^

Genres et sexualités

Une femme iranienne et une transphobie française

Seb Scorza Récompensé par le Grand Prix du festival Chéries-Chéris en 2012, sous le titre « Facing Mirrors », le film de Negar Azarbayjani, réalisé en 2011, n'est sorti en France que le 13 mai 2015. Une diffusion qui serait une bonne nouvelle dans un paysage cinématographique français marqué par les histoires d'amour patriarcales et hétéronormées, si les distributeurs n'avaient pas fait le choix d'amputer le film de sa véritable intention.

vendredi 5 juin 2015

Le système patriarcal au plus près de ses spécificités iraniennes

Le film raconte la rencontre entre Rana, qui est chauffeuse de taxi de nuit, en plus de son emploi qui lui sert pour rembourser la dette de son mari emprisonné, et Eddie, homme trans, qui cherche à fuir en Allemagne pour finir sa transition et éviter un mariage forcé.

Rana accepte de transporter Eddie dans une ville au Nord de Téhéran pour une forte somme d’argent, en attendant qu’il reçoive son passeport. Mais lorsque celui-ci lui révèle son identité, elle est d’abord méfiante et scandalisée. Suite à une série de péripéties durant lesquelles les deux protagonistes retournent à Téhéran, Eddie manque de peu d’être marié de force et réussit finalement à s’enfuir en Allemagne avec l’aide de son frère et de Rana.

Si le film est parfois dur, voire violent, c’est parce que la réalisatrice et la productrice ont cherché à faire en sorte que les personnages soient les plus réalistes possibles, avec leurs préjugés et leurs défauts. On voit aussi ici décrite une société où les rôles de genre sont imposés avec violence et où les hommes cisgenre se comportent en ennemis dangereux pouvant difficilement être des alliés. Une interprétation trop rapide ferait penser à une spécificité iranienne, or aujourd’hui des hommes trans se rendent en Iran depuis tout le Moyen-Orient pour bénéficier d’une opération de réassignation sexuelle et obtenir des papiers d’identité. En dernière instance, ce n’est pas un film sur l’Iran, mais sur le système patriarcal et ses spécificités en Iran, vues par le prisme de l’amitié qui se construit progressivement entre Rana et Eddie.

Le distributeur et la presse, de concert pour mettre le film au placard

La distribution du film avait fait débat à cause du titre français retenu et des sous-titres approximatifs. Le choix de Outplay, distributeur indépendant de films LGBTI, de traduire Facing mirrors par Une femme iranienne invisibilise le personnage de Eddie. Effectivement, alors que le film est centré sur leur relation, on a voulu présenter un film sur Rana, « femme iranienne ». Outplay a justifié ce choix, comme l’indique Yagg, par sa volonté de trouver un titre « plus parlant » pour attirer une audience plus large. Plus encore, le directeur de Outplay, ne voulait pas « connoter le film trop transsexuel ». Même choix en Allemagne, où le titre a été changé pour atteindre un public plus vaste.

La distribution française par Outplay décrit le film comme l’histoire d’une « femme traditionnelle » (on se demande en quoi), qui rencontre « la triste et rebelle Adineh », ce qui semble étonnant, alors que le personnage d’Eddie est d’abord présenté avec un prénom masculin. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’on l’appelle Adineh, avant tout comme une violence au sein du cadre familial. De la même manière, on affirme qu’Eddie voudrait fuir en Allemagne principalement pour échapper à un mariage forcé, alors que dans le film il veut s’enfuir pour finir sa transition, ce n’est qu’ensuite que sa famille veut le marier de force avec son cousin. Enfin, on dit de lui qu’il cache un « lourd secret », alors qu’on sait dès le début du film qu’il est trans. On se demande où est le « lourd secret »...

Fidèles à leur rôle de scribes des dominants, les journalistes passent à côté de la plaque, que ce soit en répétant des lieux communs sur un Iran « tiraillé entre rigueur et ouverture » (Le Monde), ou en faisant du film un « portrait captivant de l’Iran » (Le Parisien), c’est-à-dire une sorte de documentaire ethnologique. On manque d’être surpris-e-s par la critique du Figaro, qui découvre « un film magnifique, qui défie et déjoue tous les conformismes sociaux », avant de s’emporter contre le « militantisme primaire des droits à tout » (sic).

Enfin, alors qu’il est évident pour le spectateur qu’Eddie est trans, et que la productrice et la réalisatrice l’affirment également sans ambiguïté, les sous-titres disent « je suis intersexe ». Par ce biais, Eddie est genré alternativement au féminin et au masculin sans que le spectateur ne puisse savoir si ce sont les personnages qui le font, ou seulement le sous-titrage de Outplay.

Si l’on peut saluer que ce film soit distribué en France, on peut déplorer que l’état des connaissances dans le milieu du cinéma sur la condition des personnes trans ait rendu possible que la traduction ampute le film de sa véritable intention. Mais l’on peut également se demander si ce qui a aussi fait problème n’était pas de présenter un film iranien comme LGBTI et progressiste.

04/06/15