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Politique

Greenwashing

Réchauffement climatique : une enquête révèle que Total ment depuis 1971 pour protéger ses profits

Depuis quelques mois Total met en avant un tournant « vert » de la multinationale, autour du changement de nom de l’entreprise du CAC 40 pour « TotalEnergies » et en repeignant son logo en vert. Cette gigantesque farce de greenwashing est une nouvelle fois révélée au grand jour par la sortie d’une étude montrant que Total met en place depuis les années 70 une véritable politique pour contester les thèses du réchauffement climatique.

jeudi 21 octobre

Total et la stratégie du silence sur le réchauffement climatique

Voilà 50 ans que Total sait les dangers du réchauffement climatique, un demi-siècle que l’entreprise du CAC 40 a tout fait pour attaquer les thèses du réchauffement climatique pour mieux préserver ses intérêts financiers. Voilà ce que révèle une étude historique sur Total et ELF, fusionnées en 1999, dirigée par les chercheurs Christophe Bonneuil (directeur de recherche en histoire au CNRS), Pierre-Louis Choquet (post-doctorant au centre de sociologie de Sciences Po Paris) et Benjamin Franta (historien à l’université de Stanford) et publié dans la revue Global Environnemental Change.

L’enquête réalisée en grande partie à partir d’archives et d’entretiens avec d’anciens dirigeants des deux entreprises pétrolières françaises montre qu’elles étaient au courant du danger réchauffement climatique et ce dès 1971. Interviewé par le Le Monde Christophe Bonneuil raconte : « Cela fait dix ans que les historiens américains ont mis au jour et analysé les stratégies des groupes américains pour éviter et retarder les régulations environnementales. Mais, en France, on a eu tendance à considérer que nos champions étaient plus vertueux qu’ExxonMobil. Notre étude revisite le récit rassurant que l’on s’est construit  ».

 Reporterre révèle en ce sens une enquête interne publiée dans le magazine de l’entreprise, Total Information, en 1971 : « Depuis le XIXᵉ siècle, l’Homme brûle en quantité chaque jour croissante des combustibles fossiles, charbons et hydrocarbures. Cette opération aboutit à la libération de quantités énormes de gaz carbonique. Si la consommation de charbon et de pétrole garde le même rythme dans les années à venir, la concentration de gaz carbonique pourrait atteindre 400 parties par million vers 2010. La circulation atmosphérique pourrait s’en trouver modifiée, et il n’est pas impossible, selon certains, d’envisager une fonte au moins partielle des calottes glaciaires des pôles, dont résulterait à coup sûr une montée sensible du niveau marin. Ses conséquences catastrophiques sont faciles à imaginer…   »

Face à ces alertes qui commencent à apparaître au grand jour, la stratégie de l’entreprise est claire, ne plus en parler. Entre 1965 et 1989, Total et Elf n’abordent plus une seule fois dans leur contenu officiel la question du réchauffement climatique, et ce même après des évènements tels que la conférence de Genève en 1979. Pendant de longues années la question écologique est donc cachée par l’entreprise qui fait taire la question. Si l’entreprise est au courant des risques qu’elle fait peser sur la planète, elle préfère sécuriser avant tout ses profits.

Le tournant de la fin des années 80, Total prêt à tout pour mentir sur le réchauffement climatique pour préserver ses profits

Dans les années 80, la situation change mondialement autour d’un intérêt de plus en plus fort pour la question climatique, cette évolution de la situation s’accompagne alors d’un tournant dans la stratégie des géants pétroliers par l’installation d’une série d’attaques contre les thèses sur le climat et le réchauffement de la planète. Christophe Bonneuil explique sur ce sujet : « Les alertes sont devenues trop nombreuses et, en parallèle, les politiques ont commencé à imaginer des mesures de régulation. En réponse, l’industrie pétrolière s’est organisée pour échanger des éléments de langage et des stratégies pour ralentir voire bloquer toute décision politique ambitieuse.  »

Dès lors, les sociétés françaises passent d’une politique de l’autruche à celle de l’attaque face à un consensus scientifique de plus en plus grand. Face au rapport Charney qui révèle des 1979 les dangers pour la planète,Le Monde révèle un rapport de Bernard Tramier, directeur de l’environnement chez ELF, affirmant « Tous les modèles sont unanimes à prédire un réchauffement climatique, il est donc évident que l’industrie devra une nouvelle fois se préparer à se défendre  ».

