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Les nôtres

Hugo Blanco (1934-2023), la révolution 4000 mètres au-dessus du niveau de la faim

Certains révolutionnaires réussissent, toute leur vie durant, à se jouer de la répression, de la prison, des condamnations à mort et de l’exil. Ils continuent, jusqu’au bout et inlassablement, à lutter pour la grande cause du genre humain. Hugo Blanco était de ceux-là. Il est mort à Uppsala, en Suède, le 25 juin, à l’âge 88 ans.

Jean Baptiste Thomas

27 juin 2023

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Hugo Blanco (1934-2023), la révolution 4000 mètres au-dessus du niveau de la faim

[Illust. Hugo Blanco a son retour d’exil, à Lima, en 1978 - Andy Freeberg]

Dans les haute-vallées des Andes péruviennes, à 11.000 kilomètres de la capitale suédoise, comme ailleurs, en Amérique latine, on porte le deuil de celui qui fut, plus d’un demi-siècle, le porte-voix des plus pauvres, des laissés-pour-compte et des oubliés. Pendant plusieurs décennies, la vie d’Hugo Blanco s’est confondue avec l’engagement des marxistes révolutionnaires latino-américains héritiers de Léon Trotsky, de leurs débats, de leurs paris, de leurs espérances et de leurs espoirs déçus, sans jamais baisser les bras, envers et contre tout.

Hugo Blanco naît le 15 novembre 1934 au Cuzco, l’ancienne capitale de l’Empire inca avant l’arrivée des Espagnols, dans une famille relativement aisée mais clairement engagée aux côtés des petites-gens. Son père, avocat, défend les paysans, que les grands propriétaires traitent comme des bêtes de somme. Ses frères, qui sont militants de l’Alliance populaire révolutionnaire américaine (Apra), l’organisation nationaliste de Haya de la Torre, ont dû s’exiler pour échapper à la prison. C’est en les rejoignant, à La Plata, en Argentine, où il commence des études d’agronomie, qu’il entre en contact avec les militants trotskystes du Parti ouvrier révolutionnaire (Por) de Nahuel Moreno. Il sait que sa vie sera du côté des exploités et des opprimés, où qu’ils soient.

Pour cela, il est prêt à brûler les étapes de ce qui est présenté, alors, comme le seul modèle révolutionnaire possible : d’abord la révolution agraire, démocratique et anti-impérialiste, puis, dans un second temps, le socialisme, toujours renvoyé aux calendes grecques, sans que cet horizon soit jamais défini ni réellement défendu stratégiquement, que ce soit par l’Apra ou par le Parti communiste péruvien (Pcp) qui n’a plus grand-chose à voir avec celui qu’avait fondé trente ans auparavant José Carlos Mariategui, l’un des « pères » du marxisme indo-américain. Blanco n’a que vingt ans mais il a déjà fait le bilan des limites du nationalisme bourgeois « apriste », défendu par ses frères, ainsi que du communisme dans sa déclinaison officielle, stalinienne et pro-soviétique. Il embrasse ainsi la cause de la Quatrième internationale. Pour militer, il arrête ses études et « s’établit » dans l’une des grandes usines frigorifiques de conditionnement de viande de la banlieue de La Plata, à Berisso, mais dès que la situation politique au Pérou le permet, il choisit de retourner à Lima, pour aider à la reconstruction du Por péruvien.

« La terre ou la mort ! »

Le Por étant dans le viseur de la police, à la suite notamment d’une manifestation anti-impérialiste contre la venue de Nixon, alors vice-président des Etats-Unis, en 1958, sous l’influence, également, de la Révolution cubaine, véritable coup de tonnerre qui retentit dans toute l’Amérique latine, la direction de son organisation décide de transférer Blanco dans sa province natale. A partir de 1959, au Cuzco, il travaille comme vendeur de journaux, organisant le premier syndicat du secteur, mais c’est en direction des paysans pauvres et sans-terre qu’il va se tourner, corps et âme.

Malgré la vigilance des autorités politiques - qui surveillent de près ce qu’il se passe dans les campagnes - en lutte ouverte contre la direction régionale du Parti communiste - qui défend son emprise sur les organisations paysanne et qui pourchasse les trotskystes avec la même détermination que la police du président Manuel Prado Ugarteche -, Blanco et les militants qu’il recrute vont gagner la confiance des leaders paysans locaux, notamment dans les hautes vallées du piémont andin des provinces de Lares et de Concepción. C’est là que vivent des dizaines de milliers de familles, dans le plus grand dénuement, sur un relief accidenté « à 4000 mètres au-dessus du niveau de la faim », pour reprendre le célèbre vers du poète bolivien Eliodoro Aillon Terán.

