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La Izquierda Diario
18 de mars de 2021 Twitter Faceboock

Interview
Latécoère Tunisie. "Les femmes de toutes les régions du monde doivent rejeter l’insulte, l’exploitation et le mépris"
Mehdi Zenda

« C’est notre droit, notre travail et notre dignité qui ont été trafiqués et bafoués par Latécoère. Nous n’abandonnerons pas le combat pour les récupérer. Ils veulent que notre problème ne soit pas connu et que nos droits soient perdus sans se soucier de notre sort et du sort de nos familles. S’il vous plaît ne nous abandonnez pas, c’est le cri d’une femme opprimée. »

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Après s’être mobilisées pour dénoncer la direction de Latécoère Tunisie et la trahison des représentants syndicaux, les 365 travailleuses licenciées ont entamé ce 15 mars une grève de la faim et ont organisé un sit-in devant l’entreprise. Ce mercredi 17 mars elles ont été délogées par la police qui est venu prêter main forte au patron de Latécoère Tunisie : tout le materiel a été confisqué et 5 travailleuses se sont fait arrêter. Elles se battent pour la réintégration de toutes les travailleuses licenciées. Pour revenir sur leur combat, nous avons interviewé C., salariée de Latécoère Tunisie :

« C’est notre droit, notre travail et notre dignité qui ont été trafiqués et bafoués par Latécoère. Nous n’abandonnerons pas le combat pour les récupérer. Ils veulent que notre problème ne soit pas connu et que nos droits soient perdus sans se soucier de notre sort et du sort de nos familles. S’il vous plaît ne nous abandonnez pas, c’est le cri d’une femme opprimée. »

Révolution Permanente : Quand est que vous avez commencé la lutte et pour quelles raisons ?

C. : Nous nous battons toujours contre notre direction et ses décisions qui sont toujours inacceptables et mauvaises pour les travailleuses. Mais en ce qui concerne la lutte récente contre notre licenciement, notre combat a commencé le premier octobre, peu après qu’on ait pris connaissance du plan de la direction et du processus de manipulation et la tromperie derrière le licenciement de 356 travailleuses. La raison de notre combat c’est l’emploi. Nous avons été trompées et manipulées dans le but de nous faire quitter notre travail, au travers de pressions exercées par la direction et le syndicat ou encore l’intimidation et la terreur que l’entreprise fasse faillite. En effet la direction et le syndicat nous mentaient en nous expliquant que si nous n’acceptions pas de partir et d’accepter les indemnisations ridicules l’entreprise devrait déménager au Maroc.

RP : Comment la direction a justifié les licenciements ? Quelle a été la position de la direction Latécoère française ?

C. : L’administration a justifié les licenciements avec le Covid, en expliquant que l’entreprise traverse des conditions difficiles et qu’elle se trouve au bord de la faillite. Au début, nous pensions que le plan de licenciements ainsi que tous les comportements dégradants, méprisables et de corruption étaient une affaire que la direction tunisienne cachait à la direction française. Mais après avoir contacté les syndicats en France et au Brésil, nous avons appris qu’il s’agissait d’une stratégie que l’entreprise Latécoère met en œuvre dans toutes ses branches. Le groupe exploite les travailleurs et s’en débarrasse ensuite comme s’ils étaient des mouchoirs. C’est une insulte aux droits et à la dignité des travailleurs

RP : Pour défendre vos emplois vous n’avez pas pu compter ni avec l’inspection du travail ni avec la direction de l’ UGTT (Union Générale des Travailleurs Tunisiens). Quel a été le rôle des délégués syndicaux qui étaient sensés vous représenter ?

C. Nous n’avons aucune confiance dans l’inspecteur du travail ou le syndicat des travailleurs, en particulier le syndicat de la région de Ben Arous, car ils ont participé directement au licenciement des travailleuses. L’inspection du travail avait rejeté, il y a moins d’un mois, notre dossier de licenciement. Dans le dossier il n’y avait pas assez de données justifiant les difficultés économiques de l’entreprise. Après le mois de vacances ouvrières, le dossier a été étonnamment accepté et transmis sans inspection ni vérification, alors que selon la loi tunisienne, l’entreprise qui souffre de conditions économiques difficiles doit en apporter la preuve pendant une période de 3 ans.

Le syndicat de Ben Arous a nié sa collaboration dans notre licenciement, mais nous avons obtenu des documents qui confirment la trahison. Karim El-Maleky, directeur exécutif de Latécoère Tunisie, ainsi que, Moez Majri, responsable des ressources humaines du groupe, ont soudoyés tous les membres du Syndicat de l’Est et Foshana. Même s’ils faisaient aussi partie du plan de licenciement, nous avons été choqués par les sommes énormes qu’ils ont reçu. Pour contourner ce scandale le syndicat a publié un document faux pour essayer de démontrer que l’organisation ne faisait pas partie du comité qui a approuvé le plan de licenciement. Mai non seulement il était présent à la réunion et a signé, mais il a signé avec la direction et l’inspection du travail en tant que représentant de l’ensemble des salariés. Ces faits montrent que dans la signature de ce plan de licenciements il y a eu collusion d’intérêts entre les représentants syndicaux, censés représenter l’ensemble des salariés et la direction de Latécoère. En plus, alors que l’expertise n’a pas été vérifiée, nous avons une vidéo de l’inspecteur du travail où il explique qu’il se base sur les déclarations des représentants syndicaux et de la direction pour justifier la mauvaise situation économique de l’entreprise.

