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Femme en lutte

Interview. Une cheminote gilet jaune en guerre contre son licenciement à la SNCF

Linda, cheminote de 37 ans, mère isolée, militante combative à la SNCF, Gilet jaune depuis la première heure, nous raconte son quotidien et la répression qu’elle subit actuellement par la direction SNCF qui lance une procédure de licenciement contre elle. SUD-Rail appel au rassemblement devant la direction de la SNCF le 20 Février prochain à 14h30.

RP : Bonjour Linda, peux-tu te présenter ?

Je suis rentrée en 2007 à la SNCF en tant qu’agent commercial à Meudon et ensuite sur Versailles-Chantier, cela fait 12ans que j’exerce le même métier, aujourd’hui je suis sur le secteur des lignes N&U en gare de Rambouillet. J’ai 37ans, je suis mère isolée depuis 2014 avec deux enfants à charge, de 7ans et 8ans.

Peux-tu nous expliquer ton quotidien en tant que cheminote et mère isolée ?

« J’ai toujours gardé la tête haute, pour mes enfants et moi »

Le quotidien est vraiment difficile, en tant que salariée seule avec des enfants à charge. Du point de vue financier, j’ai dû faire le sacrifice en venant en gare de Rambouillet, d’abandonner les horaires de nuit qui apportait un plus au niveau du salaire. Suite justement à mon divorce, je suis seule à devoir gérer mes deux enfants, aussi bien pour l’école que pour l’éducation et cela était impossible avec des horaires décalés, qui changent d’une semaine sur l’autre. Personne ne pouvait garder mes enfants lorsque j’étais de nuit, après mon divorce, car jusqu’alors c’était mon ex-mari qui était avec eux le soir.

Mais aujourd’hui malgré le fait que je sois de jour ou uniquement du matin, j’ai dû demander un temps partiel, pour pouvoir gérer le changement scolaire avec les mercredis, ou encore les vacances scolaires, car mes congés ne suffisent malheureusement pas, lorsqu’on est seul avec deux enfants à charge. Malheureusement je n’ai pas le choix de faire autant de sacrifices sur mes revenus, sinon je paierais autant pour une nourrice, ce qui fait que je travaillerais gratuitement.

De plus la situation avec mon ex-mari est catastrophique, depuis plus de 4ans, j’ai vécu des violences conjugales terribles lorsque j’étais avec lui, mais j’ai toujours gardé la tête haute, pour mes enfants et moi. Malgré tout cela j’ai fait en sorte que mes enfants puissent voir leur père, or il ne vient les voir qu’une fois tous les 6mois selon son bon vouloir. C’est dire à quel point je dois tout gérer seule.

Je ne vous raconte pas les difficultés durant mon mariage et après, pour pouvoir concilier la vie de famille, ensuite celle de mère isolée, avec mon parcours. Mais mon travail est ma soupape, c’est le seul endroit où je vis, je cotoie du monde, ce qui me fait oublier toutes les difficultés. Mais comprenez que j’ai hélas dû recourir souvent à aux arrêts maladie ou autre pour éviter de venir la boule au ventre ou encore avec des cocards au boulot. Encore aujourd’hui même si je suis loin de ce mariage catastrophique, j’ai encore des rechutes, des baisses de moral, mes enfants qui grandissent en ayant vu ce que j’ai subi et avec l’absence de leur père. Je n’ai jamais raconté cela à aucun de mes collègues, car je n’ai pas eu la force à l’époque.

Mais aujourd’hui j’ose le raconter à votre média, car la répression que je subis au travail, avec cette procédure de licenciement, me donne la force de raconter ce que je vis et ce que j’ai vécu. Aujourd’hui je n’ai plus rien à perdre, ma vie et celle de mes enfants est suspendue à un conseil de discipline, soit je garde mon emploi pour que nous survivions, soit je ne sais pas ce qu’on deviendra.

J’avais fait pourtant confiance à la direction, car je les avais mis au courant, cependant depuis que je suis arrivée en gare de Rambouillet il y’a un an, la direction dans ce secteur utilise mes difficultés familiales ou encore mes absences en arrêts maladies, pour me faire disjoncter.

Peux-tu nous raconter ce que tu vis actuellement à la SNCF ?