La défense des entreprises pétrolières se fera autour d’une stratégie claire, mettre en question les travaux des scientifiques et la réalité du réchauffement climatique. En 1992, pendant le sommet de la TERRE, à Rio, Jean-Philippe Caruette, directeur de l’environnement de Total ira jusqu’à affirmer dans un dossier «  il est dommageable que le réchauffement de la Terre polarise l’attention et donne lieu à des visions apocalyptiques de l’avenir  ». Pour Christophe Bonneuil, coauteur de l’enquête à Mediapart « c’est une fabrique du doute » qui est installée par le géant pétrolier.

Entre lobbying et contre-enquêtes sur le réchauffement climatique

C’est aussi une véritable lutte qui va être menée par les entreprises pétrolières contre l’apparition de premières mesures politiques contre le réchauffement climatique. À cette époque, trois propositions pour freiner le réchauffement émergent. À la suite de la conférence intergouvernementale de Toronto, en juin 1988, une réduction de 20% des émissions entre 1990 et 2005 est préconisée. En 1989, la Commission européenne avance l’idée d’une écotaxe sur les énergies fossiles. Enfin, le premier ministre français, Michel Rocard, lors de la conférence de ministres et chefs d’État sur le climat à La Haye en mars 1989, milite pour l’instauration d’une autorité mondiale de l’atmosphère dotée de pouvoirs contraignants, à l’instar de l’Autorité des fonds marins.

La résistance des géants pétroliers s’organise alors, en 1992, un colloque de combats est convoqué par Total pour « défendre la compétitivité des entreprises et se mobiliser contre l’écotaxe ». C’est aussi à ces moments que le lobbying s’exerce, et que les entreprises trouvent de nombreux soutiens parmi les gouvernements politiques. En France Strauss Kahn bloque le projet d’écotaxe européen en 1992, dans le même temps une note interne rédigée par Francis Girault se « félicite de la part active prise par la direction de son entreprise pour faire échouer l’écotaxe ».

La même année pendant le Sommet de Tokyo, Total tente le tout pour le tout afin d’instaurer le doute climatique. En effet, pendant le sommet de Rio, Jean-Philippe Caruette, directeur de l’environnement de Total, écrit dans le magazine de l’entreprise qu’à propos du réchauffement climatique, « il n’existe aucune certitude sur l’impact des activités humaines, parmi lesquelles la combustion d’énergies fossiles ». Dans le même temps l’entreprise Elf affirme « À une vraie question encore méconnue comme celle de l’effet de serre, on ne peut répondre hâtivement en taxant les seuls industriels européens  ».

Ce qu’il se révèle alors également c’est la farce écologique que constituent les conseils climatiques mondiaux, en septembre 92, François Xavier Ortoli, président d’honneur de Total, est invité en grande pompe par le congrès mondial de l’énergie à Madrid, il déclare alors au sujet du réchauffement climatique : «  Hippocrate dit oui, mais Galien dit non. Il existe un doute  ». Dans le même temps la direction d’ELF propose un plan d’actions pour promouvoir les doutes qui existent au sujet des effets de serre. Un lobbying qui s’inscrit directement dans la tactique des géants pétroliers mondiaux, comme en 1991 avec l’IPIECA (association mondiale de l’industrie pétrolière et gazière) qui enclenche le financement de recherches scientifiques autour du double but de prouver les faiblesses des modèles climatiques et de montrer que le réchauffement climatique n’est pas alarmant.