RP : Ici en France on a vu des cas pareils comme chez AAA où des représentants syndicaux ont sacrifié l’avenir de centaines d’ouvrières au profit du patronat. Cependant ici on a beaucoup moins vu la lutte radicale que vous menez contre la bureaucratie syndicale. Pourquoi avez-vous envahi le siège de l’UGTT et pourquoi pensez-vous qu’il important de dénoncer cet aspect ?

C. : C’est nous qui avons passé les années de notre jeunesse dans cette entreprise pour la construire sur nos épaules, la faire grandir et donner du travail à celles et ceux qui aujourd’hui sont licenciés. Certains ont été déjà licenciés il y a un ou deux ans. Nous on a travaillé pendant 22, 18, 15, 14 ans dans cette entreprise, dans des conditions difficiles et des mauvais traitements pour gagner notre vie. Apres des années de travail, à mettre au service de l’entreprise notre force et notre formation (on a toutes le baccalauréat et de nombreux travailleuses sont aussi diplômés universitaires) on a été licenciées et insultées. De ce travail dépend notre sort et le sort de nos familles parce que nous sommes aussi nombreuses à être les seuls responsables de notre famille. En plus, avec notre âge, très difficilement on va trouver un emploi ailleurs. De quoi va-t-on vivre ? Karim Al Maleky a tué 356 travailleuses. Il y aussi des familles dont la mère et le père ont été licenciés. Il y en a beaucoup qui étaient en congé de maternité et qui ont appris à la maison qu’elles étaient licenciées. Notre travail est notre source de revenus et nous avons peur de le perdre. Mais c’est nous qui avons bâti cet entreprise, sons nous il y aurait rien.

Nous sommes allés au syndicat parce qu’il est censé défendre les travailleurs, et non aider la direction à licencier. Nous sommes impliqués dans le syndicat général du travail pour garantir nos droits. Si la direction viole mon droit je cherche quelqu’un pour me défendre et non me vendre aux employeurs.

RP : Dans votre combat comment vous organisez-vous et comment a changé le rapport entre vous ? A quel point de la lutte vous trouvez-vous et comment en êtes vous arrivées là ?

C. : Dans notre bataille, nous nous sommes réunies pour un seul objectif : récupérer notre travail, nos droits et notre dignité. Nous sommes des travailleurs de deux entreprises. La plupart d’entre nous ne nous connaissions pas, mais notre cause nous a réunis et nous sommes devenus des soeurs qui craignent les uns les autres, et notre objectif est le même. Actuellement, depuis le 15 mars, on a entamé une grève de la faim et organisé un sit-in devant de l’entreprise pour continuer à lutter pour notre réintégration.

RP : Comme l’avait dénoncé Sonia Jebali en 2014, le management dans l’entreprise est très dur et marqué par des violences sexistes. L’ensemble de licenciées sont aussi des femmes. Vous considérez que votre lutte pour l’emploi et la dignité en tant que travailleuses est un exemple de lutte pour l’ensemble de femmes important dans ce période de crise ?

C. : Comme je vous expliquais, nous endurons de mauvaises conditions et des mauvais traitements du côté de notre direction. Mais en même temps nous nous battons pour préserver la dignité de la travailleuse et son droit au travail. On se bat contre l’exploitation et les violences quotidiennes, c’est ça qui nous fait combattre maintenant. Chaque femme dans toutes les régions du monde doit rejeter l’insulte, l’exploitation ou le mépris parce qu’une femme est une femme comme un homme, et elle travaille comme un homme et plus. Les femmes ont étudié et travaillé pour faire leurs preuves, pas pour être insultées.

RP : Les liens que vous avez tissés avec les travailleurs français et brésiliens est un exemple de solidarité internationale qui va à l’encontre de la division nationale qu’essaye d’imposer l’entreprise mère française avec ses filiales tunisiennes. Ces liens ont fait avancer la lutte ?

C : Communiquer avec les travailleurs et les syndicats de France et du Brésil nous a rendu très heureuses. La solidarité et le soutien ont été importants pour nous renforcer davantage dans la lutte pour regagner nos droits. En effet, la société Latécoère est le plus grand exemple de séparation des travailleurs. Elle tente de couper toute communication entre les salariés et de ne pas exposer leurs actions devant tout le monde pour garder une bonne image. Le fait de cacher le licenciement de 356 travailleurs et les humiliations qu’on subisse au travail en même temps que le groupe célèbre les droits des femmes en est l’exemple le plus frappant.

RP : L’abandon des syndicats ainsi que la complicité de l’inspection du travail avec les intérêts du patronat de Latécoère ont démontré que la solution à la crise ne peut venir que des travailleurs unis et organisés eux-mêmes. Comment on peut vous aider ?

C : C’est notre droit, notre travail et notre dignité qui ont été trafiqués et bafoués par Latécoère. Nous n’abandonnerons pas le combat pour les récupérer. L’argent, et les consciences corrompues veulent que notre problème ne soit pas connu et que nos droits soient perdus sans se soucier de notre sort et du sort de nos familles. S’il vous plaît ne nous abandonnez pas, c’est le cri d’une femme opprimée.

 
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