« Quand je dis que je gagne entre 900 et 1100€ à la SNCF, je suis obligée de montrer ma fiche de paie... »

Je suis arrivée en gare de Rambouillet début 2018, ou la direction sur place, développe un management de division entre les cheminots, encourageant la délation, maintenant une ambiance de travail anxiogène. Ce que nous vivons à Rambouillet de plus en plus de secteurs du commercial le vivent depuis 1an avec le déploiement de ce qu’on appelle le projet « Petit collectif ». C’est en gros du Lean Management ou Management Toyota, ils ont supprimé les chefs de secteurs, pour pouvoir mettre plein de petits chefs intermédiaires qui gèrent des petits groupes d’agent, sous forme de compétition ou de challenge. Cela fait 12ans que je fais ce métier, ils sont entrain de désintégrer la SNCF et le service public, nous sommes en manque d’effectif, en manque de matériel, il y’a de plus en plus de problème et les réorganisations créent encore plus le chaos.

Nos usagers ont raison d’être excédés, sauf que ce sont les agents sur le terrain qui subissent leur colère. On sent aujourd’hui depuis le passage de la réforme du ferroviaire, que cela va être pire, avec des annonces de suppression de guichet ou de bulle d’accueil. Par exemple sur Rambouillet ils sont entrain de parler d’une réorganisation qui arrêtera le service plutôt alors qu’aujourd’hui nous fermons après le dernier train. Moi la première avec une vingtaine d’agent, nous avons compris que nos emplois sont menacés. Rambouillet c’est une ville ou une partie de la population est âgée et compte sur le contact physique, plutôt que ce qu’ils appellent la digitalisation pour faire de l’économie sur nos salaires.

Moi cela fait 12ans que je travaille, mon évolution comme beaucoup de femmes au commercial, est au ras des pâquerettes, je suis encore dans les plus basses qualifications, car lorsque nous sommes en congé maternité ou à temps partiels, on a l’impression de ne pas exister dans l’entreprise. Quand je dis que je gagne entre 900 et 1100€ à la SNCF, je suis obligé de montrer ma fiche de paie à mes amis tellement ils n’en reviennent pas. Alors de quelle économie de productivité on parle la ? Ils nous mettent la pression, alors que nous touchons des cacahuètes et même avec cela ils veulent supprimer nos emplois.

Qu’est ce qu’il te reproche aujourd’hui exactement ?

« Je ne comprends pas aujourd’hui pourquoi on essaye de me lyncher »

Je suis convoqué le 20 Février prochain pour mon conseil de discipline, la direction réclame la radiation des cadres en langage SNCF, ou plus communément le licenciement. Ils me reprochent ma grande gueule, d’être une femme forte, qui n’accepte pas de se faire marcher dessus. Ils profitent de ma situation de famille très instable, mais également du fait que je sois syndiquée chez SUD-Rail, que malgré la précarité dans laquelle je vis, je continue à vouloir me battre pour l’avenir de tous, contre la casse du service public et cela ne passe plus avec ce nouveau management. Ils opèrent partout ou cela est possible une chasse aux sorcières, soit ils arrivent à mettre au pas les agents, soit ils essayent de les licencier à la moindre occasion.

Les faits sont les suivants, un jour en gare de Rambouillet, un groupe de jeune habitué à prendre le train tous les jours, était présent. Comme d’habitude ils laissent parfois leurs sacs dans la gare, sortent dehors, fument une cigarette, reviennent en attendant l’arrivée de leur train. Ce jour-là un sac à dos est oublié en face de mon guichet. J’avais vu un des adolescents avec ce sac-à-dos qu’il avait oublié par terre. Un collègue voit ce sac d’école par terre, et s’empresse de vouloir déployer une procédure colis suspect. Je me suis alors porté garante, après une première levée de doute par un agent de l’info-voyageur, j’ai expliqué que ce n’était pas un sac abandonné, en expliquant que ce n’était pas nécessaire car j’avais vu l’adolescent qui avait oublié son sac. La procédure n’était donc plus celle d’un bagage abandonné, mais celle d’un bagage oublié, ce qui change totalement le process. Après avoir amené le sac après vérification sur place, ma chef me crie dessus comme à une enfant, en m’expliquant que je n’avais pas respecté une procédure, dont j’ignorais totalement le process car nous ne l’avons jamais appliqué.

La discussion derrière était très tendue, nous sommes montées dans les tours, avec ma chef d’équipe et j’ai eu des mots que je n’aurais pas du avoir, mais je me suis senti insulté par la manière dont on m’a crié dessus, devant tout le monde, comme si j’avais 3ans, alors que je fais ce métier depuis 12ans et que mes états de service sont bons.