Bientôt, Blanco et ses camarades dirigeront la Fédération des paysans du département du Cuzco. C’est l’époque d’une lutte sans merci contre les grands propriétaires. Les paysans déclinent, en quechua, l’ancien mot d’ordre d’Emiliano Zapata, pendant la Révolution mexicaine, et repris par les « barbudos » cubains, qui viennent de chasser le dictateur Batista : « Otaq hallp’a, otaq wañuy », « la terre ou la mort ! ». Blanco y rajoute le programme de la Quatrième Internationale, décliné suivant la ligne du Por et du courant du trotskysme auquel il est alors rattaché, en posant la question de l’autodéfense paysanne, de l’alliance de classe entre travailleurs des villes et des campagnes, la perspective d’un gouvernement ouvrier et paysan et la révolution latino-américaine et mondiale comme horizon.

Pour récupérer les terres qui sont les leurs et qui ont été spoliées au cours de la Conquête puis de la colonisation espagnole - la République indépendante n’ayant jamais que consolidé la mainmise des grands propriétaires et des multinationales étrangères sur le foncier au détriment des petits paysans, dans les Andes comme sur la côte et dans l’Amazonie péruvienne - Blanco construit des syndicats, défend la méthode de l’action directe, constitue des milices paysannes et se lance à l’assaut des haciendas. Depuis les hauteurs de Chaupimayo, quartier-général des révolutionnaires, les militants lancent la réforme agraire dans le département du Cuzco. Ils s’appuient, pour ce faire, sur un réseau de double pouvoir, selon Blanco, fondé sur une administration alternative des communautés paysannes. Pendant près de trois ans, c’est une véritable guerre qui est livrée contre les « hacendados », protégés par la police et les gardes blanches.

Déjouant la traque de l’armée, tendant des embuscades aux forces de répression, organisant des assemblées dans les « ayllus », les communautés paysannes autochtones, dès qu’ils le peuvent, la lutte est âpre. En 1962, plusieurs milliers de paysans marchent sur le Cuzco. Blanco est néanmoins finalement capturé le 15 mai 1963. Mais même si la direction des milices d’auto-défense de la Fédération paysanne départementale est décapitée, l’esprit de révolte et de lutte pour la dignité perdure et ira en se consolidant, au cours des années suivantes, avec la multiplication des occupations de terres dans le département de Cuzco, de Puno et ailleurs dans les Andes péruviennes.

« Hugo Blanco ne doit pas mourir ! »

Grâce à une intense campagne menée à échelle internationale, portée, entre autres, par Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et des dizaines d’autres intellectuels, Blanco réchappe à la peine de mort et la sentence qui est prononcée à son encontre est commuée en une peine de 25 ans d’emprisonnement. Sa popularité est telle qu’il continue malgré tout à être élu aux instances de direction de la Fédération paysanne du Cuzco, malgré son incarcération dans la prison-bagne de l’île du Frontón, au large de Lima.

Blanco est finalement libéré à la suite de l’amnistie décrétée par le gouvernement bonapartiste de gauche du général Velasco Alvarado, en 1970. Mais ce dernier s’empresse d’expulser celui qui, dans toutes les vallées andines, continue à être considéré comme le représentant incontesté des luttes paysannes. Alvarado entend mener à bien une réforme agraire, initiée un an plus tôt, mais « par en haut ». Le gouvernement veut des organisations paysannes inféodées au régime, et non des syndicats autonomes et lutte-de-classe, luttant aux côtés des travailleurs urbains pour un socialisme authentique. D’abord exilé au Mexique, Blanco est envoyé en Argentine, où la dictature militaire l’arrête. Une nouvelle campagne lui permet de gagner le Chili de l’Unité populaire. Il continue à militer, avec les trotskystes, aux côtés, notamment, des Cordons industriels, à partir d’octobre 1972, pour affronter la réaction et les hésitations du gouvernement de gauche d’Allende, qui finira renversé par ceux en qui le président et le PC chilien avaient déposé leur confiance, l’armée d’Augusto Pinochet.

Nouvel exil et retour au Pérou

C’est une autre longue histoire d’exil qui recommence, en Argentine, à nouveau, puis en Suède. Tout au long de ces années, Blanco prend part aux débats qui parcourent le Secrétariat unifié de la Quatrième internationale (SU). L’un des principaux points d’achoppement porte sur la question latino-américaine et la ligne politique qui est déployée sur place par les organisations révolutionnaires membres du SU. D’un côté, la direction majoritaire, portée par Ernest Mandel, Livio Maitan et la direction de la Ligue communiste, préconise une stratégie largement axée sur la lutte armée. De l’autre, la minorité, avec à sa tête le courant dirigé par Moreno et le Socialist workers party étatsunien, défend une stratégie axée sur la perspective de la grève générale et de l’insurrection, les éléments d’auto-défense - comme ceux portés par Blanco au Pérou, dans les années 1961-1963 - n’étant jamais que subordonnés à cette perspective générale. Le débat se poursuivra, par la suite, notamment dans le cadre de la poussée révolutionnaire en Amérique centrale qui aboutira, entre autres, au renversement de Somoza, au Nicaragua, par le Front sandiniste de libération nationale (Fsln). Parallèlement, Blanco continue à militer en direction de la région, en solidarité avec les luttes contre les dictatures qui, une à une, sous la houlette des Etats-Unis et avec la complicité des Etats d’Europe occidentale, ont pris le pouvoir depuis la moitié des années 1960.

