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Alerte à Transdev

Salaires impayés et sanctions disciplinaires : "Transdev veut épurer les effectifs après la grève !"

Depuis la fin de la grève inédite contre les conséquences de la privatisation des transports publics, des conducteurs de bus Transdev sont confrontés aux attaques de la direction contre leurs conditions de travail. Retour sur la situation et les perspectives, avec une interview de Wynessa Merabet, déléguée Sud-UST au dépôt de Vaux-le-Pénil.

samedi 2 avril

Rassemblement des conducteurs de bus Transdev en grève le 14 septembre 2021 devant le siège de l’entreprise à Issy-les-Moulineaux. Crédit photo : Le Parisien

Révolution Permanente : Au mois de septembre, les conducteurs de bus Transdev d’Île-de-France ont fait une grève historique. Pendant plus d’un mois, vous avez lutté contre les dégradations de vos conditions de travail dû à l’ouverture à la concurrence. Peux-tu nous rappeler les raisons de ce mouvement et à quoi il a abouti ?

Wynessa Merabet : Dans mon dépôt, tout a commencé après l’ouverture à la concurrence et l’arrivée de la nouvelle entreprise qui avait gagné la part de marché, Transdev. On a été parmi les premiers à goûter à l’ouverture à la concurrence, dès le mois d’août en l’occurrence. Très concrètement, les effets ont été catastrophiques. Il y a eu directement de grosses dégradations de nos conditions de travail, des augmentations d’amplitude horaire. Nous n’avons pas été consultée par la direction dans les instances représentatives du personnel et l’inspection du travail n’a pas donné son avis.

Ainsi, au bout d’un mois de travail dans ces conditions, on a dit stop. On a donc lancé un mouvement de grève en septembre 2021 qui a duré jusqu’à fin octobre, pratiquement deux mois. Ce mouvement a été massif et suivi dans plusieurs dépôts. Durant le conflit, la direction a été horrible, elle a tout fait pour mettre à bout les collègues. On s’est battu pour essayer d’améliorer nos conditions de travail, mais surtout pour défendre nos acquis, ceux pour lesquels s’étaient battus nos anciens. Mais l’appel à la concurrence à tout écrasé, le socle social a été revu considérablement à la baisse pour les salariés. Aujourd’hui, on le ressent énormément.

RP : Quelle est la situation aujourd’hui et l’attitude de la direction vis-à-vis des militants syndicaux et des salariés ?

W.M : On ne respire plus. Tous les jours, les élus sont confrontés à des difficultés que nos collègues subissent, ils nous disent qu’ils n’en peuvent plus. Les outils de travail ne sont même pas aux normes, on a des problèmes de paie scandaleux. Certains reçoivent 1.300 euros au lieu de 2.000 euros. Certains reçoivent même des fiches de paie à zéro euro ! Pour ma part, chaque mois, ils m’enlèvent mon treizième mois. Un coup je perds vingt euros, un coup 50, et cinquante, sans aucune raison. Et quand on va voir la direction pour comprendre, on nous répond : « on ne sait pas » ou « on a un problème avec le système paie qui est externalisé ». Les collègues ne savent pas comment ils vont faire pour payer leur loyer, rembourser leur crédit, s’occuper de leurs enfants. Transdev ne peut plus se défendre en assurant qu’il y a un maintien de salaire, c’est totalement faux puisque la direction n’arrive même pas à calculer notre différentiel.

Au-delà des aspects économiques, il y a l’aspect psychologique. La direction Transdev fait comme si tout allait bien et convoque ou sanctionne des salariés. Cela peut aller jusqu’au licenciement dans certains cas. Tout ça va à l’encontre du protocole de fin de conflit qui devait garantir la santé des salariés. Au contraire, on a des collègues qui partent en dépression et qui vrillent complètement.

En parallèle, IDF Mobilité a mis en place ce qu’elle appelle les « clients mystères ». Ce sont des agents en civils qui prennent une ligne au hasard, et indiquent sur une tablette tous les défauts qu’il y a sur le réseau. Par exemple, s’ils voient un conducteur avec son téléphone portable, ils notent le numéro du bus, l’heure, la ligne, et font ensuite tout remonter. Après, ils font le rapport à Transdev, et la direction convoque l’agent. A partir de là, c’est une mise à pied conservatoire immédiate, ou alors une convocation pour mesure disciplinaire. Pour le téléphone, c’est zéro tolérance, tu peux être directement licencié, mais aussi pour un retard, pour un feu grillé. On n’en peut plus. Ce n’est pas compliqué, ils veulent épurer les effectifs.

Récemment, j’ai justement un collègue qui a été convoqué par la direction suite à un rapport d’un de ces « agents mystères ». Nous ne pouvons évoquer le sujet de sa convocation parce que son entretien n’a pas encore eu lieu, mais il se pourrait qu’il soit bientôt licencié. Ce sont des pratiques intolérables. Et par ailleurs, tous les jours, il y a des sujets à traiter : convocation, problème de dysfonctionnement de matériel etc... Mais rien n’est fait pour soulager les salariés, les accompagner, les écouter et surtout répondre favorablement à leurs doléances. Ce que je constate, et qui est avéré par les remontées de mes collègues, c’est que la stratégie mise en place avec cette nouvelle organisation du travail a pour conséquence de pousser les salariés à bout, qui finissent par partir ou craquer en commettant une faute.

