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Répression au Chili. Boric militarise le Sud du Chili pour réprimer le peuple Mapuche

Le nouveau président chilien Boric finit de céder à la droite en remilitarisant l’Aracaunie, au profit des grands propriétaires forestiers. Une politique qui reprend le flambeau de Piñera et perpétue la répression historique de l’État chilien envers les Mapuches.

mercredi 18 mai

A peine deux mois. C’est le temps qu’il aura fallu à Gabriel Boric, le nouveau président chilien de centre-gauche, censé incarner les désirs de changement des classes populaires chiliennes, pour revêtir les habits de la classe politique chilienne que les masses pensaient avoir chassé du pouvoir. Son élection avait notamment suscité des espoirs du côté des droits des peuples indigènes. Les promesses d’autonomie et de la reconnaissance de l’État capitaliste chilien comme un Etat pluri-national, se fracassent aujourd’hui sur la militarisation et l’instauration de l’État d’urgence des régions du Sud du pays où vivent les communautés Mapuche, l’Araucanie et Biobío. Le tout au profit des grands propriétaires et exploitants forestiers qui s’enrichissent par le pillage et le saccage des sols.
Le peuple Mapuche, qui se trouve divisé entre le Chili et l’Argentine, subit une oppression et des agressions historiques de la part de ces Etats.

A l’issue de la conquête de l’Amérique latine par la couronne espagnole, l’Araucanie et ceux qui la peuplent ont tenu en échec les conquistadores. A la fin du 19ème siècle, l’essor du modèle de production capitaliste exportateur au Chili, s’est fait par la conquête de nouvelles terres, et par des campagnes militaires dans le but de soumettre le peuple Mapuche à l’Etat Chilien. Durant ces campagnes, menées sous prétexte de « Pacification de l’Araucanie » ou de la « Conquête du désert », les plus grands chefs indiens meurent au combat ou sont exécutés. Les survivants de ces guerres sont faits prisonniers et réduits à l’esclavage par le gouvernement, qui dans le même temps attribue les territoires conquis à des militaires et des propriétaires terriens européens. Le territoire mapuche se voit ainsi rétrécir de jour en jour pendant que le gouvernement organise des réserves où sont déportées les populations amérindiennes.

Dans l’histoire plus récente, le gouvernement chilien n’a eu de cesse de réprimer la communauté Mapuche, jusqu’à réaliser des faux procès pour emprisonner les dirigeants amérindiens, comme dans le scandale de Huracan. Le meurtre, à la fin 2018, d’un jeune Mapuche tué par balle, Camilo Catrilanca a illustré l’impunité absolue aux policiers et aux militaires qui appliquent au quotidien cette oppression d’État. Catrilanca est alors devenu un symbole de lutte. Ce n’est pas un hasard si la révolte chilienne qui a commencé en octobre 2019 a porté haut les symboles mapuche, dont l’oppression soulignait les aspects les plus brutaux et les plus haïs des « 30 années » [de démocratie capitaliste héritées du pinochettisme]. Alors que l’assemblée constituante avait charrié les efforts de celles et ceux qui se sont mobilisées pour la fin du pillage et de la spoliation des terres où vivent les Mapuche au profit de quelques familles capitalistes, l’assassinat par la police en octobre 2021 d’un militant, Pablo Marchant avait montré que fondamentalement, les choses n’avaient pas changé par l’auto-réforme des institutions.

Le territoire mapuche a ainsi constamment été militarisé afin d’empêcher que les contestations contreviennent à l’exploitation des sols par des entreprises privées, à l’origine d’agressions constantes des militaires sur le peuple Mapuche, qui n’a jamais abandonné sa résistance. C’est pendant une action sur une route au milieu d’un chantier d’exploitation que la police a assassiné Pablo Marchant, au nom de grandes entreprises privées comme la famille Matte.

C’est pour la protection de ces mêmes routes et des installations minières, forestières, que Boric a fait le choix en début de semaine de se placer du côté des grands propriétaires terriens forestiers en réinstaurant la militarisation de l’Araucanie via le décret d’un Etat d’urgence qui confère des pouvoirs élargis à l’armée. D’ores et déjà, ces dernières semaines des dirigeants mapuches qui l’avaient soutenu tombé des nues : « Personne ne s’attendait à ce que Boric finisse par faire la même chose que Piñera. » Même les tentatives de cooptation de figures Mapuche n’ont pas tenu, le coordinateur auprès du ministère de l’intérieur Salvador Millaleo démissionant dès la fin du mois d’avril.

Cette nouvelle capitulation du gouvernement qui avait promis le "changement", qui le rend encore plus semblable aux gouvernements de l’ordre néolibéral des trois dernières décennies, se prépare depuis des semaines. Après une série de démonstrations de "force" et de soutien aux forces répressives de l’État, comme le maintien à son poste du général carabinier Ricardo Yañez, et des négociations avec la droite, le gouvernement a finalement cédé à la pression médiatique pour déployer des troupes militaires à Wallmapu (territoire mapuche).
 
