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Françafrique

Sénégal : une semaine après les premières révoltes, au moins 23 morts et 350 blessés de la répression

Depuis le 2 juin la jeunesse du Sénégal manifeste en masse contre le gouvernement de Macky Sall et le coup de force anti-démocratique lié à l’arrestation de Ousmane Sonko. Les mobilisations de ces derniers jours ont fait au moins 23 morts selon les organisations d’opposition ainsi que plus de 350 blessés.

Julien Anchaing

8 juin 2023

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Sénégal : une semaine après les premières révoltes, au moins 23 morts et 350 blessés de la répression

Scène de répression au Sénégal le 2 juin. Capture d’écran d’une vidéo twitter du compte @lemedia100filtr

Le régime de Macky Sall connaît une crise politique d’envergure depuis plusieurs jours au Sénégal. Comme un écho des mobilisations de ces dernières années (2016, 2019 puis 2021), la jeunesse Sénégalaise (dont les moins de vingt ans représentent la moitié des habitants du pays) a pris la rue depuis plusieurs jours contre le gouvernement. En cause : la manœuvre juridique visant à accuser Ousmane Sonko, vu comme le principal adversaire politique capable de gagner des élections qui l’opposeraient à Macky Sall en 2024. L’annonce de sa condamnation à deux ans de prison ferme, le rendant inéligible, a amené des milliers de personnes dans la rue pour s’opposer au régime autoritaire Sénégalais. Bien que ces derniers jours aient été marqués par des mobilisations moins importantes, le gouvernement, sa police et ses milices armées continuent à réprimer la population.

La jeunesse sénégalaise fait face à une répression massive

Depuis le 4 juin le gouvernement recense la mort de près de 16 manifestants, tandis qu’Amnesty International parle de 23 personnes assassinées par la police sénégalaise. Un représentant du Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité), le parti d’Ousmane Sonko, estime lui qu’il y aurait entre 26 et 30 morts. De très nombreux blessés ont été recensés, notamment par la Croix Rouge qui avançait il y a 3 jours le chiffre de près de 357 blessés pris en charge à la suite des mobilisations. Face aux barricades et aux attaques ciblées contre des bâtiments symboles du pouvoir sénégalais ou de ses liens avec l’impérialisme francais (mairies, gendarmeries, enseignes françaises présentes à Dakar) la police a tiré massivement des grenades lacrymogènes contre les manifestants.

L’utilisation d’armes réelles a aussi été recensé dans la capitale, alors même que l’armée a été déployée à Dakar ce 2 juin. Selon un témoignage pour Human Rights Watch, des milices armées auraient notamment utilisé des balles réelles contre les manifestants. De nombreux phénomènes d’intimidations des militants politiques ont aussi eu lieu, tout comme des menaces de viol envers des militantes de l’opposition arrêtées par la police. Enfin, l’Etat a eu recours à des arrestations massives contre les manifestants : samedi dernier on recensait 500 arrestations sur la seule journée de mobilisation. Ces arrestations ont notamment visé les militants politiques d’opposition et viennent s’ajouter aux arrestations quotidiennes orchestrées par le gouvernement Macky Sall ces dernières années, cherchant à empêcher la structuration de tout type d’opposition à son gouvernement.

Des images d’une extrême violence ont aussi été publiées sur les réseaux sociaux et recensés par Amnesty International. La police Sénégalaise et la gendarmerie sont accusées d’avoir utilisé des manifestants et des enfants comme des boucliers humains pour repousser les jets de projectile.

Parmi les 23 personnes assassinées par la police Sénégalaise, on recense notamment le rappeur Baba Kana, venu soutenir les mobilisations contre le régime de Macky Sall. Le gouvernement de Macky Sall a quant à lui affirmé sa volonté de réprimer les mobilisations en parlant « d’agressions extrêmement graves » contre la « République et les institutions ». La restriction massive des informations a notamment été utilisée par le gouvernement qui a décidé de suspendre l’accès à la bande passante internet pendant plusieurs plages horaires pour éviter une structuration potentielle du mouvement social ou la multiplication de publications visant à dénoncer ses pratiques assassines dans les rues.

