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Politique

Opération Barkhane

Soldats morts au Mali. Encore une fois, que fait la France au Sahel ?

La lutte contre le terrorisme est le meilleur prétexte pour légitimer les opérations militaires visant à protéger les intérêts économiques des multinationales françaises.

jeudi 28 novembre 2019

Lundi soir, treize soldats français sont morts dans le crash de deux hélicoptères au Mali, dans le cadre de l’opération Barkhane. Emmanuel Macron a ainsi rendu ses hommages en saluant l’intervention des troupes françaises au Sahel engagées dans un supposé « combat contre des terroristes ». Pourtant, loin des discours sur la « lutte contre le terrorisme », la présence des troupes françaises dans le Nord du pays a pour objectif principal de protéger les intérêts économiques des entreprises françaises et de maintenir domination impérialiste de la France dans la région.

Evidemment, Macron et son gouvernement tenteront de tirer profit de cet accident et de rallier derrière un discours « d’unité nationale » l’ensemble de la population française, en mémoire de ces soldats morts soi-disant pour « nous protéger ». Mais loin d’être utile à la lutte contre le terrorisme, Barkhane est un élément clé de l’impérialisme français en Afrique et en particulier au Sahel, lui permettant de garder une influence dans la région, et d’assurer le maintien de gisements d’uranium utiles à son industrie nucléaire.

L’opération Barkhane a en effet pris la suite de l’opération Serval lancée en janvier 2013 par François Hollande. A l’époque, face à la poussée d’une rébellion des populations touarègues au Nord du Mali, le gouvernement français a profité pour, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, déclencher un plan d’intervention militaire qui en fin de compte visait à installer des bases militaires française permanentes dans cette région stratégique. Par la suite, les groupes djihadistes ont profité de l’affaiblissement des groupes militaires touareg.

Aujourd’hui Barkhane est l’intervention militaire extérieure française la plus importante, déployant 4500 militaires dans la région, concentrés autour des bases de Gao au Mali, Niamey au Niger ainsi que N’Djamena au Tchad. Alors que l’opération avait été célébrée par toute la presse, par l’ensemble des partis politiques français et leurs clients africains, ainsi que par une partie de la population malienne du sud, tout le monde tablait sur une victoire rapide. Or, cela ne semble pas être le cas actuellement où l’on parle plutôt d’un bourbier.

Mais nous pouvons aussi nous poser la question si l’armée française se trouve dans un vrai bourbier ou si la nature même de l’opération lui donne cet aspect. En effet, comme dit plus haut, l’intervention française au Sahel vise des intérêts économiques et géopolitiques à long terme pour l’impérialisme français, donc elle revêt un caractère « permanent ». C’est en ce sens que vont les déclarations du chef des Etats-majors (CEMA), François Lecointre : « Si je pensais cette mission impossible il y a longtemps que j’aurais changé de métier. Je crois que nous n’atteindrons jamais une victoire définitive, il sera toujours très compliqué de voir le moment où la guerre est enfin gagnée. Et contrairement à ce qu’on imaginait dans les grands conflits du XXe siècle, jamais les armées françaises n’iront défiler en vainqueur en passant sous l’arc de Triomphe ».

Autrement dit, l’intervention militaire française dans le Sahel s’achèvera quand les stratèges français l’auront décrété car les objectifs publics de l’opération sont suffisamment flous pour justifier une présence militaire éternelle dans la région. A moins qu’un mouvement d’ampleur des travailleurs, de la jeunesse et des différents secteurs exploités de la société française, alliés aux populations locales forcent le départ prématuré des militaires français de la région.

La France demande de l’aide à l’UE pour protéger ses intérêts

La région a été particulièrement déstabilisée par les opérations catastrophiques en Libye en 2011. La décomposition de la Lybie de Kadhafi, suite à l’intervention armée occidentale sous prétexte « humanitaire », a notamment permis à des groupes armés de récupérer du matériel militaire assurant leur progression dans la région, à l’image de Boko Haram. D’où la nécessité pour la France de réaffirmer d’une part son contrôle dans la région face aux velléités des groupes islamistes, mais aussi, de maintenir l’assujettissement des gouvernements et armées du G5 Sahel engagées dans la lutte contre le terrorisme (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad).

