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Surenchère islamophobe pour venir à bout des contradictions en macronie

Après les déclarations de Macron sur le “séparatisme islamiste”, son ministre de l’Éducation lui a emboîté le pas, expliquant que c’était une réalité dans de nombreux quartiers, sans parvenir à avancer la moindre preuve. Dans la droite lignée de l’offensive réactionnaire lancée par Macron dans le cadre des municipales, ces déclarations sont l’expression d’une fuite en avant du macronisme visant à éteindre une crise qui touche l’Etat en son cœur, sur fond de contradiction interne et externe.

vendredi 21 février

La lutte contre le “séparatisme islamiste”, nouvelle offensive islamophobe du gouvernement

Mercredi, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation Nationale, était invité sur Franceinfo ; interrogé sur le “séparatisme islamiste”, dénoncé par Emmanuel Macron la semaine dernière, il a surenchérit. “C’est une réalité depuis un certain nombre d’années” selon lui. “Mais ça concerne qui ? Ça se passe où en France ? Dans combien de quartiers ?” interrogent les journalistes. Jean-Michel Blanquer s’avoue incapable de citer des chiffres, évoque la ville de Roubaix, de Maubeuge. Selon quels critères ? “Ça se voit, il suffit d’y aller.” Ah. On aurait dû y penser.

Qu’entendent-ils par “séparatisme islamiste” ? Une volonté de faire sécession du reste de la communauté nationale, de s’affranchir des lois de la République, de vivre à part. Le général de Gaulle parlait déjà de “séparatistes” pour parler des communistes. À chaque époque son ennemi intérieur.

Énième offensive islamophobe, donc. Les municipales approchant, l’heure est à la reconquête républicaine des fameux territoires perdus, qu’il est si facile d’identifier. Mais puisqu’il “suffit d’y aller”, les équipes de Franceinfo y ont été-20200220-[lestitres-coldroite/titre4]. Au quartier de l’Épinette, à Maubeuge, plus précisément, pour interroger les habitants. Alors, ça fait quoi de vivre dans un territoire perdu de la République ?

Et bien les habitants n’ont pas beaucoup apprécié les sorties du Président et de son ministre. “Emmanuel Macron, s’il fait des débats comme ça, je pense que c’est par rapport aux prochaines élections municipales.” explique Oria, habitante du quartier, à Franceinfo. Abdoullah Boughazi, fonctionnaire territorial, surenchérit : “Il y a une situation qui est plutôt économique, sociale, d’éducation. C’est là le problème. Il n’est pas dans un séparatisme culturel, il est dans un séparatisme de fait vécu, subi par toutes les institutions de la République.

La question de la radicalisation religieuse à l’école est un sujet cher au ministre de l’Éducation Nationale. C’était lui qui, en septembre, dénonçait sur BFMTV les atteintes croissantes à la laïcité à l’école : “Très souvent, ça peut être la contestation d’un enseignement, le fait de se faire dispenser d’un enseignement, notamment en éducation physique et sportive, des choses qui vont à l’encontre de l’égalité hommes-femmes. C’est par exemple des élèves qui contestent un enseignement de sciences de la vie et de la terre. Vous avez parfois des idéologies créationnistes qui envahissent l’espace public, qui sont évidemment antiscientifiques.

Aussi antiscientifique que de fonder un constat de “séparatisme islamiste” dans certains quartiers sur le seul argument que “Ça se voit”, peut-être ? Car si on se penche justement sur les études scientifiques, celle du Centre national d’étude des systèmes scolaires par exemple, on se rend compte que la réalité est toute autre. 99% des enseignants et 98% des chefs d’établissement du public estiment que les remises en cause des contenus d’enseignement par les élèves pour motifs religieux sont “inexistantes” ou “peu importantes”.

