droite, avec 36,8% contre 34,3% pour Macri, et ce en dépit de son discours démagogique visant à se présenter comme « le moindre mal », voire même comme la « seule façon » de ne pas perdre les conquêtes sociales.

De son côté, le chef du gouvernement de la ville de Buenos Aires, Mauricio Macri, a appelé également au « vote utile » dès le premier tour, de façon à « forcer » l’organisation d’un second round de scrutin. Il s’agit, en dernière instance, d’un aveu de faiblesse. Macri a dû reconnaître qu’il était incapable d’arriver premier en raison de ses propres qualités mais pouvait se hisser à la seconde place au premier tour par rejet du pouvoir.

Massa, de son côté, réclamait un vote utile « différé ». Il prétendait être le meilleur des deuxièmes candidats pour l’emporter contre le candidat de Kirchner, Macri étant présenté comme trop clivant. En tout état de cause, là encore, l’axe de sa campagne était construit moins sur l’adhésion à son projet que sur le rejet du pouvoir en place depuis 2003.

Les résultats viennent de confirmer la nouvelle donne de crise qui caractérise les coalitions traditionnelles dominant la vie politique argentine. Le péronisme est divisé entre le FpV d’un côté et les partisans de Massa de l’autre. Proposition Républicaine, le parti de droite de Macri qui a remporté les élections primaires au sein de la coalition Cambiemos, n’a pas la carrure suffisante ni le réseau pour se profiler comme un parti capable de « gouverner » à échelle nationale.

Dans le cadre de cette polarisation « sui generis », le résultat obtenu par le Front de Gauche et des Travailleurs acquiert une autre tonalité. Tout d’abord le FIT améliore légèrement son score des primaires d’août (en passant de 732.000 à 798.000 voix) au niveau des élections présidentielles. Au niveau des élections législatives, de façon cumulée, le FIT dépasse le million de voix. Enfin, il fait davantage que le centre-gauche de Margarita Stolbizer.

Les « progressistes d’opposition » ont à nouveau fait naufrage d’un point de vue électoral. Pour les soutiens « progressistes » du kirchnérisme, à l’instar du PC, partie intégrante du FpV, ils sont doublement sanctionnés. Il ont d’abord avalé la couleuvre consistant à devoir soutenir Scioli, et sont maintenant face aux résultats. Double fracture ouverte.

Le FIT, à l’inverse, se consolide en tant que pôle politique d’extrême gauche, en capacité de renforcer son développement politique et organisationnel et qui a toute la légitimité pour appeler à voter blanc face à ces deux options conservatrices et anti-populaires que sont Scioli et Macri.



Mots-clés

FIT   /    Monde