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International

Mobilisation partielle des réservistes et menace nucléaire

Ukraine : face à l’impasse croissante, Poutine prend le risque de l’escalade

Après la contre-offensive ukrainienne réussie - avec l'aide directe des services secrets américains - la marge de manœuvre interne et externe de Poutine se réduit ces derniers jours. Face à cette impasse, le président russe est en train de jouer son avenir en jeu dans une nouvelle fuite en avant.

mercredi 21 septembre

Crédits photo : Reuters

Ce mercredi, Vladimir Poutine a déclaré la mobilisation partielle en Russie, qui devrait amener 300 000 militaires russes supplémentaires en Ukraine, progressivement, après une formation et « en fonction des besoins », selon les termes du ministre de la défense Sergei Shoigu. Dans le même temps, le chef du Kremlin a confirmé le feu vert pour des référendums dans les républiques autoproclamées de Donec’k et de Luhans’k et dans les régions de Kherson et de Zaporižja, des territoires qui ne sont que partiellement contrôlés par l’armée russe.

Poutine a également accusé l’Occident de « chantage nucléaire » et de vouloir détruire la Russie, ajoutant : « nous utiliserons tous les moyens à notre disposition pour nous défendre. »

Cette escalade de la guerre est une réponse aux difficultés croissantes des troupes russes sur le terrain, ainsi qu’au rétrécissement de la base politique de Poutine dans le pays et à l’étranger. Sur le plan militaire, l’armée russe vient de subir un revers majeur dans la région de Kharkiv, après s’être montrée incapable de prendre Kiev dans les premiers jours de la guerre, ainsi que de s’emparer de l’ensemble du Donbass durant l’été.

Ces revers ont radicalisé en interne la frange guerrière la plus radicale, qui n’hésite pas à brandir l’arme atomique pour éviter une éventuelle défaite. « Nous devons détruire et détruire l’Ukraine (...) même si nous devons la détruire (...) même si nous devons démolir toutes les usines que nous avons construites sur le continent et appauvrir toutes les terres noires, même si nous devons couper les fils de notre économie et perdre beaucoup des meilleurs de nos jeunes hommes » affirmait ainsi le commentateur politique nationaliste Yegor Kholmogorov dans un post publié le samedi 17 septembre, expliquant qu’une guerre nucléaire mondiale est « préférable à une victoire ukrainienne ».

Le leader tchétchène Ramzan Kadyrov a critiqué cette stratégie militaire. « Si aujourd’hui ou demain des changements ne sont pas apportés dans la conduite de l’opération spéciale, je serai obligé de parler aux dirigeants du ministère de la Défense et du pays pour leur expliquer la situation réelle sur le terrain », a-t-il déclaré dans un message audio publié sur Telegram. L’allié de longue date de Vladimir Poutine a également annoncé le retour de ses unités d’élite au front.

Cette pression des franges les plus nationalistes représentées tant au sommet de l’exécutif qu’au Parlement, qui accuse depuis des semaines le président russe de prudence excessive, menace l’unité des élites russes. Comme le dit la chercheuse Tatiana Stanovaya dans une analyse pour Foreign Policy : « Poutine ne considère pas les militants pro-guerre comme des adversaires idéologiques agissant dans l’intérêt d’ennemis extérieurs. Elle considère leurs protestations comme légitimes et patriotiques, ce qui réduit la marge de manœuvre des siloviki, chargés d’éroder la dissidence ». Selon le même analyste, ces critiques pourraient constituer « l’un des défis politiques les plus sérieux pour le Kremlin depuis la destruction de l’opposition libérale ».

Mais en même temps, le choix de mobiliser les réservistes, et non pas les conscrits ni les étudiants, comme le ministre de la Défense l’a précisé après le message de Poutine, répond au fait que le président russe ne veut pas perturber la vie de la grande majorité de la population, qui est pour l’instant indifférente à la guerre. Une mobilisation nationale complète serait terriblement impopulaire en Russie. Pour l’instant, bien que la guerre ait été un désastre, la plupart des Russes ont été épargnés de ses pires effets.

