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La Izquierda Diario
1er de juillet de 2022 Twitter Faceboock

Augmentez les salaires !
Grève à Chronodrive : un avant-goût du réveil de la jeunesse précaire ?
Alberta Nur

Ce 25 juin, les travailleurs du magasin de Basso Cambo à Toulouse étaient en grève majoritaire. Alors que la précarité s’impose comme une angoisse pour une grande partie de la jeunesse, cette grève dans un secteur précarisé montre la voie à suivre et la nécessité d’une lutte d’ensemble pour une augmentation générale des salaires et pour la dignité !

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La précarité, une réalité qui s’impose dans la jeunesse

Depuis quelques années, la précarité a drastiquement augmenté dans la jeunesse. Il devient totalement illusoire de s’imaginer vivre mieux que ses parents, et le futur est un chemin brouillé pour la majorité des jeunes. Un étudiant sur deux dispose d’un reste à vivre inférieur à 50% par mois, et 46% des étudiants déclarent sauter des repas pour des raisons financières.

L’augmentation significative de la part des jeunes étudiants qui travaillent pour financer leurs études est un symptôme de cette précarité ainsi qu’une forme de sélection sociale : aujourd’hui c’est un étudiant sur deux qui travaille pour financer ces études. A ces jeunes, s’ajoutent les 485 500 jeunes qui travaillent en alternance souvent payés en dessous du SMIC et dans des conditions déplorables. Dans la jeunesse, les emplois précaires sont la norme, puisque 50% des taffs précaires sont occupés par des 18-25 ans. La part des emplois à durée limitée (CDD, apprentissage, intérim) est nettement plus élevée chez les jeunes : 35 % des 15-29 ans en emploi contre 9 % pour les 30-49 ans. Ces contrats précaires font des jeunes une variable d’ajustement, très facile à licencier, pour les capitalistes. En effet, du fait de ces contrats précaires, les jeunes ont fortement subi les fluctuations du travail dues aux différents confinements, avec une part importante de ruptures de contrat, supérieure de 6 points pour les 16-29 aux autres tranches d’âges.

Pendant ces mêmes confinements, les jeunes travailleurs qui n’ont pas été licenciés, ont subi une dégradation de leurs conditions de travail. Majoritairement employés dans le secteur des services : livreur.es, caissier.es, préparateurs de commande : les travailleurs de la 2ème ligne ont le visage de la jeunesse précaire.

Dans la jeunesse scolarisée, la précarité croissante s’est exprimée sous la forme d’un désespoir. En 2019, suite à l’immolation d’Anas, un étudiant lyonnais qui dénonçait sa situation de précarité, de nombreux témoignages ont fleuri sur nos réseaux sociaux avec le #laprécaritétue. Pendant le confinement, entre angoisse et précarité, alors que des milliers de jeunes étudiants se nourrissaient grâce à des colis alimentaires, des témoignages de détresse se sont manifestés avec le #étudiants fantômes.

Si cette “génération sacrifiée” s’est mobilisée au sein des manifestations contre la destruction de la planète, contre les violences sexistes et sexuelles ou encore le racisme et les violences policières, la lutte contre la précarité a pris au contraire la forme d’un cri de douleur où pouvait régner un sentiment de fatalité. A l’heure actuelle ce phénomène pourrait être en train de changer.

Du cri de détresse à la grève pour l’augmentation des salaires ?

L’augmentation fulgurante de l’inflation rend les fins de mois difficiles pour de nombreux secteurs de la population. C’est dans ce contexte que fleurissent des grèves pour l’augmentation des salaires, un phénomène qui s’accélère depuis ce mois de juin. Ces grèves touchent plusieurs secteurs de notre classe, salariés du public et du privé, y compris des secteurs qui ne s’étaient jamais mobilisés auparavant comme c’était le cas de Leroy Merlin ou Sephora. Pour de nombreux travailleurs, ces récentes grèves pour les salaires sont les premières de leur vie.

Comme nous l’expliquions dans un précédent article : « La vague qu’on observe est composée de grèves de pression défensives. Défensives, car d’un point de vue revendicatif, elles se fixent pour objectif de limiter la perte de salaire réel face à l’inflation. Grèves de pression car, du point de vue de leur stratégie et de leur répertoire d’actions, elles consistent en des grèves relativement courtes (qui s’étendent sur quelques jours) ayant pour but de faire pression sur les dispositifs de négociation salariale, les NAO. C’est ce double caractère qui fait que, jusqu’à présent, cette vague de grèves n’a pas débordé le cadre tracé par le calendrier de NAO, et s’exprime donc boîte par boîte, soit de façon désynchronisée. »

Ce phénomène est en train de prendre une profondeur nouvelle avec l’émergence de grèves dans des secteurs du monde du travail très précarisés. C’est le cas des filiales de Total mais aussi de la grève des jeunes salariés du Chronodrive de Basso Cambo à Toulouse.

Dans ce contexte de grèves partielles et d’inflation, la lutte des salariés de Chronodrive, majoritairement étudiants en temps partiel et au SMIC, est la première grève pour les salaires dans un secteur jeune et très précarisé. Elle pourrait être le symptôme et le point de départ d’un changement d’état d’esprit dans la jeunesse. Leur grève a émergé à la base des salariés et une fois les NAO (négociations annuelles obligatoires ) terminées, c’est-à-dire en dehors du calendrier de négociation. La colère a émergé quand les salariés ont appris qu’ils allaient rester au SMIC en plein inflation alors que le patron de l’entreprise fait partie d’une des familles les plus riches de France.

