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19 ans de l’invasion en Irak : bellicisme et échec stratégique des États-Unis

Il y a presque 20 ans, la plus grande puissance mondiale déclarait la guerre à l’Iraq. Une guerre qui allait se transformer en un bourbier militaire et un échec politique retentissant.

mardi 22 mars

Cet article est une traduction d’un article paru sur le site La Izquierda Diario, journal de l’organisation-sœur argentine de Révolution Permanente.

Le soir du 19 mars 2003, le président américain George W. Bush (Jr.) s’adressait aux Américains depuis le bureau ovale de la Maison Blanche. « En ce moment, les forces américaines et de la coalition en sont aux premières étapes des opérations militaires visant à désarmer l’Irak, à libérer son peuple et à défendre le monde contre un grave danger ». L’argumentation hypocrite utilisée par Washington pour justifier son offensive militaire était les liens entre Saddam Hussein et Oussama ben Laden et la prétendue possession par l’Irak d’armes de destruction massive.

Suite aux attentats du 11 septembre 2001, les Etats Unis étaient en proie à la vague de chauvinisme, contexte favorable pour mener une autre guerre juste après l’invasion et l’occupation de l’Afghanistan. Bush, en plus de sa justification fallacieuse du conflit, faisait croire à la population américaine que la guerre en Irak serait rapide et qu’elle bénéficierait du soutien du peuple irakien. En réalité, ce n’était que le début d’une guerre sans fin qui fera des milliers de victimes américaines, rappelant parfois l’échec du Vietnam. Contrairement à l’Afghanistan, où elle a bénéficié du soutien de la majeure partie de la "communauté internationale", la guerre en Irak a été combattue par les populations à échelle internationale avec des mobilisations anti-guerre historiques qui auront réuni des millions de personnes à travers le monde.

En raison de ces mobilisations massives, la plupart des gouvernements ont été contraints d’éviter de s’engager dans cette nouvelle guerre profondément impopulaire. Les États-Unis ont dû s’engager seuls, mais avec le soutien de leur allié historique, le Royaume-Uni. Le véritable objectif du militarisme américain, dissimulé par la Maison Blanche, était en réalité d’utiliser sa puissance militaire pour faire face au déclin économique et politique de la première puissance mondiale, et permettre à ses monopoles de piller le pétrole irakien.

Rappelons que Bush et les néo-conservateurs n’ont pas agi seuls. Ils avaient le soutien d’une grande partie de l’establishment, tant républicain que démocrate, y compris de personnalités telles que le "socialiste" Sanders et l’actuel président Biden, qui étaient sénateurs à l’époque et qui ont voté en faveur de l’intervention militaire en Irak.

Le 19 mars 2003, les missiles Tomahawks de la bourgeoisie américaine pleuvent sur Bagdad et marquent le début du "bourbier irakien", dans lequel la puissance militaire américaine s’est avérée totalement impuissante pour servir de base à l’élaboration d’un nouveau régime politique conforme aux intérêts de Washington. Au contraire, toute la région est vite tombée dans une situation de forte instabilité politique et sociale, ce qui a fini par renforcer des puissances rivales des États-Unis, comme l’Iran.

L’opération Freedom Iraq a duré 1 mois et 10 jours. Un succès tactico-militaire, avec une résistance quasi nulle. Certains secteurs de la population (notamment les Kurdes et les chiites) considéraient les Américains comme des libérateurs du régime dictatorial de Saddam Hussein et l’armée irakienne avait été mise à mal par la première guerre au début des années 1990. Après la retraite de L’État irakien démembré dans la zone fortifiée de Bagdad, connue plus tard sous le nom de "zone verte", les masses irakiennes affamées s’y sont dirigées, voyant non seulement les structures et institutions politiques et sociales s’effondrer. A ce moment, les irakiens subissaient déjà les conséquences économiques de la guerre Irak-Iran de 1980 ainsi que celles de la première guerre du Golfe de 1991 auxquelles devaient s’ajouter les sanctions internationales appliquées par les États-Unis et qui étranglèrent peu à peu le pays. Une situation particulièrement explosive.

Très vite, les troupes américaines se sont retrouvées embarquées dans une guerre contre-insurrectionnelle sanglante qu’elles n’avaient pas connu depuis les invasions du Vietnam, du Laos et du Cambodge dans les années 1960 et 1970, et en Amérique centrale dans les années 1980. Au départ, la résistance contre les États-Unis prenait place à la fois dans les villes à majorité sunnite, comme Mossoul et Falloujah, et dans les villes chiites, comme Najaf, Bassora et Kerbala. Malgré leurs différences, sunnites et chiites combattaient de manière coordonnée contre les envahisseurs. « Aujourd’hui contre les États-Unis nous sommes tous des Irakiens » déclaraient les insurgés.

