IMPERIALISME US

Retour à la normalité ou aggravation du désordre mondial ?

Esteban Mercatante

Retour à la normalité ou aggravation du désordre mondial ?

Esteban Mercatante

Quel aura été l’impact des politiques de Trump pour la situation des Etats-Unis dans le monde, mais aussi sur la structure du capitalisme international ainsi que l’évolution de ses rapports interétatiques ? Et ces conséquences sont-elles réversibles ? Le présent article, originellement publié le 11 octobre 2020 par Ideas de Izquierda, supplément dominical de La Izquierda Diario (Argentine), prend ces questions à bras-le-corps.

Trump contre l’ordre mondial

Trump avait accédé à la présidence en surfant sur la vague de mécontentement ayant déferlé sur tous les pays riches durant la dernière décennie, et dont une autre manifestation a été le Brexit, qui est apparu comme un « cygne noir » [1] aux yeux des médias et des classes dominantes du Royaume-Uni et de l’Union européenne, totalement pris par surprise.

Les conséquences sociales dévastatrices et durables de la crise ouverte en 2008 ont sapé les bases du gouvernement de ce que Tariq Ali a appelé « l’extrême centre », à savoir l’alternance électorale entre la droite et la social-démocratie en Europe, et entre les deux partis de l’establishment aux Etats-Unis. Elles ont dans le même temps conduit à une polarisation politique, à droite mais aussi à gauche – en ouvrant initialement un espace aux partis que nous avons dénommés « néoréformistes », dont les projets sont aujourd’hui en crise ou qui avancent dans leur intégration au système de partis qu’ils remettaient en cause, comme c’est le cas de Podemos dans l’Etat espagnol.

Le programme de Trump de « l’Amérique d’abord » prétendait rompre avec plusieurs des principes qui avaient régi la politique impériale des Etats-Unis au cours des dernières décennies. « L’américanisme, non le mondialisme, sera notre credo », proclamait-il dans sa campagne électorale.

Qu’est-ce que cela a signifié pour cette administration ? Il n’y a clairement pas eu, ni ne pouvait y avoir le moindre « isolationnisme » – renoncement à intervenir dans les affaires internationales [2] – de la part de la principale puissance impérialiste, même si le discours de campagne de Trump allait dans ce sens. Les intérêts et interventions économiques, diplomatiques et militaires des Etats-Unis n’autorisent pas une telle orientation.

Mais « l’Amérique d’abord » s’est en revanche traduite par une réorientation brutale des relations internationales sur tous les terrains. En premier lieu, l’abandon du multilatéralisme – à travers lequel les Etats-Unis défendaient leurs intérêts en collaboration avec d’autres pays impérialistes, en premier lieu l’Union européenne et le Japon – au profit du bilatéralisme – une négociation séparée entre les Etats-Unis et chaque pays, menée en évitant de s’engager sur des terrains que le gouvernement US pouvait considérer comme lui étant défavorables.

La méfiance de présidents républicains envers le maillage des institutions multilatérales, même si toutes ont été créées à l’initiative des Etats-Unis, n’est pas une nouveauté. George W. Bush l’avait également exprimée et avait mené une politique privilégiant une alliance étroite avec quelques pays, au détriment d’une couverture multilatérale, pour avancer dans ses aventures bellicistes. Mais Trump a élevé le dédain et la disposition à se passer de ces institutions à des extrêmes qui n’ont pas de précédent. Cela s’est exprimé sur tous les terrains : les forums de pays et d’instances de gouvernance collective qui avaient été créées à l’initiative des Etats-Unis (comme le G7 ou le G20), et qui avaient toujours eu pour but de coordonner internationalement, depuis les différents ministères des Affaires étrangères et des Finances, les politiques répondant aux intérêts de l’impérialisme US, ainsi que de négocier avec d’autres puissances pour s’assurer des alliés, ont été traités par le président-magnat comme bons à mettre au rebut, sa participation se limitant à mettre en scène des conflits (avec l’Allemagne et la France, sur les dépenses militaires de l’OTAN dans le G7 ; avec la Chine, sur les différends commerciaux dans le G20). Trump est allé jusqu’à retirer les Etats-Unis, en pleine pandémie, de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) dont ils étaient le principal contributeur financier, comme c’est le cas pour toutes les institutions multilatérales.

