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6 de septembre de 2021 Twitter Faceboock

Derrière le départ catastrophique
Après l’Afghanistan, un tournant vers la confrontation entre grandes puissances 
Juan Chingo

L’Afghanistan constitue sans aucun doute une défaite et un revers majeur pour les États-Unis. Pour autant, si dans l’immédiat elle cause de sérieux dégâts à l’image de Washington et a déclenché une crise majeure pour l’administration Biden, ses implications stratégiques devront être jugées à moyen et long terme.

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Crédits photo : AFP

Les effets immédiats de la défaite

La débâcle américaine en Afghanistan a commencé en 2002, lorsque les États-Unis sont entrés dans le pays sans avoir une idée précise de ce qu’ils devaient y faire, ni du moment et de la manière dont ils devaient en sortir. Et la dernière phase de l’intervention, la conquête de Kaboul par les talibans, est le corollaire de la décision américaine convenue avec eux en février 2020 à Doha, de se retirer quasiment sans conditions. Cependant, la rapidité du processus a pris Washington de court, et son issue chaotique – les six jours à peine qu’il a fallu aux talibans pour mettre Kaboul à sac, les images d’Afghans désespérés accrochés au fuselage d’avions américains se bousculant pour quitter le pays – portent un coup dur à la réputation de superpuissance des États-Unis. The Economist a décrit avec éloquence l’inquiétude de l’Occident face à ce qui se passait à Kaboul à la mi-août :

« Lorsqu’il est devenu évident que l’armée afghane était en train de s’effilocher, M. Biden a fait preuve d’intransigeance, en dépit des répercussions probables. En conséquence, la capacité américaine à dissuader ses ennemis et à rassurer ses amis s’est amenuisée. Ses renseignements étaient faussés, sa planification rigide, ses dirigeants capricieux et son souci des alliés minime. La situation risque d’enhardir les djihadistes du monde entier, qui verront dans la victoire des talibans la preuve que Dieu est de leur côté. Elle confortera également les gouvernements hostiles tels que la Russie ou la Chine dans leur entreprise, et inquiétera les amis de l’Amérique. M. Biden a défendu le retrait en faisant valoir que l’Afghanistan était une distraction par rapport à des problèmes plus urgents, tels que la rivalité entre l’Amérique et la Chine. Mais en quittant l’Afghanistan d’une manière aussi chaotique, M. Biden aura rendu ces autres problèmes plus difficiles à gérer »[1].

Tout ce qui précède est vrai et peut compliquer tactiquement les plans stratégiques de Washington, notamment avec ses alliés. Particulièrement en Europe, où l’on craint que le virage post-Afghanistan de M. Biden ne marque le début d’une ère plus risquée où les États-Unis se replieraient sur eux-mêmes, ce qui pourrait enhardir leurs adversaires, déstabiliser leurs alliés les plus vulnérables, saper leur élan en faveur des "droits de l’homme", et anéantir certains espoirs de voir les États-Unis retrouver un leadership mondial fort après les quatre années de mandat de Donald Trump.

Les États-Unis ont pris la décision de réduire leurs pertes dans une guerre de deux décennies au coût financier exorbitant et dans une large mesure impossible à gagner qui était devenue au mieux marginale par rapport à leurs intérêts stratégiques fondamentaux. Mais d’un autre point de vue, il reste à voir si cette décision portera atteinte à la crédibilité des États-Unis dans leur principale zone d’intérêt stratégique : la région indo-pacifique.

Il faut également noter que cette guerre non stratégique a contribué à la lassitude de la population américaine sur la question des interventions impérialistes. Et d’un point de vue financier, il est difficile d’imaginer qu’un autre pays puisse gaspiller autant de ressources que les États-Unis en Afghanistan et en Irak au cours des 20 dernières années, sans que le régime ne s’effondre. Comme le dit Antony Cordesman, analyste de premier plan au prestigieux Center for Strategic & International Studies de Washington, dans un article récent : « Si l’on considère le coût de la guerre et l’absence de toute justification stratégique claire et cohérente pour la poursuivre, on peut difficilement en déduire que les États-Unis auraient dû engager les ressources qu’ils ont engagées dans le conflit, ou que les deux décennies de conflit se justifient par une priorité stratégique ».
En réalité, malgré son énorme importance stratégique, la région indo-pacifique a reçu une part relativement faible des ressources américaines depuis 2001. Les guerres terrestres prolongées au Moyen-Orient sont très coûteuses et ont naturellement monopolisé le budget et l’attention du Pentagone pendant deux décennies. [2]

