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Rhétorique patriarcale

« Réarmement démographique » : une rhétorique d’extrême-droite qui menace les droits reproductifs

Dans sa conférence de presse, Macron a abordé le thème de la crise de la natalité. Sa rhétorique du « réarmement démographique » suscite à juste titre les inquiétudes et la colère des femmes et des personnes LGBT.

Sasha Yaropolskaya

17 janvier

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« Réarmement démographique » : une rhétorique d'extrême-droite qui menace les droits reproductifs

Crédit photo : Wikimedia Commons

C’est le nouveau « en même temps » d’Emmanuel Macron : il réussit à parler comme l’extrême-droite sur l’immigration comme sur les questions de genre. Dans une conférence de presse centrée sur la morale et l’ordre républicain, le locataire de l’Élysée a essayé de donner le cap de son nouveau gouvernement après les polémiques sur sa composition sarkozyste ou sur sa ministre de l’Éducation et des Sports qui commet une gaffe à chaque fois qu’on lui tend un micro. Coup réussi : on ne parle aujourd’hui que de Macron et de sa nouvelle rhétorique promettant « un réarmement démographique ». La macronie souhaite-t-elle mettre la main sur les corps des femmes ?

Une réponse réactionnaire à la baisse de natalité

Cette expression d’Emmanuel Macron est la première réponse du gouvernement à une baisse historique de la natalité sur deux années consécutives enregistrant les nombres de naissances les plus faibles depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Un enjeu économique significatif pour un pays dont la force de travail est en train de vieillir rapidement, créant un risque de déclassement économique par rapport aux pays avec un solde démographique plus dynamique. Pour autant, les comptes sont mauvais dans pratiquement tous les pays européens qui connaissent avec de rares exceptions un vrai déclin des naissances.

Les extrême-droites européennes se sont saisies depuis longtemps de ce thème en le mobilisant comme une des prémisses de leurs théories du « grand remplacement » : l’immigration, ainsi que la forte natalité prétendue des familles immigrées et issues de l’immigration est mise en contraste avec le déclin de natalité des familles considérées dans leur imaginaire réactionnaire comme authentiquement « européennes », et donc blanches. Un sommet démographique du dirigeant hongrois Viktor Orban est devenu ces dernières années un rendez-vous majeur pour l’extrême-droite européenne attirant des invités « stars » comme Éric Zemmour, Marion Maréchal et Giorgia Meloni. Ils fustigent tous les valeurs contemporaines qui ont détourné les femmes de leur supposé destin biologique de mères.

La baisse de naissances, c’est avant tout une crise pour le patronat qui a l’impératif de renouveler la force de travail avec des travailleurs jeunes et productifs et qui se retrouve le cas échéant avec une main d’œuvre vieillissante en déclin de productivité mais coûtant plus cher à cause des primes d’ancienneté et des maladies professionnelles. La loi immigration qui cherche à expulser des strates entières de travailleurs immigrés sauf dans les secteurs dits « en tension » augmente ces difficultés pour le patronat. D’où la recherche de vieilles recettes patriarcales pour relancer la machine démographique.

Pourquoi ne veut-on plus être parents ?

Emmanuel Macron fait le même diagnostic que l’extrême-droite. La crise des naissances serait due en partie à une question de «  mœurs qui ont changé  », poussant les femmes à poursuivre des carrières et à concevoir des enfants de plus en plus tard. Le chef de l’État rejette également la faute sur «  une crise de la fertilité  ». Mais en réalité ce sont avant tout les conditions économiques défavorables qui rendent plus coûteux que jamais le fait de concevoir et d’élever des enfants. Une inflation qui ronge les salaires des travailleurs, des contrats de travail toujours plus précaires, des salaires réels toujours plus bas font en sorte que les ménages ne parviennent déjà plus à couvrir leurs propres besoins, se privant de repas et de soins, sans parler d’endosser la responsabilité d’entretenir un enfant. S’y ajoutent les perspectives de plus en plus sombres sur notre avenir collectif, entre la multiplication de guerres, génocides, famines et enfin l’épée de Damoclès du siècle que représente le dérèglement climatique.

La faute revient aussi aux politiques des gouvernements successifs dont celui de Macron qui ont coupé à la hache les systèmes éducatif et sanitaire, fermant des milliers de lits, des centaines de maternités et laissant des millions de Français dans des déserts médicaux et sans accès aux crèches. Avoir un enfant dans ces conditions relève plus que jamais d’un parcours du combattant et, surtout, de combattante. Le bilan de ces politiques d’austérité est tel qu’on assiste également à une hausse historique de la mortalité infantile, que ce soit pendant, après l’accouchement, ou dans la première année de vie de l’enfant.

Parler de la nécessité des naissances tout en les rendant impossibles

Quelle sera la réponse politique d’Emmanuel Macron ? Il ne compte pas, on le sait, revoir sa politique économique néolibérale. Dans la même conférence de presse, Macron insiste sur la nécessité de réduire le déficit budgétaire et donc les dépenses publiques après le «  quoi qu’il en coûte  » de la période COVID. Il s’agira d’une nouvelle cure austéritaire qui va frapper de plein fouet les classes populaires de ce pays mais aussi les services publics, empirant la crise déjà existante.

