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Le corps est encore chaud

Un gouvernement plus mort que vif

Le regard halluciné, le mépris au visage, l’arrogance à l’état pur. Mais Elisabeth Borne vacille, Macron est bunkérisé, les marcheurs déboussolés, les marchés inquiets. L’exécutif, retranché derrière les matraques et les ordres de réquisitions des grévistes, ne tient qu’à un fil ?

Claude Piperno

21 mars 2023

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Un gouvernement plus mort que vif

Illust. Transi de l’église Saint-Gervais-Saint-Protais de Gisors (Eure), 1530. Crédits photos : Frediquessy CC BY-SA 4.0

La présidence transie

Au cours des séquences historiques de transition et de changement, même les morts changent de physionomie. Leur représentation tout du moins, pour ceux dont la famille a les moyens d’assurer une sépulture digne de ce nom. Pendant une longue période au Moyen-âge, les puissants décèdent dans la sérénité. Les gisants, sculptés dans la pierre, montrent ainsi des rois, reines, connétables, et autres grands serviteurs de l’État allongés, les mains croisées ou jointes sur la poitrine, le sourire aux lèvres, en attente de la vie éternelle. Aux époques plus mouvementées, faites d’incertitudes et caractérisées par une certaine fébrilité, les morts et leurs représentations sont bien différents : en Europe occidentale, toujours, à la fin du Moyen-âge ou au début du XVIème, ils sont représentés transis, saisis au moment de leur dernier spasme, dans les affres de la disparition, transformés par la douleur, n’ayant que la peau sur les os, les yeux cavés et exorbités, comme sidérés par ce qui est en train de leur arriver.

C’est à peu près l’image que nous offre ces derniers jours l’exécutif dans son ensemble. C’est le cliché que nous donnent à voir autant la Première ministre, Elisabeth Borne, après les deux votes de motion de censure hier, que le président-monarque, qui n’est pas sorti de ses appartements élyséens depuis plusieurs jours si ce n’est pour se rendre aujourd’hui sur l’aéroport militaire de Villacoublay. Et la faute n’est pas qu’au manque de sommeil. L’exécutif a dévissé. De façon incongrue pour le système de la Vème République, c’est Matignon ainsi que le président qui sont gravement blessés. C’est le sursis du mourant. Pour Borne, cela ne fait quasiment aucun doute. Pour Macron aussi, et c’est cela la grande nouveauté.

Coup d’État et coup de force

En mai 1958, le général de Gaulle est rappelé au pouvoir par la bourgeoisie qui n’en peut plus de souffrir la pantomime ministérielle et l’instabilité chronique de la IVème République et ne sait pas comment se sortir du guêpier algérien. Il s’installe à la présidence par un coup d’État. Pour avoir les coudées franches, Michel Debré lui taille en octobre 1958 une constitution sur mesure, à grands coups de hache dans le système jusqu’alors en vigueur, jugé trop faiblard, pour que l’exécutif puisse gouverner, envers et contre tout : contre le parlement, s’il le faut, contre la rue, quand c’est nécessaire, voire même en état d’exception, sympathiquement rebaptisé « état d’urgence ». C’est ce que François Mitterrand, alors opposant au général avant de s’accommoder fort bien de ce système, définit comme un régime du « coup d’État permanent ». Ou, tout au moins, celui du coup de force légal quand il est jugé nécessaire. Pas vraiment une dictature, mais en aucun cas un régime pleinement démocratique, juste un « machin », pour reprendre De Gaulle, qui permet d’assurer la stabilité et de gouverner contre vents et marées. C’est ce que la valse des articles 47.1 et autre 49.3 sont venus nous rappeler, ces derniers jours.

Quand la lutte de classe s’en mêle

Sauf que, dans cette équation presque parfaite, il y a quelque chose appelé la lutte des classes. Un autre « machin » que De Gaulle avait eu à mettre au pas à la Libération, en désarmant la Résistance, alors que ses successeurs auront à mater les grèves de 1947-1948, avec, tour à tour, la collaboration du PCF et de la CGT, puis de la SFIO et de FO. C’est ce sur quoi De Gaulle allait se casser les dents, dix ans après son arrivée au pouvoir, en mai-juin 1968. Si le gouvernement a sérieusement vacillé, hier, pour la première fois depuis la chute du gouvernement Pompidou I, en octobre 1962, ce n’est pas grâce au génie de Charles de Courson, l’auteur de la motion transpartisane, ni à la Marseillaise de la NUPES, ni au vote discipliné, au pas de l’oie, des parlementaires marinistes, ni aux rodomontades d’Aurélien Pradié et des 18 autres députés Les Républicains -soit un tiers du groupe- qui ont dit « oui » à la motion de censure.