L’absence d’un gendarme du monde

La débâcle en Afghanistan marque la fin de la période exceptionnelle qui a suivi l’implosion de l’ex-URSS jusqu’à la guerre en Irak, au cours de laquelle les États-Unis en tant que seule superpuissance ont agi comme une sorte de gendarme du monde[3]. En 2013, Obama explicitait cette situation, en notant que les États-Unis ne pouvaient plus assumer ce rôle. Dans un discours à la nation le 10 septembre 2013, l’ancien président américain a condamné l’utilisation d’armes chimiques par le président syrien Bachar el-Assad, mais a ajouté une note de prudence : « Les États-Unis ne sont pas le gendarme du monde. Des choses terribles se produisent partout dans le monde, et il n’est pas en notre pouvoir de redresser tous les torts ». Sa présidence a ensuite été suivie par celle de Trump, offensive sur le plan économique contre ses adversaires et même ses alliés, mais prudente sur le plan interventionniste. Le retrait d’Afghanistan illustre de façon pathétique aux yeux du monde entier cette nouvelle réalité de la superpuissance américaine. Washington cherchera à être plus prudent dans ses interventions à l’étranger, et soupèsera de plus en plus ses intérêts nationaux.

Pour les grands pays européens, la fuite de l’Afghanistan confirme leur analyse d’une Amérique plus imprévisible, moins fiable, et fatiguée de toutes les tâches impérialistes qu’elle a accompli jusqu’à présent. Elle les laisse également en charge de gérer une vague de réfugiés aux proportions colossales prévisibles qui rouvrira les lignes de fracture à l’intérieur (entre l’Est et l’Ouest de l’UE) et à l’extérieur (avec une Turquie habituée à utiliser les migrants comme un moyen de pression).

Ce qui est encore plus déconcertant pour les gouvernements impérialistes en Europe, c’est que la victoire des talibans pourrait renforcer divers mouvements terroristes islamistes qui, contrairement aux affirmations publiques des gouvernements occidentaux, continuent à se développer.
Selon les experts, si «  les organisations de la scène terroriste  », comme Al-Qaïda, sont «  un peu plus faibles aujourd’hui  », la «  scène, dans son ensemble, est devenue plus forte  », selon Guido Steinberg, expert en terrorisme à l’Institut allemand pour les affaires de sécurité internationale (SWP) de Berlin. Aujourd’hui, «  il y a plus de terroristes islamistes dans plus d’endroits dans le monde et ils ont commis plus d’attaques avec davantage de victimes qu’en 2001. La situation notamment en Syrie, en Irak et en Afghanistan est pire qu’en 2001  »[4]. Une attention particulière est portée sur le Sahel, notamment les signes préoccupants pour Paris de l’échec de son intervention militaire au Mali ainsi que le rejet croissant de sa présence néocoloniale par plusieurs de ses clients africains, ce qui aux yeux de certains pourrait le transformer en «  Afghanistan de la France  ». La seule différence de taille est que, contrairement à l’intervention américaine en Afghanistan, la « Françafrique » est stratégique pour l’impérialisme français.

Du "nation-building" au conflit entre grandes puissances

 
Malgré la mort de 13 soldats américains et la provocation délibérée des responsables de l’attentat terroriste à l’aéroport de Kaboul, Biden a assuré le retrait des troupes américaines du 31 août comme prévu, dans l’objectif de concentrer toutes ses forces dans le conflit stratégique avec la Chine. Dans son dernier discours sur le sujet, il a explicitement déclaré : « Le monde est en train de changer », à propos du retrait de l’Hindu Kush, et a expliqué que les États-Unis « font face à des défis sur plusieurs fronts avec la Russie » et sont également « engagés dans une concurrence sérieuse avec la Chine ». «  Nous devons consolider la compétitivité des États-Unis pour relever ces nouveaux défis. […] La Chine et la Russie n’aimeraient rien de moins [que de] voir les États-Unis continuer à consacrer des milliards de dollars de ressources et d’attention à la stabilisation de l’Afghanistan pour une durée indéterminée ». Par conséquent, à l’avenir – contrairement à ce qui s’est passé en Afghanistan – des missions doivent être établies avec des « objectifs clairs et réalisables », « une ère de grandes opérations militaires pour redessiner d’autres pays » doit se terminer. Plutôt que de « construire une nation », il a clairement insisté sur le choix de se concentrer sur « l’intérêt fondamental de la sécurité nationale des États-Unis d’Amérique ».
 