En opposition, les médias américains lancèrent une campagne de terreur dirigée par le Pentagone avec laquelle ils accordèrent du temps d’antenne au Jordanien Abou Moussab al-Zarqaoui, le chef d’Al-Qaïda en Irak, dans l’intention de freiner l’insurrection et de diviser le peuple irakien, avec comme résultat une augmentation des tensions et du chaos.

Les combattants d’Al- Zarqaoui utilisaient la tactique des attaques terroristes dans les villes chiites, rendant le conflit de plus en plus sectaire et religieux. Leur influence s’est renforcée sur les bases de la crise économique et du fait de la discrimination institutionnelle à l’encontre des sunnites. Dans ce contexte, les États-Unis négocièrent en 2005 avec les factions politiques et religieuses un régime de gouvernement qui soi disant répondrait à la réalité ethnique du pays, en acceptant essentiellement l’hégémonie chiite qui, sous le régime de Saddam, avait été opprimée et écartée de la vie politique. Dans le cadre de ce plan, les minorités sunnites et kurdes se sont vu attribuer une part du pouvoir proportionnelle à leur population. Dans le même temps, le parti Baas (le parti sunnite de Saddam) a été interdit et tous ses membres, y compris les membres des forces armées, persécutés, déclenchant ainsi une bombe à retardement.

Au cours de la résistance, de nouveaux chefs de guerre sont apparus, tels que Muqtadah al-Sadr, renforcé par la construction d’un réseau de soutien dans les banlieues de Bagdad et dans les villes saintes telles que Najaf et Kerbala. D’autres groupes armés, tels que la Brigade Badr, liée à l’Iran, sont également apparus. Ces groupes ont joué un rôle déterminant dans le soutien politique de la nouvelle constitution de 2005 et dans la répression de l’insurrection anti-américaine. Le pays retrouvait de plus en plus divisé sur le plan ethnique, religieux et territorial : sunnites au centre et à l’est, chiites au centre et au sud, Kurdes au nord, protégés par les avions américains.

L’accession au pouvoir des chiites est à l’origine de nouvelles contradictions impossibles à résoudre dans le cadre de la nouvelle constitution conçue sous l’occupation américaine. Au niveau régional, le renforcement de l’Iran, le régime des Ayatollahs étant historiquement opposé aux États-Unis. Au niveau national, les attaques terroristes des brigadistes ont rapidement déclenché une guerre civile sectaire saignant l’Irak jusqu’en 2007. La stabilisation de l’Irak est restée une utopie depuis lors. Les groupes djihadistes n’ont jamais été vaincus en raison de leur caractère idéologico-politique et parce que l’invasion de 2003 a rapidement montré leur véritable nature : loin de "libérer" les populations, ils tentaient de redessiner la carte régionale en fonction des intérêts de Washington.

Avec le printemps arabe en 2011 et l’effondrement consécutif d’États tels que la Syrie, la Libye et le Yémen, l’instabilité dans la région a atteint des sommets. La situation réactionnaire qui a suivi la récupération et la défaite des soulèvements populaires, associée au soutien tacite de la monarchie saoudienne visant à saper le pouvoir de l’Iran, a conduit à la montée et à l’expansion de l’État islamique en Irak et en Syrie.

Pour les États-Unis, l’échec en Irak a sonné l’approfondissement de leur déclin hégémonique. Barack Obama tentera d’enrayer ce déclin par le retour à un relatif multilatéralisme, sans pour autant abandonner le bellicisme impérialiste dans lequel il aura excellé en tant que "seigneur des drones" pour l’utilisation massive de ces engins en Afghanistan faisant un nombre important de victimes civiles. Une stratégie qui s’est montrée de plus en plus impuissante, notamment après les conséquences de la crise financière et économique de 2008.

Pour l’Irak, l’invasion américaine a constitué une véritable tragédie qui a fait plus d’un million de morts, laissé des millions de personnes déplacées dans le dénuement et a approfondi des tensions ethniques et culturelles de longue date. Mais elle a également remodelé l’échiquier géopolitique régional, où le pays est devenu lui-même, d’une certaine manière, un échiquier contesté entre l’influence américaine et iranienne, et dont les conséquences géopolitiques se poursuivent aujourd’hui.



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