Macron et Blanquer sur les plates-bandes de l’extrême-droite

Le fantasme du “séparatisme islamiste” n’est qu’une énième incarnation de la fameuse “cinquième colonne”, de “l’ennemi intérieur”, bref, disons-le franchement, de la population étrangère infiltrée qui menace le pays et qui veut faire la loi alors qu’elle n’est pas vraiment “chez elle”. En somme, un “grand remplacement” culturel, qui avancerait masqué, quartier par quartier, commune par commune. Doit-on expliquer que ce raisonnement est raciste ? Doit-on rappeler les conséquences dramatique qu’a la promotion de cette idéologie, à l’heure où des attentats racistes sont commis contre des musulmans, ou présumés musulmans ?

Et évidemment, pour arrêter cette menace se dresse le valeureux front républicain, incarné par Macron et les candidats LREM aux municipales, dans le cadre de la nouvelle bipolarisation électorale entre eux et le Rassemblement National. Ce qui mène de fait à marcher sur les plates-bandes de l’extrême droite, n’hésitant pas à glisser un peu plus vers un discours à même d’attiser l’islamophobie.

Alors, diversion ? Pas tout à fait. Cette offensive s’inscrit clairement dans le cadre d’un racisme structurel étant le fruit de politiques libérales xénophobes. Mais elle doit également être analysée dans le contexte actuel, où s’exprime un rejet massif de la politique du gouvernement, à travers la colère exprimée dans le mouvement des gilets jaunes depuis presque deux ans et la forte contestation du projet de réforme des retraites. Il s’agit donc pour le gouvernement de recentrer les débats sur des sujets sur lesquels il pense pouvoir capitaliser.

Appel au front républicain contre l’ennemi intérieur, ou comment préparer les municipales dans un contexte de crise du macronisme

Sur le dossier des retraites, la crise est loin d’être finie. Avec la contestation qui dure dans la rue, soutenue par de larges pans de la population et menée par de nombreux secteurs, y compris par des secteurs qui aurait pu constituer sa base sociale traditionnelle, comme les avocats, Macron s’est définitivement aliéné de tout un pan de son électorat de gauche.

Et au sein de sa majorité, des fissures de plus en plus profondes commencent à apparaître. Deux députés LREM ont récemment quitté le parti d’Emmanuel Macron, évoquant respectivement un “fossé” créé par la réforme des retraites entre la population et le gouvernement, et une trop forte verticalité dans le mouvement créé par Emmanuel Macron. “La quantité d’investissement pour obtenir une minuscule victoire me conduit à un sentiment de lassitude et d’inutilité.” S’ajoute à cela la crise ouverte par le vote contre l’allongement du congé de deuil pour la perte d’un enfant...

Depuis 2017, une vingtaine de députés ont quitté ou pris leurs distances avec le parti de la majorité. Le nombre de députés du groupe LREM tombe aujourd’hui à 300, s’abaissant de plus en plus du seuil nécessaire pour avoir une majorité absolue, 289 sièges. Des départs successifs qui confirment que l’autorité de la présidence est mise à mal, y compris dans ce qui est sensé être son propre camp.

Dans le même temps, le gouvernement est sous le feu des critiques sur sa droite qui estiment que le projet de réforme perd en efficacité et en lisibilité après que des accords corporatistes aient été menés avec près d’une dizaine de secteurs (pompiers, policiers, militaires, pilotes et aériens, routiers, etc.). Xavier Bertrand, figure de la droite et ex-LR ayant quitté le navire après les présidentielles de 2017 et l’élection de Laurent Wauquiez à la tête du parti, dénonce une gestion “catastrophique” et une “méthode d’amateur” de la part du gouvernement. Pris entre deux feux, Emmanuel Macron semble incapable de tenir dans le même temps son aile droite et de son aile gauche, et la défense du projet de réforme ressemble de plus en plus à un exercice d’équilibriste.

Tiraillé entre son aile droite et son aile gauche, pris entre deux feux, Macron pourrait faire le pari de poursuivre la voie en essayant de consolider son électorat issu de la droite traditionnelle, dernier espoir pour gagner les municipales, et, à long terme, les élections présidentielles à venir. Quitte à s’aliéner encore davantage l’électorat de centre-gauche qui avait été la clé de son accession au pouvoir en 2017.




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