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Monde

Trump ou Biden, dernière ligne droite d’une élection sous tension

En pleine crise sanitaire, et après les mouvements historiques contre le racisme et les violences policières, la première puissance impérialiste mondiale doit choisir son prochain président. Une élection loin d’être tranchée, dont le résultat risque de tarder et qui peut être source de tensions renouvelées.

samedi 31 octobre

A quelques encâblures du scrutin aux États-Unis, le résultat semble toujours aussi flou, personne ne peut affirmer avec certitude qui de Trump ou de Biden prendra la tête de la principale puissance impérialiste mondiale. Nul ne peut non plus prédire si les résultats seront connus le 4 novembre. Le combat électoral pourrait déboucher sur une grande controverse judiciaire en cas de non-reconnaissance du vote par l’un ou l’autre des candidats -Trump a largement préparé les esprits au refus de sa défaite. L’organisation du vote alors que les États-Unis sont durement frappés par la pandémie de Covid-19 se voit passablement bousculée par le recours, de manière bien plus massive qu’à l’habituée, au vote postal ou physique mais ouvert plusieurs jours avant le 3 novembre : 70 millions d’électeurs y ont déjà eu recours c’est-à-dire environ la moitié de l’ensemble des participants au scrutin de 2016 ! Trump a alimenté la peur d’une fraude et la désorganisation des services postaux (à la tête desquels se trouve Louis Dejoy, capitaliste lié aux Républicains et qui dispose de réseaux et d’investissement dans les plus grands groupes de logisitique XPO, UPS, Amazon), ayant appelé son électorat à préférer le vote physique afin de trouver un argument commode pour disqualifier le vote par correspondance, plus largement utilisé par le camp démocrate.

La démocratie bourgeoise étasunienne, et ses deux grands partis, disposent d’une longue et robuste tradition de fraude électorale institutionnalisée, depuis les versements des grandes entreprises pour financer les campagnes, jusqu’à la localisation des bureaux de vote pour décourager certains électeurs de se rendre aux urnes ou même leur rendre le droit de vote quasiment inexistant. Un florilège de mesures, toute plus inventives et retorses les unes que les autres, ont ainsi été déployées pour restreindre l’influence sur le vote des populations noires ou de l’électorat populaire. L’élection de 2020 devrait tout de même être particulièrement marquée par ces phénomènes. La bataille pour l’annulation ou non de centaines de millier de vote par correspondance va faire rage -notamment en cas de retard - de même que la question de leur surveillance, en attendant le dépouillement (certains États ne dépouillent les votes reçus que le 3 novembre au soir). De même l’accès au droit de vote, y compris en physique, peut dans certains États être rendu particulièrement ardu, voire retiré en cas de condamnation carcérale alors même que le système judiciaire américain est une machine à broyer les droits des Africains-Américains. Biden et Kamala Harris ont par ailleurs été des contributeurs zélés à ce système, le premier étant, entre bien d’autres attaques contre les Noirs et les classes populaires, l’instigateur du Crime Bill (1994), sa colistière ayant quant à elle rempli les prisons californiennes, et pris activement position pour le maintien de la peine de mort, lorsqu’elle était procure générale de Californie.

Dans les sondages, Biden dispose d’environ 8 point d’avance sur le locataire de la Maison Blanche. Ce qui ne règle pas l’élection puisque le Président étasunien est élu par les 538 grands électeurs issus de chaque État, pour qui la population vote. Dans l’immense majorité des États, le parti qui emporte le scrutin, rafle tous les grands électeurs. Il en faut au minimum 270 pour pouvoir être élu Président. Ainsi, en 2016, Trump a été élu contre Clinton bien qu’ayant reçu moins de scrutins. Tout l’enjeu, d’une bataille qui s’annonce serrée, se joue donc sur les quelques États qui ne sont acquis par avance à aucun des candidats, les fameux swing states à l’image de la Floride (qui fournit 29 grands électeurs, 10 %) ou le Winsconsin (10 grands électeurs) où les deux candidats concentrent leurs forces et tiennent des meetings ces derniers jours.