Comme l’explique le directeur de l’Observatoire franco-russe, Arnaud Dubien : « le maître du Kremlin doit en effet combiner "deux impératifs" : calmer les radicaux, qui sont revenus de loin des récents exercices militaires en Ukraine, tout en rassurant la majorité silencieuse, indifférente à la guerre ». Cette double exigence le place dans une situation précaire, comme le dit le politologue russe Greg Yudin dans un récent article de Mediapart : « La situation actuelle place Poutine dans une position précaire car il dépend à la fois de l’engagement des radicaux et de la passivité de la majorité, ce qui l’oblige à tenir deux discours contradictoires : l’un sur une guerre existentielle et l’autre sur les choses qui fonctionnent comme d’habitude. »

Au niveau international, le président chinois Xi Jinping a manifesté son irritation lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) la semaine dernière. Lors de cette même réunion, le Premier ministre indien Narendra Modi a laissé échapper que « l’heure n’est pas à la guerre », tandis que le président turc Recep Tayyip Erdoğan est allé jusqu’à exiger le retour de la Crimée à l’Ukraine dans le cadre de son jeu multifrontalier. Alors que le XXème congrès du Parti communiste chinois est prévu le 16 octobre, Xi Jinping a clairement poser le cadre précis de l’amitié « sans limites » avec la Russie. La Chine n’a ainsi pas l’intention de renoncer à son harmonie avec la Russie sur les grandes questions, avec une vision commune opposée à un ordre mondial largement déséquilibré en faveur des intérêts américains et occidentaux. Mais elle se garde bien de fournir une assistance militaire concrète ou de contourner ouvertement les sanctions. Les différentes puissances qui se sont réunies en Ouzbékistan la semaine dernière évitent de condamner Poutine, mais ne viendront certainement pas à son secours, sauf en achetant de l’énergie et des matières premières à prix cassés et en plaçant des marchandises sur le marché russe.

Dans ce contexte d’isolement croissant sur le front intérieur et d’affaiblissement sur la scène internationale, Poutine joue l’escalade. Son pari de renforcement militaire trahit le caractère risqué et urgent de sa manœuvre, qui vise à inverser la dynamique défavorable sur le terrain de la guerre et à profiter des craintes d’un élargissement du conflit pour, peut-être, arriver aux négociations dans une position de moindre faiblesse, sinon de force. Il vise à mettre l’Occident à la croisée des chemins, soit en acceptant les nouvelles annexions comme un fait accompli, soit en continuant à armer l’Ukraine pour l’aider à reconquérir des territoires que Moscou considérerait désormais comme russes. L’escalade se poursuivra au cours des prochains mois (pour les 300 000 réservistes ayant une expérience préalable du combat, une période d’entraînement de 3 à 6 mois est prévue ; les nouvelles forces ne seront donc pas opérationnelles sur le champ de bataille avant 2023), une période précieuse pendant laquelle les gouvernements occidentaux devront faire face aux premiers froids et aux effets sociaux de la crise énergétique.

Pour les « faucons » militaristes russes, c’est un tournant : depuis plusieurs semaines, ils appellent à l’escalade militaire, à l’escalade diplomatique et maintenant à envoyer un ultimatum à l’Occident. Lundi, après l’annonce des référendums dans les régions pro-russes, la directrice de la chaîne RT, Margarita Simonian, s’est réjouie : « A en juger par ce qui se passe et ce qui est sur le point de se produire, cette semaine marque soit la veille de notre victoire imminente, soit la veille de la guerre nucléaire. » La réalité est que, malgré les tentatives de Poutine de ne pas déstabiliser son fragile front intérieur, la continuité et la logique implacable de la guerre commencent à rapprocher la guerre des foyers et à générer une polarisation de la société russe.

Comme l’explique Greg Yudin, déjà cité, « les radicaux luttent contre les passifs qui continuent à vivre leur vie normale pendant que les troupes s’installent pour la survie du pays sous les assauts de l’OTAN. Les passifs sont en colère contre les radicaux qui tentent de politiser leur vie, par exemple en introduisant la propagande de guerre dans les écoles. » Ainsi, depuis le 1er septembre, un nouveau cours hebdomadaire de patriotisme a été introduit dans toutes les classes, provoquant le mécontentement de nombreux parents et enseignants.

La fuite en avant de Poutine, l’annonce d’une mobilisation, même partielle, et la radicalisation des secteurs les plus belliqueux, pourraient peut-être finir par rompre le pacte implicite établi entre les masses et le pouvoir - où les premières consentent à l’autocratie en échange de la stabilité après les catastrophiques et traumatisantes années 90 - et réveiller les masses russes face au coût énorme de cette guerre réactionnaire. Cela pourrait être la fin de Poutine.



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