En matière commerciale, le bilatéralisme s’est exprimé dans le refus des grands traités internationaux, abandonnés au profit d’un traitement individuel de chaque pays, destiné à arracher de plus grandes concessions. En d’autres termes, si on n’abandonnait pas la recherche d’une plus grande ouverture commerciale, la priorité n’était plus de mettre en place des règles générales contraignantes pour tous les pays, mais de garantir plus ouvertement que les Etats-Unis s’assurent la part du lion, mesurée en termes d’amélioration de leur balance commerciale.

L’administration Obama avait centré ses efforts sur deux accords stratégiques ambitieux, le Traité transatlantique (TAFTA) et l’Accord de partenariat transpacifique (TPP), dont le but était de regrouper des dizaines de pays représentant l’essentiel de l’économie mondiale, à l’exception de la Chine. Ces accords étaient une réponse à la paralysie de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Avec la fondation de l’OMC en 1995 (dans la continuité du GATT, Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, dont les rounds successifs négociaient depuis les années 1950 les mesures d’intégration commerciale), «  le capital avait remporté une victoire décisive » selon Ernesto Screpanti. [3]

Mais si la création de l’OMC avait couronné et renforcé des décennies d’avancées en matière d’intégration commerciale sous la pression des pays les plus riches (dont les économies en ont largement bénéficié), au début du millénaire cette organisation, incapable d’approfondir l’intégration économique, est entrée dans une impasse. Après l’échec du round de négociations de Doha, ouvert en 2001 et suspendu en 2006 du fait de l’absence de conclusions, les traités TAFTA et TPP, censés dépasser par leur échelle tous les accords précédents, ont été le nouveau moyen par lequel les secteurs impérialistes les plus globalisés ont cherché à accélérer l’intégration économique sur le plan commercial et celui des investissements, au profit du capital multinational.

Pour les Etats-Unis sous la direction d’Obama, un objectif clé de ces accords était de contraindre la Chine à accepter une série de conditions. Ces accords visaient à « l’installation d’une institutionnalité transnationale qui établirait des normes et des autorités de contrôle exogènes à chaque Etat, et assurerait au capital mondialisé un pouvoir d’autorégulation par rapport à la puissance émergente [c’est-à-dire la Chine] et ses entreprises ». [4] Ainsi que l’avait exprimé Obama, il s’agissait de déterminer « qui fixe les règles du jeu du 21e siècle, et cela ne peut être la Chine. » [5]

Trump a abandonné le TPP, dont l’accord de création était déjà signé et n’attendait que des mesures d’application, et s’est désengagé des négociations en cours sur le TAFTA. Un des axes de sa campagne de 2016 était que ce type d’accord avait conduit à la perte de millions de postes de travail aux Etats-Unis – qu’il se proposait de récupérer – et au déclin de nombreuses régions du pays. Cependant, et contrairement à ce à quoi on pouvait s’attendre, Trump ne s’est pas retiré de l’Accord de libre-échange nord-américain (NAFTA), le plus important pour les Etats-Unis puisque conclu avec ses voisins du Canada et du Mexique.

Cet accord a été renégocié et remplacé par l’Accord Etats-Unis-Mexique-Canada (AUMEC). Les Etats-Unis y ont imposé leurs critères, en substituant le bilatéralisme au multilatéralisme : les accords ont été négociés séparément entre chaque couple de pays, les Etats-Unis n’hésitant pas à menacer le Canada et le Mexique de sanctions commerciales s’ils n’acceptaient pas leurs conditions. Ce traité maintient l’intégration commerciale mais les Etats-Unis se voient garantir, au moins sur le papier, une plus forte valeur ajoutée domestique dans la production automobile, une des questions clés de l’accord. Des quotas ont été fixés pour le nombre d’automobiles que le Canada et le Mexique pourront vendre aux Etats-Unis et les mécanismes de résolution des différends ont été éliminés pour la quasi-totalité des secteurs, ce qui laisse les mains libres pour instituer unilatéralement des quotas ou des droits de douane. L’AUMEC sera en outre révisé tous les six ans.