Le désaccord mis en scène dans des campagnes publicitaires à coup de millions de dollars entre les deux principaux candidats de l’élection se situe en réalité essentiellement sur la forme. A l’image de la controverse de Biden tempérant les ardeurs de Trump qui appelait à tirer sur les manifestations anti-racistes, le démocrate précisant qu’il fallait viser les jambes. Ainsi, sur les dossiers centraux du premier État impérialiste du monde, et en premier lieu sur la concurrence l’opposant à la Chine, les deux partis rivalisent d’investissement pour développer une hystérie anti-chinoise dans la population américaine et s’accusent l’un l’autre de ne pouvoir mener ce combat à bien. Chez Biden comme chez Trump se retrouvent une résurgence des termes de la Guerre Froide, le premier s’engageant à organiser, s’il est élu, un grand sommet de la démocratie pour revitaliser les collaborations entre le « monde libre ». Si Trump avait rompu avec la forme traditionnelle de ces dernières décennies de la domination américaine, à savoir le multilatéralisme, pour promouvoir des accords bilatéraux, ce genre de rhétorique d’union du monde libre revient aussi dans les propos de ses conseillers. Cependant, une accession au pouvoir de Biden, ne remettrait pas à plat la situation, qui est héritée de dynamique de fond qui ne sont pas conditionnées par la seule personne de Donald Trump. Au-delà de quelques nuances, une présidence Biden ne signerait pas le retour du multilatéralisme globalisateur. En revanche, en tant que représentant un peu moins impétueux que Trump, de nombreuses chancelleries notamment européennes et alliés en particulier au sein de l’OTAN espèrent son élection et une considération relative envers les alliés historiques des États-Unis.

L’élection est évidemment marquée par le contexte de remontée de la pandémie de Covid, alors que les États-Unis comptent 230.000 morts depuis le début de la crise sanitaire, et par le mouvement du printemps et de l’été contre le racisme et les violences policières. Le meurtre récent par la police de Philadelphie de Walter Wallace Jr, un père de famille Africain-Américain, et les émeutes qui s’en sont suivis sont venus rappeler le caractère systémique des violences de la police aux États-Unis, où plus de 800 personne auraient été assassinés par la police cette année. La gestion catastrophique de la crise sanitaire, jusqu’à la contamination de Trump, apporte évidemment un « effet référendum » qui renforce par défaut Biden, notamment auprès d’un électorat plus âgé, comme cela peut être le cas dans l’Etat décisif de Floride. Trump qui joue la carte de « la loi et de l’ordre » face aux mobilisations historiques, prête aussi le flanc aux critiques de secteurs de la population qui regardent avec horreur la polarisation extrême et la division qui peuvent être atteinte par la société américaine et dont le président milliardaire est pour partie tenu responsable. Jusque dans les campagnes qui se mènent en parallèle pour le Congrès, des élus républicains et démocrates ont pu s’afficher ensemble pour affirmer leur unité « nationale » au-delà des clivages politiques, afin de répondre à cette peur qui agite aussi les élites américaines.

Si la grande bourgeoisie compte en effet beaucoup sur les élections pour canaliser de manière institutionnelle les révoltes contre le racisme et les violences policières, le climat d’incertitude qui règne autour des résultats leur fait aussi craindre en cas d’attente trop longue des résultats sur fond de polarisation et de mobilisations, une situation explosive qui dégénère. En ce sens, malgré des hausses boursières record et des réductions d’impôts pour les grandes entreprises sous Trump, le vote de Wall Street est en faveur de Biden. Ce dernier a gagné la bataille des contributions en atteignant le record du milliard de dollars récoltés en des temps très courts (selon des estimations les campagnes républicains et démocrates devraient avoir coûté autour de 14 milliards de dollars !), ce qui n’est pas par ailleurs systématiquement synonyme de victoire. JP Morgan Chase et Blackstone figurent sur la liste des principaux contributeurs à la campagne démocrate, non pas à cause d’un problème idéologique mais parce que leur nez leur dit qu’un autre mandat d’atout serait plus risqué qu’une éventuelle augmentation des impôts.

Mais les conditions qui ont conduit Trump à la Maison-Blanche ne vont pas disparaître si Biden gagne, car elles ne sont pas les effets d’une crise économique, mais découlent plutôt des tendances les plus profondes à la crise organique, ouvertes suite à l’épuisement de l’hégémonie néolibérale globalisante. La polarisation continue son cours. À gauche, elle s’exprime par le fait que la popularité du "socialisme" chez les jeunes de 16 à 24 ans est passée de 40 à 49 % d’approbation l’année dernière selon une enquête développée par YouGov. A droite, l’existence de groupes armés proto-fascistes, bien qu’ils soient aujourd’hui des éléments marginaux. Ces phénomènes anticipent des scénarios de plus grande radicalisation politique et de lutte des classes.




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