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Entretien

Une gréviste des labos Biofusion témoigne : « On ne peut plus se laisser faire ! »

En grève depuis le 15 septembre, les salariés du groupe de laboratoires Biofusion, aux millions d'euros de bénéfices, qui pratiquent les tests, exigent une revalorisaiton de salaire. Révolution Permanente a interviewé l'une de ces grévistes de la première ligne.

lundi 21 septembre

Révolution Permanente : Pour commencer, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis technicienne de laboratoire, je travaille chez BIOFUSION depuis bientôt 20 ans, c’est la première fois que je fais grève.

RP : Pouvez-vous décrire la structure dans laquelle vous travaillez ?

Auparavant nous travaillions dans de petites structures, avec une bonne ambiance. Il y a 10 ans, une quinzaine de laboratoires de la région - un de Cahors, quelques uns de Haute-Garonne et la quasi totalité du Tarn-et-Garonne - ont fusionné. Il y a 6 ans, ils ont créé un énorme plateau technique à Montauban, là où on manifeste actuellement. Tous les sites ont été dépourvus de matériel pour n’être plus que des sites de prélèvement. Tous les prélèvements sont acheminés au plateau technique. Tout s’est industrialisé. Cette fusion a été absorbée par un groupe plus gros qui s’appelle Labosud, puis par Inovie il y a deux ans. Biofusion garde quand même une gérance.

Dans certaines des entreprises qui ont fusioné, il y avait des représentants CFDT. Suite à la fusion, lorsqu’il y a eu les élections du CSE en 2019, des salariés de Biofusion se sont présentés en tant que FO et CGT, alors qu’ils n’avaient jamais été syndiqués. Pour la première fois dans l’histoire de ma carrière et de la plupart de celle des 200 salariés, on a élu des délégués syndicaux.

RP : Qu’est-ce qui a déclenché la grève ?

Avec le Covid, l’octroi d’une prime de 250e a fait déborder le vase. La représente FO élue au CSE a commencé a mobiliser autour d’une éventuelle grève pour réclamer une prime décente. On a commencé à se dire : « Qu’est-ce que c’est cette histoire ? On se moque de nous ! On se donne 3000 % et ils nous donnent 250e alors que c’est une entreprise qui marche très bien. » Les biologistes gagnent très bien leur vie. C’est une boîte qui se porte très bien, ça se compte en millions. Avec le Covid, les cadences ont augmenté, c’était ingérable. C’est plus possible, il faut qu’on se bouge, on peut plus se laisser faire, se sentir sous-payé par rapport au travail qu’on fait. La grève est partie de là.

Les syndicats ont déposé un préavis de grève la semaine dernière en disant que, s’il n’y avait pas de discussion ouverte à ce sujet, il y aurait grève le mardi suivant. Les boss n’ont pas estimé nécessaire d’avoir de discussion avec nous. Le mardi, ils ne nous ont pas pris au sérieux. L’un des biologistes a dit à la TV : « Maintenant, il faut qu’ils retournent au travail et on va mettre en place un calendrier calmement ». Je crois qu’il a pas bien compris. Tout ça nous a donné de la force, on s’est dit : « Ils nous prennent pour des idiots, on est là demain à nouveau ». On est à peu près 200 salariés, on était 110 grévistes.

RP : Suite à cela, la direction a déjà cédé sur la prime Covid de 1000e, mais le combat continue. Quelles sont les revendications ?

Ils ont cédé sur la prime Covid effectivement. On leur a dit qu’il fallait aussi revaloriser la grille des salaires. J’ai eu une augmentation de 2 centimes d’euros par mois depuis 19 ans. C’est effrayant. Tout le monde est en train de se rendre compte qu’on a perdu en pouvoir d’achat. J’ai une collègue coursière qui gagne 1230e par mois alors qu’elle est là depuis 20 ans. À la direction, ce sont des gens qui gagnent énormément d’argent. Je pense qu’il y a une prise de conscience du mépris qu’ils nous portent. Si nous on s’arrête, tous les sites sont fermés, le plateau ne peut pas fonctionner. Les infirmières nous soutiennent.

RP : Quelles sont les perspectives pour la mobilisation ?

On a demandé une revalorisation des grilles de salaires à hauteur de 10%. Ils sont revenus à la table de négociations en disant qu’ils accordaient 3% aux bas salaires et 1% aux autres. La délégation a suspendu la séance, en disant qu’il fallait maintenant nous faire des propositions décentes. Avant la séance, on a voté ensemble en assemblée générale que la grève serait reconduite à lundi. On va bien voir où on en est.

RP : Pouvez-vous raconter un peu plus comment vous vous êtes organisés ?