La « guerre commerciale » avec la Chine, qui a mis ce bilatéralisme en évidence, mérite une attention particulière. Si dès le début, le principal argument de Trump afin de justifier son déclenchement a été le déficit commercial, le cœur de la dispute réside dans la volonté étasunienne de freiner les avancées de la Chine en matière de haute technologie. La guerre des droits de douane et les autres entraves commerciales entre les deux pays ont connu des hauts et des bas depuis qu’elles ont débuté en mars 2018, tout en mettant plus que jamais en évidence la perte de sens de l’OMC.

Après le gel de nouveaux rounds de négociation pour l’ouverture commerciale, la seule raison d’être de cet organisme demeurait le fait de trancher les conflits entre pays pour non-respect des normes qu’ils s’étaient engagés à accepter, et dont l’OMC devait vérifier l’application. Mais dans cette guerre commerciale, l’OMC s’est transformée en un simple observateur. Si les Etats-Unis s’étaient déjà montrés réticents à accepter les décisions de l’OMC auxquelles ils étaient défavorables du temps de George W. Bush (même s’ils finissaient par s’y résoudre devant les menaces de sanctions commerciales d’autres pays), Trump a franchi un nouveau pas. Il a non seulement ignoré l’OMC, mais liquidé son Organe d’appel, principale instance de résolution des conflits, en refusant de donner son accord à la nomination en son sein de nouveaux juges. Depuis décembre 2019, cet organisme ne dispose plus du minimum de trois juges nécessaire afin de rendre une décision, et c’est pourquoi l’Union européenne, la Chine et d’autres pays ont favorisé la création d’un tribunal parallèle, non reconnu par les Etats-Unis.

Ainsi que Richard Haass s’en est plaint dans la revue Foreign Affairs, Trump s’est centré sur « des intérêts économiques définis de façon étroite » et le corollaire a été son « désintérêt quasi-total envers les autres objectifs de la politique étrangère des Etats-Unis. » [6]

Son administration s’est engagée dans une révision de certaines des alliances sur lesquelles l’impérialisme étasunien s’était historiquement appuyé. Il a menacé de quitter l’OTAN, créée pendant la Guerre froide afin de permettre une intégration militaire de l’Europe de l’Ouest, si les autres pays ne s’engageaient pas à accroître leur contribution à son financement. Il s’est retiré de l’Accord de Paris sur le climat qui contraignait les Etats-Unis dans leurs exportations d’hydrocarbures et d’autres produits d’industries contaminantes. Il a dénoncé unilatéralement le traité signé par Obama avec l’Iran dans le but de freiner le développement nucléaire de ce pays. Et l’on pourrait poursuivre dans la même veine. En revanche, il n’a pas touché à des piliers historiques de l’impérialisme, comme son soutien à Israël et à l’Arabie saoudite. Quant aux rapports avec l’Amérique latine, ils ont été dès le début marqués par ses politiques anti-immigration, visant en particulier celle en provenance de la région, ainsi que par les positionnements des différents gouvernements vis-à-vis du Venezuela, un point sur lequel Trump, là au diapason de ses prédécesseurs, a été un pilier du soutien à l’opposition antichaviste et à ses tentatives faillies de coup d’Etat.

Le tournant « américaniste » de Trump s’est également traduit par une hausse significative des dépenses militaires, quelque chose auquel les administrations précédentes s’étaient aussi montrées enclines. Ces dépenses ont augmenté en moyenne de 6 % par an entre 2016 et 2020, pour atteindre cette année-là 720 milliards de dollars, soit 38 % des dépenses militaires dans le monde. Mais en même temps, malgré sa rhétorique agressive, il a évité de s’embarquer dans de nouveaux conflits à grande échelle, tout comme l’avait fait Obama – si l’on excepte, évidemment, l’usage massif de drones militaires au Moyen-Orient durant ses huit années de présidence. Les principales interventions militaires conduites sous Trump ont été des bombardements en Afghanistan (avec la dite « superbombe »), celui d’une base syrienne où étaient supposément entreposées des armes chimiques, et l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani quelques jours après que celui-ci eut pris part à l’organisation d’une attaque, fin 2019, contre l’ambassade des Etats-Unis à Bagdad.