Il est vrai qu’il a tenté de masquer cette démarche par une proposition de réforme de la constitution visant à créer un "État intermédiaire", un « Etat d’exception limité », ce qui lui permettrait de justifier, au moins de manière discursive, que le déploiement de l’armée se ferait sans mettre en danger les droits fondamentaux du peuple ou la vie de la population indigène. Mais la pression de la droite a suffi pour que le gouvernement renonce à cette farce et décide de s’aligner sur les partis qui défendent l’oppression et l’assujettissement de la nation mapuche, au point de reprendre le lexique de Piñera, de la défense des « infrastructures critiques », à comprendre les route et les auto-routes nécessaires aux compagnies extractivistes.
Bien que le gouvernement veuille présenter une image "forte", la vérité est qu’il n’a pas de plan pour résoudre la situation et ne fait que montrer sa faiblesse. Malgré de vagues promesses d’augmenter la quantité de terres que les Mapuche pourront "acheter", c’est-à-dire qu’ils devront également payer leurs spoliateurs enrichis pour avoir accès à leur territoire ancestral. De leur côté, la droite et les hommes d’affaires, loin d’être satisfaits, exigeront de nouvelles concessions du gouvernement et des partis qui le soutiennent, dont beaucoup se contentent de défendre les intérêts des puissants, comme les partis de l’ancienne Concertación (coalition qui avait porté Michelle Bachelet au pouvoir, dont le gouvernement « de gauche » avait charrié son lot de scandale à l’égard des Mapuches, notamment par la formation du Commando Jungla).

Les dirigrants de l’opposition se sont félicités de cette décision comme le sénateur de droite Felipe Kast (neveu de Jose Antonio Kast, pinochettiste assumé, défait face à Boric) : « Nous apprécions que le gouvernement ait réalisé que l’état d’urgence était une mesure urgente pour la souffrance dans le Biobío et l’Araucanía". Ou encore l’ancien président Ricardo Lagos qui a annoncé sur twitter son soutien aux « décisions de Boric afin de donner plus de sécurité à la communauté et en même temps promouvoir le dialogue avec un fort investissement dans les infrastructures publiques et autres domaines".

Les organisations des peuples originels, appellent, elles, à la résistance face à cette nouvelle tentative de subordination du peuple mapuche. La semaine dernière, le Comité de coordination Arauco-Malleco (CAM), une organisation amérindienne qui a revendiqué des dizaines d’attaques depuis les années 1990, a appelé à la "résistance armée" face à l’éventualité d’une militarisation.

Dans une interview accordée aux médias locaux, le leader du groupe, Héctor Llaitul, a appelé à "préparer des forces et à organiser la résistance armée pour l’autonomie", ce à quoi le pouvoir exécutif a répondu dimanche en annonçant qu’il allait engager une action en justice contre lui.

Boric multiplie les gages à la droite et reprend ses éléments de discours. La revendication populaire de libération des prisonniers politiques et mise au ban. A la Moneda ces temps-ci, on préfère parler de « personnes détenues lors d’une haute conflictualité politique ». Une illustration parmi d’autres, avec la répression des mobilisations ouvrières, des mobilisations des lycéens, que la candidature de Boric a représenté une canalisation institutionnelle de la révolte populaire de 2019, pour restaurer la confiance ternie dans les forces de centre-gauche. Une opération qui n’aura pas donné le moindre gage aux classes populaires pour qu’elle tente d’y croire, moins de 10 semaines après son investiture la capitulation de Boric face à la droite est éclatante.

Face à celui que l’ensemble de la gauche de gouvernement de Mélenchon à Hidalgo a salué comme un des leurs, Dauno Totoro, dirigeant du Parti Révolution des Travailleurs au Chili insiste : « Aujourd’hui, la sortie du gouvernement de Boric n’implique rien de nouveau par rapport à l’ancien régime, où l’on maintient les forces de police, où l’on renforce la voie de la militarisation, où il n’y a aucune solution face à la dépossession historique des Mapuche, où l’on ne touche pas au capital de l’industrie forestière. Même avec l’avancée vers l’"intégration" de la nation mapuche à l’État capitaliste chilien, comme l’État plurinational, n’est qu’une reconnaissance des nations autochtones. L’"autodétermination" est également mentionnée, mais cela devrait impliquer une lutte pour l’expropriation des 2 millions d’hectares des groupes d’affaires Matte et Angelini, qui sont aujourd’hui encore protégés par l’État militarisé comme l’a fait le régime de Pinochet. Dans tout ce scénario, avec un gouvernement qui décide de réprimer les lycéens, les travailleurs et les Mapuches et de s’aligner sur les intérêts des entreprises, nous avons besoin d’une gauche qui ne cède pas à la pression des puissants et de leur agenda, et qui maintient la lutte pour gagner les revendications de la rébellion. »



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