Barkhane permet en effet de donner corps à l’emprise fusionnelle de l’armée française sur celle du Tchad, où la situation sociale est explosive, mais où le dictateur Idriss Déby, installé par la France en 1991 après deux décennies de guerre, dispose du principal appareil militaire de la région et constitue un appui de choix pour le contrôle de la Centrafrique. En ce qui concerne le Mali, le pays connaît une situation instable : si l’élection d’Ibrahim Boubakar Keita a permis de faire taire la contestation sociale qui s’était développée tout au long de l’année 2012 dans le Sud, au Nord, les populations sont prises en tenailles entre les groupes djihadistes et l’armée française et ses alliés, qui se livrent aussi à des exactions contre les civils. A cela s’ajoute les rébellions Touareg au Niger en lien avec le Nord-Mali, le principal fournisseur d’uranium du nucléaire français.

Cette situation est en train de rendre plus compliquée l’intervention de l’armée française et de ses alliés et de plus en plus les populations locales voient avec hostilité la présence de l’impérialisme dans la région. C’est dans ce cadre que la France entend faire pression pour que les pays de l’UE s’engagent plus dans le conflit. Dans une interview récente au Financial Times, la ministre de la Défense, Florence Parly, a déclaré que les pays européens devraient plus s’investir dans le Sahel car après le défaite de Daesh en Syrie il fallait empêcher que cette région devienne un refuge pour les terroristes qui menacent l’Europe.

Protéger les entreprises françaises

En réalité la France essaye d’embarquer d’autres puissances impérialistes dans une intervention qui sert principalement ses propres intérêts. En effet, présent au Niger depuis un demi-siècle, le groupe Orano (anciennement Areva) tire un tiers de sa production totale de l’uranium nigérien. Le groupe y exploite deux sites miniers dans l’Arlit, au Nord-Ouest du pays, Somair et Cominak, ainsi qu’un troisième à Imouraren, mais dont le chantier est à l’arrêt depuis 2015.

La France dispose également de nombreuses entreprises au Mali, telles que BNP Paribas, présente depuis une dizaine d’années dans le pays au travers de la filiale BICIM. Orange est par ailleurs le premier opérateur sur le marché malien, avec 60% de la part du marché de la téléphonie. L’entreprise avait vu une partie de son matériel endommagé par les affrontements des groupes armés dans le Nord du pays.

Avec Barkhane, avec la dette – qui siphonne les budgets des pays africains et sert de levier pour leur imposer des politiques promues par les impérialistes – et les millions des aides au « développement », Macron entend donc jouer un rôle dans la reconstruction d’un Sahel allié de la France, en consolidant ses régimes et l’implantation française dans la zone, et se doter ainsi d’une carte de poids dans les concurrences entre grandes puissances européennes et au-delà.

C’est en ce sens que malgré certaines critiques tactiques par-ci ou par-là, notamment après la mort de soldats français (on entend beaucoup moins ces critiques quand les morts ce sont les civils maliens), au fond aucun parti du régime, ni les grands médias, ne remettent en cause l’importance stratégique des interventions militaires françaises en Afrique et dans cette région en particulier. Le discours sur « l’intérêt national » et la « lutte contre le terrorisme » ne sont que des mensonges qui ne servent qu’à masquer les vrais intérêts qui se cachent derrière le militarisme de l’impérialisme français. Aucun ouvrier, aucun jeune en France, aucun travailleur, aucun paysan ou jeune au Mali et dans toute la région n’a intérêt à soutenir l’intervention l’armée française. Cela ne peut signifier que le renforcement des capitalistes français et son militarisme principal soutien des dictatures militaires africaines.




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