Dans l’ensemble, l’américanisme n’a pas été la rupture radicale qu’annonçaient les prophéties les plus sombres de secteurs de l’establishment étasunien. Entre autres raisons, parce Trump a dû composer avec la forte résistance de secteurs de la bourgeoisie US la plus transnationalisée, qui sont aussi les plus prospère de ces dernières décennies. Une démonstration récente de ce rejet a été le recours formulé fin septembre par 3500 entreprises, parmi lesquelles Coca-Cola, Disney, Tesla, Ford ou la société pharmaceutique Abbott, pour obtenir réparation des coûts induits par les tarifs douaniers imposés à la Chine. Trump a fait face aux mêmes obstacles lorsqu’il s’en est pris à des tendances très ancrées dans le consensus bipartite, qui pèsent à tous les niveaux de l’Etat US et ont débouché sur des oppositions à son désir de se rapprocher avec la Russie pour se concentrer sur le combat avec la Chine.

Ceci dit, on peut affirmer que Trump a accéléré une série de tendances déjà présentes auparavant et aggravé la situation de désordre mondial, et que son administration peut dans ce sens être considérée comme un point d’inflexion ayant configuré une situation nouvelle, qui rendra difficile tout retour en arrière. Nous ne sommes pas en présence d’un isolationnisme mais d’intervention sélectives sur le terrain international, en fonction des intérêts étatsuniens. En même temps, il y a clairement une attitude plus agressive en défense de ces intérêts, sans volonté de conciliation avec l’agenda de la « communauté internationale », ni rien qui y ressemble. Dans l’ensemble, on observe un renoncement à engager la principale puissance à continuer à agir en tant que soutien et garant de l’architecture sur laquelle l’internationalisation du capital s’est appuyée durant les quatre dernières décennies, un dispositif qui a largement bénéficié à une bonne part de la classe capitaliste étasunienne.

Leo Panitch et Sam Gindin signalent correctement que le capitalisme global des dernières décennies a été une « construction », c’est-à-dire que la configuration qui est devenue la sienne, ainsi que la disposition des Etats à apporter toutes les garanties au capital mondial et à s’investir dans les institutions multilatérales, ont dépendu de façon décisive de l’intervention du capital étasunien. Mais pour cette même raison, il faut prendre très au sérieux les conséquences qu’a déjà le renoncement de cette administration à continuer à assumer un tel rôle, et cela même si Trump était défait en novembre. L’administration Trump marque bien plus qu’une « crise politique » interne aux Etats-Unis, sans conséquences pour l’ordonnancement de l’« empire informel », comme ces auteurs semblent enclins à l’interpréter. [7]

L’Amérique d’abord ?

La devise de Trump semble ne pas avoir trouvé beaucoup de concrétisations. La plus grande réalisation qu’il ait pu exhiber, jusqu’à l’arrivée de la pandémie, à savoir une croissance économique soutenue, n’a pas été associée à ses politiques de rupture mais à la poursuite de l’alchimie monétaire de la Réserve fédérale, aidée par les baisse d’impôts décidées par cette administration afin que les capitaux des entreprises ayant des investissements à l’étranger soient rapatriés dans le pays. Bien que la conception de ce cadeau fiscal porte la marque de « l’Amérique d’abord », elle n’est pas très différente de ce qu’on fait les administrations républicaines depuis Ronald Reagan. La baisse des impôts ordonnée par Trump a fait que de nombreuses entreprises ont rapatrié des capitaux vers les Etats-Unis. Mais loin de « créer des emplois pour les Américains » en s’investissant dans de nouvelles entreprises, ces fonds ont été destinés à des investissements financiers ou à des versements aux actionnaires.

L’administration avait défini comme l’un de ses grands objectifs la contention des ambitions chinoises. Mais elle a commencé par largement soulager la Chine en abandonnant le TPP, qui représentait pour elle une menace sérieuse. Les deux années de « guerre commerciale » n’ont pas non plus produit de résultats favorables. Le déficit des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine a continué d’augmenter, tandis que les sanctions croisées ont paru impacter relativement davantage les capitalistes étasuniens (aussi bien ceux qui exportent vers la Chine que ceux qui dépendent d’approvisionnements en provenance de ce pays).