Si le gouvernement a failli trébucher et pourrait bien être en train de vivre ses dernières heures, c’est avant tout en raison de la colère du monde du travail, conduit par les éboueurs, les raffineurs, les ouvriers du Technicentre des TGV Atlantique de Châtillon, les OS et les OP de Stellantis Hordain, pour ne citer que quelques secteurs, des camarades dont les mains salies par le travail sont bien plus propres que toutes les cravates et toutes les collerettes des représentantes et représentants de la bourgeoisie au Palais Bourbon et du Sénat. Et à cette colère-là, débordante, alors que l’intersyndicale nationale reste l’arme au pied en attendant un neuvième appel à la mobilisation, jeudi, il faut désormais rajouter le ras-le-bol et la détermination de la jeunesse.

Sortir de l’impasse

Alors que par en bas les débrayages, les grèves, les piquets et les manifestations sauvages rythment nos journées, toutes et tous, par en haut, cherchent désespérément une porte de sortie. Les plus réformistes de l’intersyndicale, ceux qui attendaient le moment du vote au Parlement pour faire un pas de côté, laissant à la CGT, Sud et FO le soin de jouer la partition en solo en faisant mine d’aller jusqu’au bout pour mieux perdre, ceux-là mêmes sont contraints de poursuivre. « La lutte continue », a ainsi lancé Laurent Berger, hier, ne sachant trop s’il devait prendre sa carte au Mouvement du 22 mars ou pas. Ailleurs, on promet de saisir le Conseil constitutionnel pour censurer en partie ou la totalité de la contre-réforme. D’en appeler à un Référendum d’Initiative Partagée, qui doit d’abord être ratifié par les « Sages », validé par plus de quatre millions d’électeurs et d’électrices avant de passer au vote. Autant dire qu’il n’y a pas mieux pour organiser un enterrement de première classe (RIP). La droite sarkozyste, par la voix de Rachida Dati, en appelle à un gouvernement qui serait dirigé par un courant (LR) qui n’est même pas capable de s’accorder sur une discipline de vote. D’autres, à droite, proposent de faire comme le bon Jacques Chirac, avec le CPE : suspendre la loi avant même qu’elle n’entre en vigueur. Il s’agirait de la seule sortie honorable sans trop perdre la face. Côté majorité, ou ce qu’il en reste, on reste cois mais certains, et non des moindres, font preuve de lucidité : c’est ainsi que Gilles Legendre, l’ancien patron des marcheurs à l’Assemblée, souligne dans Libération le « coût politique et social exorbitant » de la réforme des retraites, réclamant, à qui voudrait bien l’entendre, une nouvelle feuille de route et un referendum (lui aussi !), pour éviter « une crise de régime ». Rien de moins. Mais la crise de légitimité et de régime est déjà là.

Macron chez Jean-Pierre Pernaut, final act ?

Par le passé les présidents planifiaient leurs allocutions avec solennité et s’arrogeaient les antennes de l’ORTF ou du service public, au 20h. Demain, mercredi, Macron, a prévu une intervention au 13h de TF1. Dans un second temps, le service presse de l’Elysée a précisé qu’il interviendrait « en même temps » sur France 2. Toujours est-il qu’il prendra la parole entre les résultats du Tiercé, l’annonce de la météo de l’après-midi et un reportage sur le salon de la pelle et de la pioche, Porte de Versailles. Il est des symboles qui ne trompent pas. C’est néanmoins un grand moment de télévision qui se prépare : l’intervention en direct d’un mort-vivant qui, à son arrivée au pouvoir, voulait être Jupiter. C’est raté.

Macron fait mine de ne pas se rendre compte que ses jours pourraient être comptés. Certes, les morts sont parfois vivants. Et aussi surprenant que cela puisse paraître, le président prétend rester droit dans ses bottes. Il laisse entendre qu’il ne reculera sur rien, car ce serait un aveu de faiblesse, qu’il maintiendra Borne à Matignon, car elle a tenu le coup, qu’il ne va pas dissoudre, car ce serait offrir l’Assemblée au Rassemblement national, et, surtout, qu’il n’entend rien faire d’autre que « changer de méthode », car il est très content d’être à l’Elysée jusqu’en 2027. Pour l’heure il gouverne par la matraque, bonapartisant un peu plus (comme si cela était possible) l’exécutif, raidissant le gouvernement, gambergeant sur une possible alliance à droite, comme si tout cela était une formule magique pour sortir d’une mauvaise passe.

Par la grève politique, contre sa réforme, son gouvernement et sa personne, c’est à nous de lui faire entendre raison ainsi que se propose de le faire, à travers un large front de luttes et d’organisations, le Réseau pour la grève générale qui se réunira, à nouveau, ce soir à 18h30.

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