L’utilisation de « nervis » par la police sénégalaise pour mater les manifestants

Comme à chaque mobilisation massive contre les gouvernements au Sénégal, on a vu apparaître ces derniers jours l’émergence de groupes armés qui ont soutenu la police contre les manifestants. Comme le rapporte RFI « Lors d’une conférence de presse dimanche 4 juin, la police sénégalaise a présenté des extraits vidéo censés prouver la présence d’individus armés parmi les manifestants la semaine dernière. Mais les images complètes, largement relayées sur les réseaux sociaux, montrent ces mêmes individus agissant aux côtés de personnes en uniforme. Face à ces éléments, le porte-parole du ministère de l’intérieur maintient la version policière. ». L’apparition de ces milices armées n’est effectivement pas nouvelle, comme le mentionnait déjà RFI en 2021 lors des manifestations contre Macky SAll qui avait fait 16 morts de la répression.

Le Sénégal, un marché de la répression juteux pour la France

Comme le rapportait déjà StreetPress lors des manifestations de 2021 contre Macky Sall, le gouvernement sénégalais est un client important pour les entreprises françaises spécialisées dans la répression. La fameuse « démocratie la plus stable d’Afrique de l’Ouest » doit sa solidité à ses pratiques de répression les plus ignobles ainsi qu’à l’utilisation d’armes françaises telles que les bombes lacrymogènes CM6 de l’entreprise Alsetex, ou ces très nombreuses grenades de désencerclement. L’entreprise Arquus fournit de son côté des blindés au Sénégal, tels que les Dagger Français. Une démonstration de l’importance centrale du Sénégal pour la France, qui apporte son soutien et celui de son industrie de la répression pour assurer la stabilité du gouvernement de Macky Sall, allié incontournable pour la Francafrique.

Tout comme nous l’expliquions sur Révolution Permanente récemment, « Ces mobilisations mettent en lumière encore une fois les failles de la Françafrique et l’affaiblissement de l’impérialisme français dans la région. Même si Sonko en cas de victoire pourrait entretenir de bonnes relations avec la France et les autres puissances impérialistes, tout en utilisant la rue comme moyen de pression pour obtenir de meilleures conditions de négociation, la révolte de la jeunesse et des travailleurs contre un gouvernement (et un régime) ami de la France est inquiétant pour la bourgeoisie hexagonale. Certains manifestants n’hésitent d’ailleurs pas à s’attaquer à certains symboles de l’impérialisme français comme ses multinationales. »

Dans ces coordonnées, il est vital de construire un véritable mouvement indépendant de l’opposition sénégalaise, qui, à partir de la dénonciation de la politique de Macky Sall, remette profondément en question le lien du gouvernement avec l’impérialisme français, et qui pose les bases d’une véritable indépendance du Sénégal, sans le joug du Franc CFA, de la dette souveraine externe ainsi que de l’ensemble des accords militaires et politiques qui lient le Sénégal aux intérêts des grands groupes français comme Auchan ou Total. La construction d’un véritable mouvement anti-impérialiste doit s’appuyer sur une intervention réelle du mouvement ouvrier pour s’opposer au gouvernement, en alliance avec la jeunesse sénégalaise présente ces dernières années en première ligne contre Macky Sall.

En France, il est vital de dénoncer la complicité de l’impérialisme dans la répression de la révolte, mais aussi la façon dont la domination néo-coloniale de la France est à l’origine des maux qui frappent les travailleurs et classes populaires sénégalaises. Une tâche que le mouvement ouvrier doit prendre en charge pour se battre au côté des travailleurs sénégalais contre l’Etat et le patronat français.


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