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(Re)lire Jack London. Le Talon de fer

Avis Cunningham Qui a dit que la littérature n’était pas un outil de compréhension du monde et une arme pour agir ? Le Talon de fer de Jack London est un de ces livres qui marquent définitivement, une de ces lectures dont on ne sort pas indemne. Ce roman de 1908, à travers la mise à nue du pouvoir du grand Capital et de la machine de l’État bourgeois, continue de nous éclairer, porté par son souffle et sa poésie, sur les tendances réactionnaires des sociétés modernes, de nous aider à décrypter leurs dynamiques, par quoi il reste une ressource pour réfléchir aux conditions stratégiques de son renversement.

vendredi 5 juin 2015

Entre roman d’anticipation et fiction politique, Le Talon de fer de Jack London nous étonne d’abord par la clairvoyance de ses analyses. Avis Cunningham, fille de bonne famille, nous raconte comment sa rencontre avec le jeune Ernest Everhard, ouvrier révolutionnaire, l’amena à « voir la vie, telle qu’elle est ». L’histoire d’amour sert de fil conducteur au récit de la découverte des théories marxistes et de l’engagement politique de la jeune Avis pour la révolution. Le récit est un support à la compréhension des dynamiques de classes où, pour reprendre les mots de Trotsky dans l’une de ses préfaces les plus connues, « la forme du roman ne fait ici que servir de cadre à l’analyse et à la prévision sociales ». Mais qu’on ne s’y trompe pas. Le Talon de fer est bien un roman, dont le souffle épique remue, secoue, bouscule.

Le roman, publié en 1908, fait débuter l’histoire en 1912 et offre un tableau de la classe ouvrière américaine, depuis les prémices discrètes d’un soulèvement jusqu’au lendemain sanglant de sa défaite. Lors de sa publication, le roman de Jack London attira les foudres de la pensée officielle de la social-démocratie d’alors, dont l’adaptation croissante au capitalisme et les illusions d’un progrès social graduel l’amèneraient à jouer le rôle que l’on sait à la veille de la Première Guerre Mondiale et pendant le conflit, en défendant des positions bellicistes. Poussant jusqu’à l’extrême les tendances internes du capitalisme, London surprend par sa capacité à « secouer ceux qui se laissent bercer par la routine » : Voilà dans quel abîme la bourgeoisie va nous précipiter si vous ne la mettez pas à la raison ! nous avertit l’auteur à travers le personnage d’Ernest. Et ce faisant les illusions réformistes sont mises à mal tout au long du récit : d’abord par la rhétorique d’Ernest, puis par les événements terribles qui précipitent l’échec de la révolution. Tour à tour, représentants de la classe moyenne, évêque sincère, camarades socialistes sont contraints à l’évidence : il n’y a pas continuité entre le système capitaliste et celui porté par la classe ouvrière. Les théories pacifistes et réformistes sont un écueil contre lequel le prolétariat doit se protéger s’il espère construire un monde plus juste. L’épreuve de la « Commune de Chicago » en est la preuve amère, quelques années seulement après les événements de Haymarket.

Mais London ne se contente pas d’arbitrer la possible défaite d’un prolétariat encore trop ingénu face à un État qui n’hésite pas à employer tous les moyens dont il dispose pour mettre fin au réveil révolutionnaire. Son récit sert également à l’analyse des processus historiques qui sont en jeu dans le devenir de la société et de l’humanité. Il nous montre avec une transparence déroutante à quel point les structures de l’État moderne sont au service des classes dominantes, de l’« oligarchie » propriétaire du grand capital, à l’époque, déjà, du 1% dénoncé par les manifestants de Occupy Wall Street. Les aventures individuelles, tout au long de l’histoire, mettent en lumière ce semblant de démocratie auquel on voudrait nous faire croire et adhérer.

On retiendra notamment l’histoire de Jackson, ouvrier dans les filatures, ayant perdu son bras dans un accident de travail alors qu’il essayait de retirer de la machine un petit caillou qu’il avait aperçu et dont il craignait qu’il n’abîme les rouages de l’outil de travail. Son zèle est récompensé par la perte de son bras et de son travail, et le procès est perdu par l’ouvrier qui attendait une compensation financière. Lorsque la jeune Avis, encore incrédule quant aux conditions de la classe ouvrière, entreprend d’enquêter sur le sort de Jackson, c’est avec une naïveté révoltée qu’elle comprend alors que la justice n’a rien à faire dans « ce monde » (le leur), où seule la loi du profit guide les hommes.

Toutes les structures du système capitaliste sont ainsi analysées,et London montre avec justesse combien la presse, la justice, le système éducatif mais aussi et d’abord les institutions politiques sont, derrière des apparences démocratiques, aux mains des capitalistes, garantes de l’ordre établi.

Loin d’être un simple dénonciateur, Ernest Everhard est sans cesse tourné vers l’action. L’analyse, la compréhension des phénomènes sociaux et politiques doivent permettre avant tout aux révolutionnaires et au mouvement ouvrier de trouver les voies du renversement de l’État capitaliste. À ce titre, et en matière politique, il est nécessaire d’être lucide quant aux limites de l’appareil « constitutionnel » du pouvoir. A plusieurs reprises dans le récit, des acteurs du monde ouvrier restent figés sur des tactiques électoralistes, pensant naïvement qu’une place au Parlement, qu’une loi, seraient suffisants pour renverser le diktat du Capital. Seul et désemparé, Ernest tente en vain d’avertir ses camarades du danger du « Talon de fer », à savoir ce pouvoir de l’oligarchie qui n’hésitera pas à user de la force armée quand le pouvoir parlementaire lui échappera. En effet, et c’est une sanglante leçon que l’on doit retenir de cette fiction politique, le prolétariat ne doit pas se maintenir dans l’illusion d’une prise du pouvoir pacifique ; et c’est bien l’ombre du réformisme que l’on peut percevoir dans les rues de Chicago jonchées des cadavres du « peuple d’en bas »

London nous étonne une fois de plus par sa fiction aux allures prophétiques qui préfigure l’établissement de régimes fascistes en Europe aux lendemains de la guerre. Là encore c’est la finesse de ses analyses qui fait la qualité de son œuvre : en comprenant les dynamiques internes au système capitaliste qui repose sur des classes aux intérêts irréconciliables, et dont les écarts se creusent, London est en mesure d’anticiper le fascisme comme le dernier mécanisme de la classe possédante pour contrer dans le sang et la violence l’organisation du mouvement ouvrier.

À ce titre le roman de London est toujours d’une actualité prégnante et poignante. On comprend mieux ce qui se cache derrière les rouages de la répression, croissante ces derniers temps. Pour faire face à une perte de légitimité et pour accélérer ses contre réformes structurelles au service du patronat, le gouvernement Hollande entend bien faire taire toutes les voix dissidentes par la force. Dans la rue, avec des interdictions de manifestations répétées et un arsenal policier toujours plus disproportionné, mais aussi dans les lieux de travail, avec la révocation de fonctionnaires pour faits de grève et la répression contre les syndicalistes et les militants. Pour nous, comme pour Ernest et ses camarades, il est nécessaire de comprendre quelles logiques se cachent derrière les beaux discours des politiciens au service des patrons et du grand capital, pour œuvrer efficacement et collectivement au renversement du « Talon de Fer » du XXI° siècle qui nous fait face.

05/06/15