La dispute qui s’est ouvertement transformée, depuis 2019, en compétition pour le leadership dans la 5G et d’autres technologies, n’offre pas un tableau plus satisfaisant. Les coups les plus sévères reçus jusqu’à présent par la Chine ont été les restrictions imposées à son accès aux puces informatiques fabriquées par Taiwan Semiconductor Manufacturing Co Ltd (TSMC), une fourniture essentielle à la 5G et à l’intelligence artificielle, et le fait d’avoir obtenu que plusieurs pays suivent les Etats-Unis dans leur refus de la 5G de Huawei pour des raisons de sécurité. Mais cela implique dans le pire des cas un retard, et n’annihile pas le développement technologique de la Chine dans ces domaines. Un autre coup dur a été le blocage de TikTok et WeChat sur le territoire étasunien.

A l’opposé de ce que Trump aurait voulu, The Economist suggère que ce sont peut-être les Etats-Unis qui ont aidé la Chine à cibler les secteurs stratégiques à prioriser dans le cadre du plan « Made in China 2025 ». L’hebdomadaire cite l’économiste Yu Yongding, impliqué dans le développement de certains de ces plans, qui affirme que « tous les départements du ministère de l’Industrie ont conçu des projets auxquels ils tenaient. Mais il n’y a pas eu de réelle stratégie d’action. » Cependant, le caractère ambitieux de cette proposition, «  joint à la mystique de la politique industrielle et de l’espionnage coutumier de la Chine, ont conduit les Etats-Unis à réagir. Et ceci a apporté à Xi [Jinping] les critères afin de sélectionner ses véritables priorités. » [8] Pour l’administration Trump, dont le slogan de campagne était « Rendre à l’Amérique sa grandeur », un solde paradoxal pourrait être, à rebours de ses intentions, qu’elle ait fini par aider Xi Jinping à « Rendre à la Chine sa grandeur », ainsi que certains analystes l’ont ironiquement soutenu.

Plus généralement, l’objectif consistant à « vendre plus » et « acheter » moins au reste du monde, qui a été une composante importante des relations extérieures au cours de ces dernières années, n’a débouché que sur de maigres résultats. Le déficit commercial ne s’est pas réduit mais a continué à croître, à l’exception d’une légère baisse en 2019 qui s’est inversée en 2020, année où l’on s’achemine vers un solde négatif record.

Les choses ne se sont pas beaucoup mieux passées sur les autres terrains, la voie empruntée ayant aliéné des alliés et continué d’affaiblir la position des Etats-Unis. C’est le résultat des inconsistances initiales du tournant unilatéraliste. Ainsi que Claudio Katz le synthétise, « la stratégie de Trump dépendait de la discipline de ses alliés (Australie, Arabie saoudite, Israël), de la subordination de ses associés (Europe, Japon) et de la complaisance d’un adversaire (Russie) afin de forcer la capitulation d’un autre adversaire (Chine). Mais le magnat n’a pas obtenu ces alignements et la relance de la suprématie étasunienne a donc capoté dès le début.  » [9]

Si Trump s’en va, les Etats-Unis redeviendront-ils « le pays indispensable » ?

La notion selon laquelle, au cas où Trump serait battu – et où il accepterait effectivement sa défaite –, nous assisterions à un retour à la normalité, est dénuée de bases. Les Etats-Unis ne reviendront pas simplement occuper leur place à la tête de l’« ordre transnational néolibéral », même si c’était ce que se propose effectivement une hypothétique administration Biden (ce qui est rien moins que sûr).

Les méfiances nées avec les vieux alliés ne disparaitront pas avec un changement d’administration, entre autres choses parce qu’elles n’ont fait qu’accentuer de profondes divergences d’intérêts qui viennent de loin. La gestion d’une politique monétaire ayant un impact mondial avec les yeux fixés sur le PIB des Etats-Unis, des interventions unilatérales comme celles en Irak, les frictions sur la gestion des effets de la crise de 2008 – en particulier les stratégies suivies afin de faire face à la crise de la dette dans l’Union européenne – avaient déjà mis en évidence que ce qui est bon pour les Etats-Unis ne l’est pas nécessairement pour ses vieux alliés. Trump n’a fait qu’aggraver les divergences, en y ajoutant l’incertitude sur le rôle des Etats-Unis. Les alliances « sont fondées sur la confiance et la prédictibilité, et il est probable qu’aucun allié ne voie les Etats-Unis comme il les voyait avant. Les germes du doute ont été implantés, si cela s’est passé une fois, cela peut se reproduire. Il est difficile de réclamer le trône après avoir abdiqué. » [10]

Il ne sera pas non plus aisé de reprendre le terrain occupé par des adversaires, par exemple en Syrie où la Russie en a profité pour avancer. La guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, dans laquelle la Turquie et la Russie poussent leurs pions, est une autre illustration des vides laissés par les Etats-Unis au regard de leur fonction auto-assignée d’arbitre international.