Pour moi la responsabilité première elle est sur la direction qui ne nous a pas formé pour cela, qui d’une gare à l’autre comme j’ai pu le constater, la procédure n’est pas appliquée de la même manière. Ils ne pensent qu’a supprimer des emplois, faire des réorganisations à l’emporte-pièce, ne nous forment pas, ne nous accompagnent pas dans ces changements et derrière essaient de nous faire porter le chapeau à la moindre faute. Je reconnais mon erreur, mais je ne suis pas fautive, si on m’avait expliqué la procédure je n’aurais jamais fait cela.

Je ne comprends pas aujourd’hui pourquoi on essaye de me lyncher, en montant un dossier de toute pièce, pour me licencier. Ils sont allés jusqu’à réclamer des faux témoignages, bien sur qu’ils couvrent d’anonymat, disant que je suis une femme agressive, qui terrorise les collègues. J’ai demandé de voir les écrits de ce qu’ils attestent, mais bizarrement il n’y a rien, du vent. Voila donc mon cas, une procédure de licenciement, pour un sac-à-dos d’écolier et des témoignages de fantômes, alors que mes collègues me soutiennent dans cette affaire.

La réalité est comme je l’ai dit, vouloir se farcir un agent expérimenté, militant et qui n’accepte pas la casse du service public, alors ils profitent de cet épiphénomène pour me dégager. Sauf que je me battrai jusqu’au bout, je ne serais le bouc-émissaire de personne, ni aujourd’hui ni demain. Je vais me battre, me défendre corp et âmes pour le respect et la dignité, mais également avant tout pour continuer à mettre à manger dans l’assiette de mes enfants.

SUD-Rail appel au rassemblement pour venir me soutenir, ce jour-là devant le 14 rue du Cmd Mouchottes à Montparnasse à 14h30. J’espère que tous ceux qui vont lire ce témoignage viendront me soutenir, mais également si j’ose le faire publiquement, c’est pour que cette répression contre les cheminots cesse. Tant de suicides, tant d’accidents de travail, de procédures de licenciement, de démissions, il faut un moment qu’on dise stop ! Hier c’était quelqu’un, aujourd’hui c’est moi, demain se sera une autre personne, il faut qu’on arrête d’accepter de fermer nos gueules.

Nous profitons de la situation actuelle dans le pays, car tu nous disais que tu manifestais avec les Gilets jaunes. Nous aimerions savoir, qu’est-ce que cela représente pour toi ce mouvement, ou notamment il y a beaucoup de femmes précaires, mères isolées comme toi ?

Oui je suis Gilet jaune depuis le début, j’essaye de manifester autant que je peux le samedi, si quelqu’un peut me dépanner le temps d’une manifestation pour me garder mes enfants. J’ai eu la chance de faire plusieurs actes dans Paris. Pour moi ce mouvement est la suite logique de ce pourquoi je suis militante, pourquoi je me bats. Les revendications des gilets jaunes sont les mêmes que ce que nous pouvons demander aussi comme militant au travail, à savoir la hausse du pouvoir d’achat, la baisse du coût de la vie. Vous comprenez bien que vu ma situation, la question de la précarité, du pouvoir d’achat, des salaires, et de cette vie de merde qu’on va laisser à nos enfants, je ne pouvais que me reconnaitre dans ce mouvement.

En tant que syndiquée moi-même je ne comprends pas pourquoi les directions syndicales attendent encore pour se bouger aux côtés des Gilets jaunes. On a vu que le 5 février il y avait du monde et ça donne espoir sur la possibilité pour une fois depuis bien longtemps d’arriver à renverser la table. Il faut faire front commun pour y arriver, sinon Macron va continuer à avancer ces réformes, comme pour la Loi Travail, ou encore la réforme du ferroviaire. Aujourd’hui Macron nous balade avec son grand débat, pour jouer la montre. Mais il faut passer à l’offensive maintenant. Moi je n’en peux plus, j’aurais pu chercher à vivre avec les cacahuètes que j’ai, comme nous sommes des millions à le faire, mais je me bats comme je le dis pour l’avenir de nos enfants et des miens. Pour une fois on sent qu’il se passe quelque chose et qu’on pourrait y arriver alors il va falloir partir en grève générale partout pour y arriver, c’est mon avis en tout cas.




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