« Le smic c’est la survie » expliquait un des grévistes sur le piquet, dénonçant les conditions de travail précaires à Chronodrive. Dans le communiqué de l’assemblée générale, les grévistes expliquent ainsi : « les milliards de la famille Mulliez sont le fruit le fruit de la précarisation de très nombreux salariés à travers le monde ». Pour beaucoup de salariés, il n’est plus possible de continuer à « survivre » alternant le travail et les études. L’inflation est en train d’aggraver la situation de précarité rampante qui touche la jeunesse et contraste d’une manière flagrante avec les profits des grands patrons qui ont explosé pendant la pandémie et dans cette période de hausse des prix.

Pour les grévistes de Chrono, pointer les grands patrons comme ceux qui devraient payer la crise est une revendication centrale, car si les salaires sont figés, les profits, eux, sont en hausse.

Ce changement d’état d’esprit a aussi été visible dans le caractère majoritaire de la grève, la mise en place d’une assemblé générale qui permet à l’ensemble des grévistes de prendre la lutte en main et l’utilisation de méthodes plus radicales de mobilisation comme le débrayage surprise qui a montré que la peur face à la direction commence à être dépassée.

Un acquis significatif dans un secteur connu pour la dureté des méthodes managériales. Leur détermination transparaît aussi dans la volonté des grévistes d’élargir la grève à d’autres magasins pour faire plier la direction. Une tendance à l’unité qui témoigne de la profondeur et de l’étendue de cette colère et qui résonne avec l’unité construite dans la grève de l’aéroport de Roissy qui a uni divers sous-traitants.

Dans ce sens, les grévistes de Chronodrive ont décidé à l’assemblée générale de reconduire leur premier jour de grève à une deuxième journée pour le 9 juillet, à laquelle ils appellent tous les salariés Chronodrive à les rejoindre.

Une nouvelle génération de jeunes précaires ?

Jusqu’aujourd’hui les grèves dans les secteurs des services aux caractéristiques semblables à celles de Chronodrive avaient majoritairement un caractère de dénonciation des conditions de travail et du management répressif, a l’instar de Biocoop et Mcdo. Ces secteurs, étant le paradigme de la flexibilisation, l’atomisation et le turn-over néolibéral, sont des déserts syndicaux. Or avec la pandémie, on a pu observer un changement d’état d’esprits, lorsque les travailleurs qu’on a nommé « essentiels », ont commencé à prendre conscience de leur poids dans la société. Le magasin de Chronodrive a été traversé par ces différentes vagues de prise de conscience. Le premier syndicat est ainsi né pendant la pandémie à l’occasion de la revendication de la prime Macron et la première lutte s’est déroulée contre le licenciement d’une salariée, Rozenn, qui a dénoncé le sexisme dans l’entreprise.

La lutte actuelle pour les salaires, qui prend en partie sa force de la combinaison entre ses dernières expériences et la forte colère à la base, pourrait être un pas en avant dans l’organisation et la structuration des jeunes salariés dans ce type de secteurs si précarisés. La nécessité d’élargir la grève aux autres magasins, l’impression de mener une lutte de « David contre Goliath » pourrait aussi amener à un début de syndicalisation de la jeunesse travailleuse comme réponse à sa situation de précarité et vulnérabilité face un management d’autant plus débridé qu’il n’a pas d’opposition organisée au sein de l’entreprise.

Malgré des différences, c’est un phénomène semblable qu’on observe aux Etats Unis où une génération de jeunes travailleurs, la Génération U, se mobilise pour se syndiquer à Starbucks, Amazon ou Apple. Un phénomène marqué par la nécessité, afin de pouvoir s’affronter aux grands patrons comme Bezos, mais aussi par la volonté de créer un syndicalisme démocratique qui puisse combattre le sexisme et le racisme tout en combattant la précarité.

Un plan pour l’unité, pour gagner !

Si les jeunes de Chronodrive arrachaient leurs revendications, ce serait une victoire pour tous les jeunes précaires du pays, car cela montrerait une voie pour relever la tête face à la précarité. Loin du sentiment résigné de la jeunesse face à la précarité et un avenir morose, les jeunes de Chronodrive montrent la voie pour faire payer la crise aux riches.

Face à l’augmentation des prix, le gouvernement introduit sa loi sur le pouvoir d’achat, premier test pour Macron sur sa capacité à gouverner. Cette loi est bien en deçà des besoins de la population concernant l’inflation. Par exemple, la revalorisation des prestations sociales et des retraites est plus faible que l’augmentation des prix et se traduit donc par une baisse du salaire réel. Face à ça, une partie de la NUPES à l’instar de l’UP, le PS et EELV cherchent à s’opposer au projet de Macron pour proposer la perspective d’un blocage des prix et la hausse du salaire minimum à 1500 euros. Mais une augmentation du salaire minimum de 200 euros n’est que très limitée par rapport à la rapidité avec laquelle l’inflation grimpe.

La lutte pour l’indexation des salaires sur l’inflation est ainsi une revendication nécessaire pour unifier tous les secteurs de notre classe et sortir de la lutte « boite par boite ». Pour tisser des alliances avec la jeunesse et les chômeurs qui vivent des prestations sociales, nous devons exiger, au même titre que les salaires, l’indexation des bourses et de toutes les aides sociales sur l’inflation. De telles revendications, qui contribueraient à l’unité des luttes, constituent un premier pas pour arracher nos revendications. Un plan d’urgence dans lequel les directions syndicales et les organisations politiques devraient mettre toutes leurs forces. A rebours d’une stratégie parlementaire ou du dialogue social, pour faire plier le gouvernement il s’agit de chercher à coordonner et unifier la vague de grève pour les salaires qui fait surface à Chronodrive, Total, Roissy ou encore la SNCF.

 
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