En réalité, d’un point de vue plus stratégique, la décision de Biden de se retirer d’Afghanistan offre aux décideurs américains une marge de manœuvre importante sur des théâtres géopolitiques essentiels, qu’ils n’ont pas eu depuis deux décennies. Dans les années à venir, une plus grande implication directe des États-Unis dans la région Asie-Pacifique est prévisible. Dans le cadre des forts conflits interétatiques qui caractérisent la scène mondiale, ce serait une erreur grossière que de mettre sur le même plan les échecs des États-Unis dans la construction des nations (leur faiblesse historique dans les guerres asymétriques comme ils l’avaient déjà démontré au Vietnam auparavant) et les capacités conventionnelles de leurs forces armées qui entreraient très probablement en jeu dans un scénario de conflit dans la région indo-pacifique, comme le suggère la propagande chinoise après la chute de Kaboul.
 
En effet, la Chine profite du retrait des États-Unis d’Afghanistan pour réaffirmer le « déclin de l’hégémonie américaine » et pour montrer aux partenaires de la superpuissance qu’ils ne peuvent pas compter sur son soutien politique et militaire, un message dont le principal destinataire est Taïwan. Le but est de montrer que l’intervention des Forces armées américaines en cas d’invasion de Taïwan par l’Armée populaire de libération n’est peut-être pas si évidente. Et que, par conséquent, il vaut mieux que Taipei accepte une unification consensuelle. Mais contrairement au discours intéressé de la Chine, à la différence de l’Afghanistan, Taïwan est essentielle à la réalisation d’un objectif stratégique américain : empêcher la Chine d’avoir un libre accès à l’océan Pacifique, une condition nécessaire (mais pas suffisante) pour devenir une puissance maritime et ainsi concurrencer les États-Unis à l’échelle mondiale. Il est donc peu probable que Washington autorise Pékin à s’emparer de l’île. Sans compter que Taipei et les Taïwanais s’opposent aujourd’hui à la prise de contrôle par la République Populaire.
 
En revanche, les gains de la Chine et dans une moindre mesure de la Russie en Asie centrale ne doivent pas non plus être exagérés. En effet, la Chine et le Pakistan sont tout particulièrement les grands gagnants de la victoire des talibans, comme l’ont souligné plusieurs analystes internationaux. Mais en même temps, on ne peut nier le fait que la Chine et la Russie ont bénéficié des opérations antiterroristes américaines dans la région et qu’à partir de maintenant une vacance de pouvoir en Afghanistan sera un problème bien plus important pour elles que pour les États-Unis car elles devront assumer davantage de responsabilités pour résoudre toute probable instabilité. Il est encore trop tôt pour savoir si cela favorisera ou non les intérêts stratégiques américains dans la région indo-pacifique. D’une part, nous ne pouvons pas exclure que la Chine et la Russie s’enlisent en Asie du Sud, comme c’était le cas des États-Unis, ce qui les obligerait à détourner des ressources de leurs priorités que sont l’Europe de l’Est et les mers au Sud et à l’Est de la Chine. D’autre part, à l’inverse, il est possible que la Chine profite de la peur générée au Pakistan et en Iran par l’existence d’un nouvel Etat failli en Afghanistan pour créer un réseau de bases militaires hautement stratégique dans l’océan Indien. Il est également possible que l’Inde, désespérée par sa perte d’influence en Afghanistan et l’avancée de son ennemi historique, le Pakistan, soit entraînée par ce rapport de force régional défavorable, perturbant sa volonté renouvelée de devenir un partenaire naval indispensable pour les États-Unis. Ce qui est certain, c’est que Pékin sera extrêmement prudent avant d’engager de gros investissements dans un pays aussi instable.
 
Ce qui est nouveau, c’est que la période qui s’ouvre verra peut-être un bond dans l’affrontement entre les grandes puissances. Et cette tendance est loin d’être uniquement le fait des États-Unis et de ses adversaires stratégiques, la Chine et la Russie. Ainsi, la marine française a mis à jour en début d’année son document de stratégie avec les objectifs à atteindre d’ici 2030, sous le titre Mercator 2021. Ce document repose sur une hypothèse fondamentale : l’augmentation des frictions géopolitiques observée ces dernières années érode les fondements de l’équilibre de pouvoir traditionnel sous toutes les latitudes de la planète. La concurrence entre les grandes puissances ressurgit, la course aux armements s’intensifie et le conflit peut atteindre de nouveaux domaines, tels que l’espace et la cybernétique. La France est naturellement touchée, notamment en mer. Elle considère que la Méditerranée, zone clé pour la projection de sa puissance navale, se remplit de forces hostiles en raison de revendications conflictuelles des pays côtiers, souvent à l’origine d’incidents militaires. La priorité de Mercator 2021 est de se préparer au combat naval et aux conflits en mer avec des forces aux capacités similaires. Le document précise : «  Le risque d’escalade de la violence entre puissances, la prolifération des armes conventionnelles modernes et la multiplication, dans la durée, des confrontations en mer, conduisent à envisager le retour possible du combat naval de haute intensité  »[3].
 