Pour ce qui est de la Chine, on ne distingue pas non plus un horizon de réversion du cours du conflit. En d’autres termes, toute tentative de revenir à un cours impérialiste plus multilatéraliste rencontrera de nombreux écueils. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner des lamentations, émanant des apologistes de cette domination impérialiste « basée sur des règles », qui fut prospère pour le capital au prix de la soumission de toute la planète à l’exploitation des multinationales, aggravant la polarisation sociale et les désastres environnementaux, selon lesquelles il aurait pu ne s’agir seulement que d’un interrègne exceptionnel. [11] Le cours « normal » de l’Histoire capitaliste serait alors celui d’une concurrence exacerbée entre les puissances et celui des guerres, allant de pair avec des heurts de plus en plus sérieux entre les classes dans chaque pays. Cela, la politique de Trump a également contribué à le susciter à l’intérieur du pays en aggravant les tensions politiques et sociales, dont nous avons vu récemment une traduction avec les mobilisations de protestation contre les crimes racistes qui ont traversé tous les Etats-Unis.

Traduction Jean-Philippe Divès

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Dans la théorie proposée par Nassim Nicholas Taleb, le cygne noir est un événement largement inattendu, aux conséquences très substantielles, et qui est rationalisé a posteriori en expliquant comment il aurait pu et dû être prévu. [NdTr. Toutes les notes qui suivent sont de l’auteur.]

[2Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, l’isolationnisme, surgi en réaction à l’interventionnisme croissant préconisé par la classe dominante afin d’asseoir sa primauté mondiale, était un courant important de la vie politique étasunienne. Comme l’explique Perry Anderson (voir « Imperium », New Left Review n° 83), les bastions traditionnels de l’isolationnisme étaient situés chez les petits entrepreneurs et chez les agriculteurs du Midwest.

[3Ernesto Screpanti, Global imperialism and the Great Crisis. The uncertain future of capitalism [L’impérialisme mondial et la Grande crise. L’avenir incertain du capitalisme], New York, Monthly Review Press, 2014, p. 76.

[4Juan Andrés Amor, Andrés Leaño, Gabriel Esteban Merino, “La Alianza del Pacífico (AP) y el Acuerdo Transpacífico (TPP), entre globalistas y americanistas” [L’alliance du Pacifique et l’Accord transpacifique, entre mondialistes et américanistes], dans Gabriel Merino y Patricio Narodowski (coord.), Geopolítica y economía mundial : el ascenso de China, la era Trump y América Latina [Géopolitique et économie mondiale : la montée de la Chine, l’ère Trump et l’Amérique latine], La Plata, IDIHCS-Conicet, 2019, p. 233.

[5Ibid.

[6Richard Haass, “Present at the Disruption. How Trump Unmade U.S. Foreign Policy” [Présent pour le dérèglement. Comment Trump a défait la politique étrangère des Etats-Unis], Foreign Affairs, septembre/octobre 2020.

[7Leo Panitch et Sam Gindin, “Trumping the empire” [L’empire trumpé], dans Leo Panitch y Greg Albo (ed.), The World Turned Upside Down ? [Le monde cul par-dessus tête ?], Socialist Register 2019.Pour un débat avec ce point de vue, voir ¿Podrá el imperio norteamericano sobrevivir a Trump ?[L’empire étasunien pourra-t-il survivre à Trump ?]

[8“The new state capitalism. Xi Jinping is trying to remake the Chinese economy” [Le nouveau capitalisme d’Etat. Xi Jinping tente de remodeler l’économie chinoise], The Economist, 15/08/2020.

[9Claudio Katz, “El resurgimiento americano que no logró Trump” [La résurgence américaine que Trump n’a pas réussie], consulté le 8/10/2020 sur https://katz.lahaine.org/el-resurgimiento-americano-que-no-logro/.

[10Haass, op. cit.

[11Voir par exemple Michael Beckley, “Rogue Superpower” [Superpouvoir voyou], Foreign Affairs, novembre/décembre 2020.
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