Pour donner un autre exemple, après nos deux mois deux grèves, on a repris le travail normalement. On a roulé tout le mois de novembre et de décembre, mais au mois de janvier, la direction a carrément déserté les bureaux. Il n’y avait même plus de point de contrôle en fonction. Pour vous expliquer, ce sont des bureaux que les conducteurs peuvent appeler en cas de problème de n’importe quelle nature. En clair, en janvier, les collègues ont roulé à l’aveugle. Je ne vous dis pas leur état psychologique aujourd’hui. Personnellement, j’ai même fait une alerte à la médecine du travail pour leur dire que l’on a de nombreux collègues dépressifs, et même suicidaires.

Tout cela, ce n’est que le résultat de cette mise en concurrence. Cette dernière a bouleversé l’organisation du travail, mais cela sans jamais prendre en compte l’avis des salariés, et encore moins leur santé mentale. Ce projet n’a qu’un seul but, faire des sous ! On l’a vu quand, par exemple, alors que l’on avait 80 collègues en arrêt maladie à cause du travail, la direction a décidé d’embaucher 45 intérimaires au lieu d’aider nos collègues à aller mieux, ce qui relèverait du sens commun.

Enfin, sur la question de la répression syndicale, dans mon dépôt, nous n’avons pas ce problème, car on est une équipe solidaire, on fait un seul bloc. S’ils touchent à l’un d’entre nous, on réagit tous ensemble ! Pour autant, je sais que c’est différent dans les autres dépôts. Par exemple, depuis la grève, ils tentent de désigner comme responsable les délégués syndicaux de l’état de santé de certains collègues. Ils ont donc bel et bien licencié certains délégués sur ce motif. C’est le monde à l’envers.

Pour finir, la seule chose que fait la direction en ce moment pour « remonter le moral des effectifs », c’est une sorte de campagne pour se redonner un visage humaniste. En gros, elle affiche dans tous ses bus qu’elle offre 1.000 emplois pour les réfugiés ukrainiens. Évidemment, nous soutenons tout type d’aide pour les réfugiés, quelle que soit leur nationalité d’ailleurs, mais le problème, c’est l’hypocrisie de Transdev qui, de l’autre côté, détruit les conditions de travail !

RP : Quelle est la situation dans les autres dépôts de bus Transdev ?

W.M : Globalement, c’est la même chose partout. Surtout dans les dépôts déjà touchés par l’ouverture à la concurrence. Mais plus largement, même dans les dépôts qui n’ont pas encore été touchés, les collègues sont en panique. Ils voient bien dans quelles conditions nous travaillons. Ils voient bien que, dans tous les dépôts qui ont été déjà touchés, les collègues sont en dépression, certains ont des pensées suicidaires.

RP : Quelles perspectives ont les salariés pour se défendre ? Quelle est la position des organisations syndicales et comment coordonner la lutte dans les différents dépôts de bus ?

W.M : Le point de départ de cette question, c’est l’accord socle. Ce dernier a été signé par les délégués centraux, ça devrait être à eux de réagir, ou bien à la fédération directement, car nous, les délégués locaux, on n’a aucun moyen d’action à ce niveau car « on dépend de l’accord socle ». La société joue avec ça. Donc pour moi, le meilleur moyen de lutter, c’est la grève. C’est aussi comme ça qu’on mettra la pression aux délégués centraux. Et si on voit qu’il n ’ y a pas d’avancées dans les discussions avec la direction, on repartira en grève à coup sûr. Les collègues m’en parlent tous les jours, mais pour que cela se fasse, il faut qu’on soit unis.

Et justement, l’objectif de la direction, c’est de diviser pour mieux régner. C’est pour cela qu’il faudrait, premièrement, que tous les délégués syndicaux, au-delà des étiquettes, se réunissent autour d’une table pour établir une stratégie pour lutter contre ces accords. Deuxièmement, il faut s’en remettre à la base, c’est à elle de décider, c’est l’ensemble des salariés qui détiennent le pouvoir. Quand on en arrive là, on peut tout gagner. C’est nous qui détenons le rapport de force.

RP : D’autres entreprises du secteur des transports publics sont également confrontées à l’ouverture à la concurrence, comme le réseau bus de la RATP - où les salariés étaient en grève massive le 25 mars - ou la SNCF. Comment faire reculer le patronat, s’opposer à la casse des transports publics ?

W.M : Pour moi, il faut s’unir. Que tu sois chez Keolis, Transdev ou à la RATP, on fait tous le même métier. Ainsi, il faut que notre réponse soit solidaire. Il faudrait un mouvement de grève unique afin de se battre pour obtenir les mêmes conditions de travail, et tout niveler vers le haut. Surtout, dans ce contexte d’augmentation drastique du coût de la vie, en ce moment, personne n’arrive à vivre. Tout cela est à prendre sérieusement en compte. Si l’on se mettait tous en grève, il n’y aurait plus rien qui roulerait dans toute l’Île-de-France. On peut faire trembler le patronat.

Pour que tout cela arrive, il faut continuer à faire des assemblées générales partout, et à se coordonner, pour que les collèges discutent ensemble de tout ça, établissent collectivement une stratégie pour se défendre, afin de s’unir dans un seul et même combat. Il faut que tous les salariés réfléchissent bien à leur avenir, à celui de leurs enfants. Il faut arrêter d’attendre les syndicats quand ils ne font rien. Il faut se prendre en main, car c’est nous qui allons payer les frais.



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