Plus édifiant encore est le cas de l’Allemagne. Selon les experts allemands : « Comme les États-Unis, l’Allemagne aussi profite de ce "point de bascule" pour se concentrer davantage sur les luttes entre grandes puissances avec la Russie et la Chine. Les changements intervenus dans les politiques militaires et d’armement ces dernières années en sont la preuve. Par exemple, les principaux programmes d’armement de l’Allemagne ne se concentrent plus sur la guerre contre la piraterie et la contre-insurrection, mais sur les affrontements entre grandes puissances : navires et sous-marins de combat polyvalents, avions de combat de haute technologie, moyens de guerre spatiale. Les manœuvres qui s’inscrivent dans la préparation de l’éventualité d’une guerre contre la Russie se sont considérablement renforcées, s’étendant maintenant de l’Arctique à la mer Noire ; les grands exercices Defender Europe, qui répétaient un redéploiement des troupes américaines dans le sud-est de l’Europe, pour faire à la Russie avec l’aide de leurs alliés européens, en sont un exemple frappant. Dans le même temps, la Bundeswehr, dans le cadre des préparatifs en cours pour un éventuel conflit armé avec la Chine, a élargi sa coopération militaire avec plusieurs pays de la région Asie et Pacifique – l’Australie, le Japon, La Corée du Sud et l’Inde en particulier – et, pour la première fois depuis de nombreuses années, a envoyé début août un navire de guerre allemand, la frégate Bayern, dans le Pacifique et la mer de Chine méridionale. En Allemagne aussi, la fin de la guerre d’Afghanistan a également libéré le potentiel d’affrontements entre grandes puissances » [4].
 
Il est clair que la période vers laquelle nous nous dirigeons est loin d’être paisible. Malgré le saut dans le déclin de son hégémonie au cours des dernières décennies, notamment après l’échec utopique et réactionnaire des néoconservateurs et la crise de 2008/9 – comparable aux années 1970 et à la défaite du Vietnam – les États-Unis ne renonceront pas à leur hégémonie si facilement. Les voix intéressées qui en Occident annoncent l’avènement d’un siècle « chinois » et qui se sont multipliées après les atteintes à l’image de l’hegemon actuel, ne cherchent qu’à nourrir une unité interclassiste contre le danger « jaune ». Plus que jamais en ces temps troublés, l’avant-garde ouvrière à échelle internationale doit maintenir une politique indépendante des différents pôles de pouvoir qui s’affrontent.

 
[1] Il en va de même pour les alliés. Un diplomate européen déclare au Financial Times : « Nous savions que cela arriverait, nous pensions que cela arriverait bientôt, nous nous sommes préparés à l’idée de nous retirer ensemble, mais nous ne nous attendions pas à cette accélération artificielle. Ce qui nous a surpris, c’est la façon par laquelle cela s’est passé et nous aurions espéré davantage de coopération ».

[2]“The fiasco in Afghanistan is a grave blow to America’s standing” 21/8/2021. Ver :
https://www.economist.com/leaders/2021/08/21/the-fiasco-in-afghanistan-is-a-grave-blow-to-americas-standing 
 
[3] Cordesman, Anthony H. Learning from the War : “Who Lost Afghanistan ?” versus Learning “Why We Lost.” Center for Strategic and International Studies (CSIS), 2021, www.jstor.org/stable/resrep33746 
 
[4] De la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’en 1989, le monde a été divisé en deux zones d’influence, les Américains et les Soviétiques se partageant la tâche de contenir la révolution mondiale tandis qu’une importante compétition géopolitique se développait. 
 
[5] "Etappe im Abstieg des Westens", Sven Hansen, taz.de 31/8/2021. https://taz.de/Etappe-im-Abstieg-des-Westens/!5792651/ 
 
[6] Mercator 2021 - Accélération du plan (plaquette). Ver : https://www.defense.gouv.fr/marine/actu-marine/mercator-2021-acceleration-du-plan-plaquette
 
[7] “Battles of Decline” 2/9/2021 , Ver : https://www.german-foreign-policy.com/en/news/detail/8692/

 
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