On n’avait jamais fait ça. Je me demandais si des gens allaient faire grève, et mardi presque tout le monde était présent. Seul un service minimum est maintenu. Tout le monde était content de se retrouver. L’ambiance a commencé à monter. Les organisation syndicales étaient présentes pour prêter main forte aux élus du CSE pour la confrontation. Ils ont été exemplaires. Parmi eux, il y a trois femmes et un homme. Les organisations syndicales agissent ensemble et, en plus, tous les matins on fait une assemblée générale et parfois une deuxième l’après-midi pour faire le compte-rendu. Toutes les décisions sont prises par l’ensemble des salariés. Ce ne sont pas les représentants syndicaux qui décident pour nous, mais on les soutient pour qu’ils portent ce qu’on a à dire. On a créé un groupe Facebook et un groupe Whatsapp pour discuter et tous se tenir au courant, on analyse nos grilles de salaires et on partage nos observations. On s’aperçoit tous que notre pouvoir d’achat baisse, qu’on a acquis de nouvelles compétences sans que nos salaires soient revalorisés.

RP : Avec Révolution Permanente, on porte une attention particulière aux combats qui sont menés par les femmes, qui sont souvent en première ligne des violences sociales et sexistes, en particulier en temps de crise, et qui sont de plus en plus nombreuses à relever la tête. Cela se vérifie-t-il chez Biofusion ?

On est une population majoritairement féminine. Il y a quelques jeunes laborantins qui travaillent avec nous, mais ils nous supervisent. L’un des jeunes est devenu cadre.On n’a pas le moyen d’évoluer, d’avoir des postes à responsabilité même si on a une formation qui pourrait nous permettre de le faire. J’ai l’impression personnellement qu’on a été des personnels très dociles, à courber l’échine parce qu’on n’a pas le choix : on ne se rebelle pas, on accepte. Moi par exemple, quand j’ai émis des souhaits, ils n’ont jamais été accordés.

Pendant les AG, des laborantines ont exprimé le fait qu’on est un personnel féminin et qu’on accepte tout. C’est vrai que c’est un ressenti partagé. C’est des mecs qui nous commandent et on obéit. Alors quand les filles se mettent en grève, ils s’y attendent pas, ils sont choqués. Dans leur vie, ça ne leur est jamais arrivé. Avec l’effet boule de neige dans les autres laboratoires qui se mobilisent, on s’aperçoit que c’est partout pareil : il y a 90% de femmes dans les laboratoires et souvent les directeurs sont des hommes. Et elles ont osé aussi. Pour moi, c’est un peu tard. Je suis contente que les jeunes qui ont 30-35 ans s’y mettent. La société change, les mentalités évoluent. Ces jeunes femmes qui secouent les choses, je trouve qu’elles ont du courage, elles affrontent les choses et moi je trouve que j’ai été bien naïve et bien trop docile. Je les suis, je les encourage et je les félicite sans arrêt.

RP : Olivier Véran veut limiter l’accès aux tests, dans le même temps le gouvernement renvoie massivement les gens au travail, souvent dans des conditions douteuses face à la deuxième vague. Que pensez-vous de la politique sanitaire menée par le gouvernement ?

Le gouvernement fait des annonces, mais en fait il ne sait pas du tout comment ça peut être mis en place en pratique dans les laboratoires. Dire qu’il va y avoir des gens prioritaires, c’est bien gentil, mais en pratique ça ne rime à rien. Tout le monde veut être dépisté. Au final, le nombre de tests sera le même, le délai sera le même. On fait des dépistages sauvages, on doit parfois les faire dedans même si le drive est dehors, avec les risques sanitaires que cela implique. Pourquoi je suis en combinaison pour faire le prélèvement dans le nez alors que la collègue technicienne à l’intérieur n’a pas le matériel nécessaire ? Le test Covid n’est pas organisé. Il faut y aller franchement, on prend tout le monde et on teste tout le monde. Le problème c’est qu’on n’a pas le matériel nécessaire pour tester tout le monde : il nous faut plus de machines. Il faut investir dans ces appareils, parce que c’est ça la priorité.

RP : Est-ce que vous voulez ajouter quelque chose ?

Je pense que très rapidement, les financiers vont s’emparer des laboratoires et réduire les effectifs de biologistes, puis des techniciens. Je suis assez pessimiste. Il faut absolument que les jeunes se battent. C’est toujours pareil : quel modèle on veut ? Est-ce qu’on a envie d’avoir une médecine, une biologie de proximité avec des professionnels qui font bien leur boulot ou est-ce qu’on veut remplacer les gens par des machines et que ce soit tenu par des financiers ?

Nous on a commencé le 15, d’autres labos se sont bougé à partir du 17 avec la grève interprofessionnelle. Ça serait bien qu’ils poursuivent leur grève pour faire bouger les choses au niveau national.




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