Entretemps, à partir de 1976, le régime militaire péruvien commence à vaciller sous les coups d’une vaste mobilisation et la dictature cherche une issue en orchestrant une « transition contrôlée ». C’est dans ce cadre que Blanco est élu député de l’Assemblée constituante au nom du Front ouvrier, paysan et étudiant et populaire (Focep), qui fera 12% des voix aux premières élections libres de 1978. Blanco, malgré la répression et l’exil, est le député de gauche qui réunira le plus de suffrages sur sa candidature, son élection lui permettant de revenir au Pérou. Utilisant l’Assemblée constituante comme une tribune, ce qu’il fera également par la suite en tant que député du Parti révolutionnaire des travailleurs (Prt), jusqu’au milieu des années 1980, il relaie les luttes ouvrières et paysannes et la cause populaire. Elu sénateur en 1990, le coup d’Etat d’Alberto Fujimori, en 1992, le contraint à nouveau à l’exil.

A la fin des années 1980, Blanco commence à prendre ses distances vis-à-vis des différents courants du trotskysme organisé au sein desquels s’inscrivait jusqu’alors sa trajectoire politique. Par la suite, Blanco évolue vers des positions distinctes, inspirées, entre autres, du néo-zapatisme mexicain de l’Ezln, proche, un temps, du chavisme vénézuélien et des idées défendues par Evo Morales, premier président indigène élu de Bolivie. Défenseur jusqu’au bout de la cause des nations autochtones, de leurs luttes contre la déprédation des multinationales, en défense de l’environnement et contre le pillage extractiviste, Blanco a partagé les dernières années de sa vie entre « ses » terres du Cuzco, d’où il continuait à animer le périodique Lucha indígena, les tournées internationales, en Europe et ailleurs, pour relayer les combats qui lui tenaient à cœur, et la Suède, où vivent deux de ses filles et où il s’est finalement éteint, non sans avoir pris parti, au cours des derniers mois de sa vie, pour la résistance péruvienne contre le gouvernement putschiste de Dina Boluarte.

« Kutimunqan p’unchay ! / Notre jour viendra ! »

En novembre 1969, dans la correspondance qu’il échange en quechua avec le grand écrivain péruvien José María Arguedas, depuis la prison de haute-sécurité où il est incarcéré, Blanco décrit en ces termes la prise de la ville du Cuzco par les milices paysannes, en octobre 1962 : « Quelle joie a dû être la tienne quand tu nous a vus descendre de la puna et entrer dans le Cuzco, sans courber l’échine ni être humiliés [les paysans quechuas étant généralement discriminés en ville, lorsqu’ils s’y rendent, NdT], en criant de par les rues, "A mort les grands propriétaires ! Vive les hommes qui travaillent de leurs mains !". En entendant notre cri, on avait l’impression que les petits-bourgeois métis hispanophones du Cuzco [Mistichakunataqh] voyaient des fantômes et ils couraient se réfugier dans leur trou, comme des rats. Alors depuis la porte de la cathédrale, avec un haut-parleur, nous leur avons fait entendre la seule vérité qui existe, celle qu’ils n’avaient jamais entendue en espagnol ; nous la leur avons dite en quechua. Ce sont les "maqt’as" [les paysans quechuas pauvres, NdT] qui la leur ont fait entendre, ceux-là mêmes qui ne savent ni lire, ni écrire, mais qui savent combattre et travailler. Les "maqt’as", vêtus de leur poncho ont failli faire voler en éclat la Place d’Armes [symbole de la ville coloniale espagnole, construite sur les ruines de la vieille capitale inca, NdT]. Mais je peux t’assurer, petit père, que ce jour-là reviendra, et pas seulement sous la forme de ce que je viens de te raconter, mais plus grandiose encore. De grands jours viendront, et tu les verras. Ils sont clairement annoncés ».

Sans frontières ni patrie, si ce n’est la cause des exploités et des opprimés, Blanco est mort, et c’est la révolution qui perd l’un de ses militants. A celles et ceux qui ont croisé son chemin ou qui s’identifient aux combats qui ont été les siens, il faudra les reprendre là où il les a laissés. Pour qu’à nouveau, « un jour prochain », celles et ceux « qui travaillent et savent lutter » puissent prendre d’assaut, une bonne fois pour toute, tous les Cuzcos qui soient, dans les Andes comme dans le monde entier.


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