Face au consensus scientifique sur le réchauffement climatique et la sensibilisation de la jeunesse, la stratégie du Greenwashing

Dans les années 90, les travaux scientifiques deviennent de plus en plus compliqués à nier pour Total, le groupe change alors de stratégie. Fini les contres discours face à un consensus scientifique qui se fait de plus en plus fort, place au greenwashing. En arrière-plan l’entreprise continue pourtant à investir massivement dans le gaz et le pétrole. « Chez Elf, par exemple, c’est vers 1996 que cette ligne moins agressivement climatonégationniste l’emporta en interne » affirme Christophe Bonneuil ; « Elf n’était pas quelque chose d’homogène, il y a eu à un moment une forme de bataille. Et juste avant la COP3 de Kyoto en 1997, le PDG Philippe Jaffré a [aussi] opté pour cette autre stratégie. »

La nouvelle stratégie est la suivante, ne pas nier le danger écologique et montrer une bonne volonté sur le terrain. Ce tournant s’opère en plusieurs étapes, au milieu des années 2000 Total reconnaît les enquêtes du GIEC, avant d’organiser une conférence sur le changement climatique dans laquelle elle défend « une répartition des rôles entre le monde de la science et celui des affaires  » et décrit l’entreprise comme écologiquement responsable.

C’est donc le temps des opérations de verdissement pour Total, Christophe Bonneuil analyse le nouveau discours stratégique autour de la volonté du groupe «  de dérouler un nouveau récit, une sorte de division du travail où d’une part, les scientifiques sont en charge de faire l’état des lieux du changement climatique et d’autre part, les entreprises se présentent comme les plus légitimes pour mettre en œuvre les solutions adéquates pour opérer la transition énergétique. Par exemple, en 2016, après la signature de l’accord de Paris, Patrick Pouyanné, le PDG de Total, présente « One Total 2035 », la feuille de route de la compagnie pour diminuer ses émissions, élaborée par l’entreprise elle-même.  »

Cette stratégie a pour point culminant le changement de nom de l’entreprise le 9 Février 2021 dans une conférence de presse dans laquelle le PDG Pouyanné déclare en grande pompe « l’ambition de Total est d’atteindre la neutralité carbone sur l’ensemble de nos activités à l’horizon 2050 ».

De belles paroles qui ne font pas oublier la boussole principale du groupe qui rappelle souhaiter avant tout : « améliorer nos performances économiques ». Rappelons quand même qu’entre 2015 et 2019 le groupe dépense 77 milliards dans l’exploration et la production de pétrole contre à peine 5 milliards dans l’investissement dans les ressources renouvelables sur la même période.
De plus ce « tournant » est loin d’être réellement axé vers les préoccupations écologiques, cette diversification est profitable à Total. Ces nouvelles sources d’énergies dites « vertes » sont rentables à long terme car elles redorent l’image du groupe, tout en ouvrant de nouveaux marchés.

Le discours de Total soi-disant écologique s’affirme également fortement autour de son aspect impérialiste et anti-social. Dans les pays riches Total annonce en grande pompe un tournant vert, en même temps qu’il détruit des emplois en France au nom de l’écologie, et qu’il détruit un parc national en Ouganda et la vie de milliers de personnes. Une stratégie ou comment délocaliser la pollution dans les pays pauvres et faire encore plus d’argent.

Cette enquête inédite sur le rôle des entreprises pétrolières françaises montre leur responsabilité criminelle mais aussi celle des gouvernements qui leur ont laissé toute latitude pour détruire la planète. A rebours des pièges posés de concert par l’industrie pétrolière, la bourgeoisie, et leurs gouvernements, aucune illusion n’est possible dans leurs discours « verts », ni dans la transition écologique proposée par Total ou ses conseoeurs : c’est uniquement sur le terrain de la lutte, dans la perspective d’arracher les comandes de l’économie au grand patronat, que nous contrerons la catastrophe écologique dont ces multinationales sont responsables.

Le dernier rapport du GIEC a montré l’urgence à agir et à prendre en considération la question écologique, il a également montré qu’il ne fait aujourd’hui plus de doute que le capitalisme est directement responsable de la situation actuelle. A l’heure où les changements du climat sont déjà visibles et alors que nous pouvons déjà voir les catastrophes qui seront générées, il s’agit plus que jamais de défendre un programme de rupture avec le monde catastrophique que nous promet le capitalisme. Un programme intransigeant qui defend la nationalisation sous controle des travailleurs de l’ensemble de groupes responsables de la crise climatique comme Total.

Une perspective centrale dans la campagne que nous portons aux présidentielles avec Anasse Kazib, une campagne qui porte en son sein la question urgente d’une planification rationnelle de l’économie sous contrôle des travailleurs pour résoudre, entre autres, le problème de la crise climatique.




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