La seule promesse concrète faite par le chef de l’Etat, et qui illustre parfaitement la contradiction entre les politiques natalistes et le néolibéralisme, est celle de réduire le congé parental qui peut être aujourd’hui prolongé jusqu’à trois ans. Macron voudrait un congé parentalité de 6 mois « mieux rémunéré » et partagé par les parents, permettant « un retour à l’emploi plus rapide des femmes ». Mais si certaines font le choix aujourd’hui d’aller jusqu’à trois ans de congé parental, c’est avant tout en raison du coût important que représentent les frais de garde, du manque de places en crèches, sans garantie que l’enfant y soit bien traité. Et si la macronie promet depuis plusieurs années de créer 200 000 places en crèches d’ici 2030, dont une dernière fois par Elisabeth Borne quelques mois avant sa démission, la promesse n’a pas été renouvelée hier.

Plutôt le bâton que la carotte

Les politiques natalistes peuvent prendre forme de l’incitation par l’État à concevoir des enfants. Il s’agit de la création de conditions favorables pour la famille : ce fut, par exemple, la politique de l’État français de l’après-1945. Il y a aussi l’instauration de primes à la naissance, qui sont en Russie des sommes considérables, et qui augmentent cumulativement à chaque nouvel enfant, encourageant les familles nombreuses. Quand l’incitation ne suffit pas pour améliorer le solde démographique, il y a aussi la coercition : des mesures restreignant l’accès à l’IVG et à la contraception, instaurant des peines administratives et pénales pour l’avortement. Jugées inefficaces par plusieurs études académiques sur le sujet, elles restent populaires à droite car elles offrent un semblant de simplicité et permettent de renforcer les valeurs patriarcales disciplinant les femmes.

À l’opposé des politiques visant à augmenter les naissances, les États ont pu mettre en place des stérilisations forcées à l’égard de populations dont il souhaitait restreindre la reproduction. Ce fut le cas des femmes et des hommes handicapés sous le régime Nazi, des femmes dans les colonies françaises comme la Réunion dans les années 60 et 70 ou encore aujourd’hui à Mayotte où l’Agence régionale de santé recommande aux médecins d’inciter leurs patientes à se faire ligaturer les trompes. Ces deux politiques, d’une part la recherche d’un baby boom sur le territoire métropolitain et d’autre part les stérilisations forcées sur les territoires coloniaux et à l’égard des populations immigrées, peuvent être complémentaires.

Quand Emmanuel Macron mobilise un lexique guerrier pour parler de la démographie, l’imaginaire mobilisé est le même que pour toutes les attaques contre les droits reproductifs en Russie et aux États-Unis, où l’avortement est interdit ou fortement restreint dans près de la moitié des États. Le président qui a pris la défense de Gérard Depardieu, de Gérald Darmanin et de Damien Abad, qui multiplie des références à Pétain et Maurras, qui discute avec Zemmour et Bolloré, et qui mobilise les termes issus du champ lexical de l’extrême-droite comme « la décivilisation » ou « la régénération », se place clairement dans le même champs réactionnaire que tous ces chefs d’État qui s’attaquent actuellement aux corps des femmes et des personnes LGBT.

Durant le premier mandat de Macron, un certain nombre d’organisations et de militantes féministes interpellaient le gouvernement sur la prétendue « grande cause » du quinquennat : les violences sexistes et sexuelles. Dans la continuité du hollandisme, le macronisme promettait à la fois des mesures sécuritaires fermes accompagnées de gestes sur les droits des femmes et des personnes LGBT, alternant la carotte et le bâton. Il y avait donc un espoir chez une certaine partie du mouvement des femmes et des personnes LGBT de se poser en interlocuteurs du gouvernement pour pouvoir moyenner de nouvelles avancées législatives à travers des rencontres appuyées par des mobilisations symboliques cherchant à « faire pression ».

Une perspective politique sur le potentiel progressiste de Macron qui se heurte à une impasse : le petit ruisseau de ces projets de lois (bioéthique, PMA…) s’est totalement tari vers la fin du premier quinquennat et n’est aujourd’hui qu’un souvenir lointain tant l’agenda macroniste est devenu chargé d’offensives réactionnaires, à commencer par la xénophobie incarnée dans la loi immigration. Le macronisme n’essaie plus de se présenter comme progressiste : en témoigne aussi la composition du nouveau gouvernement qui compte pas moins de sept ministres qui se sont opposés au mariage pour tous, sans compter une ministre qui a placé son enfant dans une école privée d’extrême-droite catholique. Tous placés sous l’égide du Premier ministre Gabriel Attal, qui a mené durant son court séjour à l’Éducation nationale une offensive réactionnaire contre les jeunes femmes portant des abayas.

L’équipe rassemblée par Macron semble être taillée pour mener des attaques contre les droits reproductifs et LGBT. Le prétendu barrage républicain que certains à gauche ont pu décrire aussi comme « un moindre mal » face à l’extrême-droite apparaît à une échelle de plus en plus large comme son complice. Il est nécessaire que nous, militantes féministes et queer, préparions nos forces pour pouvoir faire face à toutes ses attaques. Il est urgent de sortir de la logique du dialogue avec le gouvernement et de commencer à activement le combattre dans la rue, en cherchant à construire une riposte politique par en bas, aux côtés du mouvement ouvrier qui peut bloquer l’économie, mettre ce gouvernement à genoux et le contraindre à abandonner ses projets réactionnaires pour la jeunesse, les services publics, les immigrés, les femmes et les personnes LGBT !


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