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Monde

« Ils nous empoisonnent »

Scandale du chlordécone aux Antilles : des milliers de manifestants contre l’impunité d’État

Ce samedi, près de 15 000 personnes ont manifesté à Fort-de-France contre la menace de prescription du chlordécone, pesticide toxique qui a empoisonné les terres et les vies de millions de personnes pendant une vingtaine d’années et continue d’avoir des conséquences sur la population antillaise encore aujourd’hui, montrant que quand il s'agit de détruire des vies, capitalisme et néocolonialisme font bon ménage.

mardi 2 mars

Crédits photo : Lionel CHAMOISEAU / AFP

Ce samedi, à Fort-de-France en Martinique, entre 10 000 et 15 000 personnes ont manifesté contre la menace de prescription du chlordécone. En Guadeloupe, 300 personnes ont manifesté à Capesterre-Belle-Eau, pendant qu’à Paris, près de 200 personnes se rassemblaient Place de la République pour réclamer justice pour Claude Jean-Pierre, décédé le 3 décembre suite à une intervention de la gendarmerie, et en soutien au combat que mène les Antillais depuis plus d’une dizaine d’années contre cette petite boule blanche qui a empoisonné les terres et les vies de millions de personnes.

Le chlordécone est un insecticide permettant de lutter contre le charançon du bananier, un insecte venant se loger au cœur du bananier. Autorisé entre 1972 et 1993 dans les Antilles, il est utilisé dans les bananeraies et a longtemps été répandu par les ouvriers agricoles sans gants, sans masque ou sans aucune autre protection. Problème : le chlordécone serait une substance cancérigène, un perturbateur endocrinien neurotoxique et reprotoxique, c’est-à-dire qu’il touche la fertilité.

Le chlordécone a donc pollué les eaux et les produits agricoles pendant vingt ans, condamnant les sols pour plusieurs centaines d’années. 20 000 hectares serait donc contaminés par cette substance, et certains sols seront toujours pollués dans 700 ans. Idem pour les eaux, elles aussi infectées, ce qui continue d’avoir des conséquences sur le quotidien des pêcheurs et l’alimentation des populations locales.

En effet, du fait de la pêche mais aussi de la contamination des plantations proches du sol, et donc des tuberculeux et des racines, une grande partie de l’alimentation de la population est intoxiquée. Selon un rapport de Santé Publique France, plus de 90% de la population adulte serait contaminée par le chlordécone, soit 95% des Guadeloupéens et 92% des Martiniquais. La contamination augmente par ailleurs les risques de prématurité, et selon l’Agence régionale de Santé, le nombre de naissances prématurées est quatre fois plus grand en Martinique que dans le reste du pays. Le pays compte également le plus grand nombre d’hommes atteints par le cancer de la prostate, avec 227,2 cas déclarés pour 100 000 hommes chaque année.

Si le produit a arrêté d’être utilisé en 1993, sa toxicité est pourtant connue depuis les années 70. L’Organisation Mondiale de la Santé classe d’ailleurs le chlordécone cancérigène probable en 1979. Aux États-Unis, le produit a même été interdit en 1977 après le développement de troubles neurologiques chez des ouvriers travaillant dans une usine fabriquant le pesticide. Mais en France, le produit continue d’être autorisé et utilisé, sous la pression des lobbys d’exploitants de bananes. Ainsi, même après 1990, année où le gouvernement français l’interdit, des exploitants békés – créoles descendants de colons européens, NDLR – bénéficient de dérogations délivrées par le ministère de l’agriculture pour utiliser le pesticide.

Ce sont bien les békés, constitués en véritable classe sociale, qui auront continué à mettre la pression pour pouvoir continuer d’utiliser le chlordécone. Yves Hayot, fils aîné d’une puissante famille békée, directeur d’une société ayant commercialisé le chlordécone et président du groupement de producteurs de bananes de Martinique, a ainsi reconnu avoir fait du lobbying auprès du ministre de l’agriculture Jean-Pierre Soisson.

En 2006, sept associations martiniquaises et guadeloupéennes ont déposé plainte pour « mise en danger de la vie d’autrui et administration de substances nuisibles ». Elles ont été auditionnées les 20 et 21 janvier derniers par des juges d’instruction qui leur ont annoncé qu’il pourrait y avoir prescription des faits, que certaines preuves du dossier avaient disparu et que le dossier pourrait déboucher sur un non-lieu. C’est contre cette menace de prescription que la population martiniquaise est sortie en masse dans la rue ce samedi, pour réclamer justice et reconnaissance de ce crime. Mais ce combat risque sans doute d’être de longue haleine, car si en 2019, une commission parlementaire a déclaré l’Etat responsable de la contamination des territoires au chlordécone, on est bien loin de la reconnaissance de l’empoisonnement de milliers d’hectares de terre et de vies.

Une fois de plus, capitalisme et néocolonialisme se retrouvent être, main dans la main, coupables d’un scandale environnemental et humain de grande ampleur, au détriment de la nature et de la santé des populations locales. On avait déjà vu les conséquences de la gestion coloniale de la crise sanitaire, ainsi que celles des politiques d’austérité dans les colonies, quand en Guadeloupe, les hôpitaux se sont vite retrouvés saturés et les soignants épuisés. à cause de sous-investissement dans la santé organisé par l’État français. Aujourd’hui, l’affaire du chlordécone montre que le colonialisme continue d’avoir des conséquences sur les territoires pillés par l’État français. Comme l’explique Malcom Ferdinand, chercheur au CNRS, le chlordécone « ravive des tensions coloniales et post coloniales ». Surtout, à l’instar de l’agent orange, qui continue de faire des victimes près de 50 ans plus tard et contre lequel Tran To Nga a mené un combat exemplaire, l’affaire du chlordécone montre que capitalisme et néocolonialisme se retrouvent être, encore une fois, main dans la main, coupables d’un scandale environnemental et humain de grande ampleur, au détriment de la nature et de la santé des populations locales.




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