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Politique

Réforme du bac

Surveillance des profs, mauvaises convocations, discriminations : la mascarade du bac Blanquer

Après une année de pandémie où le système scolaire a souffert du manque de moyens et de la gestion catastrophique de la crise sanitaire, les lycéens ont passé le nouveau Bac made in Blanquer, qui s’avère ressembler à une mauvaise mascarade. Une prof de philo témoigne.

jeudi 24 juin

Crédit photo : Philippe Lopez/AFP

Le grand projet de Blanquer peine à se mettre en place et pour cause, il ne fonctionne pas. Voilà maintenant trois ans que la réforme du baccalauréat est sur les rails. Trois ans de mobilisation de la part des professeurs et des élèves contre les E3C, ces épreuves au cours de l’année, ou contre la suspension des filières « L », « S », et « ES » au profit de « spécialités », qui renforcent les inégalités entre lycéens puisque les meilleurs lycées auront les meilleures spécialités et inversement.

Après une douloureuse année de pandémie où les établissements scolaires ont particulièrement souffert du manque de moyens et de la gestion catastrophique du gouvernement, pour la première fois, les élèves de Terminale passent le nouveau Bac imaginé par la réforme Blanquer. Et comme on le sait déjà, ce dernier n’est pas aussi bien organisé que ce que le ministre veut bien prétendre.

En effet, les exemples en matière de désorganisation et de renforcement d’inégalités ne manquent pas. Par exemple, les professeurs se sont vus imposer une correction dématérialisée. Une professeure de philosophie en Seine-Saint-Denis nous raconte la découverte de Santorin, la plateforme utilisée par l’Éducation nationale pour corriger en ligne : « Il y a eu tous les dysfonctionnements imaginables. Parfois, l’anonymisation n’a pas été faite et le nom du candidat apparaît sur la copie. À l’ouverture des lots, il y a des copies où il y a les pages 5-6, mais je n’ai pas le début. D’autres où j’ai les pages 1-2, la 3, ou bien ça commence au milieu d’une phrase, je n’ai ni ce qu’il y a avant ni ce qu’il y a après. Il y a des profs qui ont eu des lots entièrement flous. D’autres qui ont eu des lots avec toutes les copies complètement à l’envers et tu peux les faire pivoter de gauche à droite ou de droite à gauche, mais tu ne peux pas les faire pivoter de haut en bas pour les avoir droite. ». Ajouté à cela, cette année, les professeurs n’ont plus que 7 jours ouvrés pour corriger les copies du bac au lieu d’une dizaine l’an passé.

Mais cette plateforme de correction en ligne s’accompagne également de la désignation de « professeurs coordinateurs ». Cela crée une responsabilité en plus pour quelques professeurs, mais permet surtout la surveillance entre collègues, et donc encourage la délation, à l’instar de la répression qui s’abat contre les professeurs depuis le début de la lutte contre les réformes Blanquer. « Sur Santorin, quand le professeur coordinateur se connecte, non seulement il a la main sur ses propres copies, mais il y a un tableau où il voit ce que font ses 6 collègues sous sa responsabilité. Il sait quand est ce qu’ils se connectent, à quelle heure, s’ils ont corrigé ou pas, où ils en sont dans leur progression. Évidemment, l’inspection dit que ce n’est absolument pas pour surveiller, mais au contraire pour nous aider. » déclare la professeure.

Et la mascarade ne s’arrête pas là, puisque contrairement aux années antérieures, certains professeurs n’ont pas pu assister aux réunions de coordination : « normalement en philosophie, on a une réunion d’entente qui se tient juste après avoir réceptionné les copies. Puis, un peu avant de rendre les notes, on a une réunion d’harmonisation en présentiel avec tous les profs. La première réunion a eu lieu en distanciel, mais nous n’étions pas tous invités. L’excuse, toujours plus grotesque, étant : le logiciel utilisé ne pouvait pas accueillir plus de 100 personnes. Comme s’ils ne pouvaient pas en trouver un autre. N’ont été invités à cette réunion, que les profs ayant été désignés comme coordinateurs. »

L’organisation du Grand Oral quant à elle, démontre bien que les professeurs sont voués à juger la forme et non le fond des enseignements appris par les élèves. L’important dans ce nouveau bac est toujours moins l’apprentissage et la pédagogie, mais bien la capacité à s’adapter au monde des études supérieures et du travail précaire qui les attendent. La nouvelle épreuve est donc un oral de 20 minutes où les élèves doivent parler de l’une des deux questions regroupant deux matières distinctes qu’ils ont travaillées au cours de l’année, selon le choix des professeurs jugeant l’oral. Fréderique* nous raconte la désorganisation de l’épreuve : « Pour le Grand Oral, il y a plein de professeurs qui ont reçu leur convocation vendredi soir à 23h ou samedi pour lundi matin 8h… à l’autre bout de l’académie. Il y a des élèves qui ont été convoqués à des endroits et finalement, on leur dit « non, en fait ce n’est pas votre centre d’examen, reprenez le RER immédiatement, il faut vous rendre à l’autre bout de l’Île-de-France. » ».

Par ailleurs, cette épreuve est le parfait exemple de l’inégalité que renforce la réforme du bac : « Ils ont forgé un nouveau concept où il y a un prof « naïf » disent-ils, mais l’autre prof est censé avoir l’une des deux spécialités. Or, il y a plein de cas où les élèves sont entendus par des professeurs qui n’ont rien à voir avec les spécialités. Ce qui veut dire que, comme ça a beaucoup été dénoncé, ce qui est jugé dans ce Grand Oral, c’est la forme : c’est la présence, les qualités à parler, qui sont socialement discriminantes. Celui qui sait bien parler, qui a la tchatche, il s’en sort. Mais c’est pas à l’école qu’on apprend ça et de toute façon, il n’y avait aucune heure dédiée pour l’épreuve pendant l’année. C’est une grande foutaise ce Grand Oral, l’élève peut te raconter n’importe quoi de toute manière, comment vérifier ? Comment un prof peut s’y connaître dans toutes les matières ? Enfin, si moi on m’envoie sur une question de SVT, j’y connais rien, je ne pourrai pas évaluer le bien-fondé de ce que raconte l’élève. »

Tous ces éléments révèlent l’aspect dramatique de la réforme Blanquer, que ce soit sur le volet organisationnel ou sur le volet social. Entre les milliers d’élèves n’ayant obtenu aucun vœu via Parcoursup, le maintien des épreuves après une année chaotique, un Grand Oral discriminant, des failles importantes dans l’organisation ou l’obligation de corriger des copies dématérialisées sur une plateforme qui favorise la surveillance, la jeunesse doit continuer de se mobiliser à l’avenir aux côtés des professeurs !

*Le prénom a été changé




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