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Présidentielle, crise du NPA : un débat avec les courants de la gauche du parti

Le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) est traversé aujourd'hui par une crise majeure, avec un risque d'implosion à court terme. Dans ce contexte, les différentes tendances qui composent l'aile gauche du parti auraient un rôle très important à jouer, pour offrir une perspective à des centaines de militants qui ne partagent pas l'actuel tournant de l'ancienne majorité, cristallisé dans des accords électoraux très opportunistes avec La France Insoumise pour les régionales. Cette contribution, bien que publique, s'adresse donc tout particulièrement à l'ensemble des militantes et militants de la gauche du NPA et en particulier des courants L'Etincelle, Anticapitalisme et Révolution et Démocratie Révolutionnaire.

lundi 10 mai

Crédits photos : (Eric Gaillard / Reuters)

Camarades,

Il est désormais évident que la discussion sur la présidentielle 2022 va de fait concentrer une bonne partie des débats qui traversent le NPA dans le contexte de la crise qui le ronge depuis des années. Ceci n’est pas une bonne chose et nous vous avions alerté sur les risques d’un report du congrès à l’automne, dans la mesure où celui-ci allait avoir pour conséquence le fait de devoir trancher l’orientation et le candidat pour ce scrutin, avant de discuter de la stratégie, du programme et du type de parti dont nous avons besoin pour la prochaine période.

S’il est vrai qu’au sein du NPA les débats internes se sont souvent cristallisés autour des choix électoraux du parti, portant à chaque fois sur la question de l’indépendance politique à l’égard de la gauche institutionnelle [1], cette inversion des termes de l’équation est particulièrement pernicieuse dans le contexte actuel. Car, tout en évitant à la direction sortante de tirer son propre bilan et d’élire une nouvelle direction représentative des rapports de forces actuels, elle vient permettre à l’ancienne majorité de trancher dans les faits et sans débat approfondi une partie des désaccords qui traversent l’organisation.

Car il est évident que le fait de présenter à la présidentielle un des camarades porte-parole des listes communes avec La France Insoumise (LFI) c’est déjà en grande partie un choix d’orientation et de profil pour les prochaines années. D’autant plus que le choix unilatéral de l’ancienne majorité d’imposer au parti ces listes constitue une politique de compromission avec la gauche institutionnelle qui remet en cause même les délimitations déjà insuffisantes qui étaient celles du NPA à sa fondation, à savoir une indépendance ferme à l’égard de la gauche dite sociale-libérale, c’est à dire le Parti Socialiste (PS) et Europe Ecologie - Les Verts (EELV).

L’ancienne majorité s’est engagée dans un tournant politique majeur, probablement sans retour en arrière possible. Car contrairement à ce qui était arrivé auparavant, il n’y a pas aujourd’hui au sein du bloc anciennement majoritaire d’aile qui résisterait à cette politique de liquidation du NPA en tant que parti anticapitaliste indépendant. Une situation dont témoigne l’engagement jusqu’au cou de la soi-disant “aile gauche” de l’ancienne majorité (dite le “Contrecourant”) dans l’accord électoral le plus scandaleux, celui de l’Occitanie [2], un accord considéré même par certains membres de l’ancienne majorité comme de relevant d’un « électoralisme sans principe ».

Ce virage à droite vient après l’échec retentissant de l’ancienne majorité de direction face aux tests de la lutte de classes ces dernières années, un échec qui au-delà des désaccords que nous avons souvent manifestés, constitue un recul important, même au regard de l’histoire du NPA et de la LCR. Pour les révolutionnaires, la question de comment un parti ou une direction réussit ou non à passer les épreuves centrales de la lutte de classes constitue une boussole. Comment continuer dans ce contexte à considérer qu’il suffirait au NPA d’avoir un candidat quel qu’il soit pour préserver l’unité du parti ? Une unité autour de quoi ? Pour quoi faire ?

C’est seulement dans ce contexte que l’on peut comprendre notre initiative de lancer la pré-candidature d’Anasse Kazib, dont nous avons bien entendu informé les camarades de la gauche du parti avant de la verser aux débats du Conseil Politique National du NPA, puis de la rendre publique. Dans un parti où l’ensemble des débats internes sont profondément sclérosés, où personne ne peut dire aujourd’hui si et quand le congrès aura lieu, et où l’ancienne majorité mène de fait sa politique publiquement, en se servant pour cela de l’ensemble des outils du parti (comme en témoigne l’affaire du prêt à la hauteur de 150 000 euros contracté pour financer les listes avec LFI, sans que jamais la moindre instance de direction élue du parti n’ait été informée), c’était pour nous la seule façon de faire exister une politique alternative à celle de l’ancienne majorité et d’imposer que le débat ait réellement lieu.

Et quoique vous en pensiez, la réalité est que si aujourd’hui une partie de l’ancienne majorité se voit poussée à proposer une candidature NPA (tout en précisant que celle-ci pourrait se retirer au profit d’une autre, plus unitaire), tandis que l’autre se voit obligée d’assumer qu’elle ne veut pas du tout de candidat, c’est en grande partie grâce à la pression créée par la pré-candidature d’Anasse et l’accueil favorable qu’elle a reçue dans certains secteurs de notre classe.

Cependant il s’agit encore une fois d’une décision tactique prise dans le contexte très particulier qui nous a été imposé. Le fond du débat dépasse pour nous très largement la question de la présidentielle et concerne l’avenir et le projet du NPA. Comme vous savez, nous défendons depuis des années l’idée d’un dépassement ou d’une refondation révolutionnaire du NPA, en lien avec l’émergence d’une nouvelle génération ouvrière et militante forgée dans les luttes depuis 2016. Nous sommes pour notre part persuadés que ce serait la seule sortie par le haut possible après l’échec de l’expérience du NPA, que plus personne ne peut nier et que ce serait à la fois la seule façon de « préserver les acquis du NPA » comme nous savons que c’est votre préoccupation.

Nous savons également que la perspective d’explosion du NPA peut effrayer car celui-ci a constitué malgré ses nombreux défauts, un cadre politique commun où des militants anticapitalistes et révolutionnaires de différentes traditions ont pu pendant des années se côtoyer, parfois mener des politiques en commun, et construire, chacun autour de sa propre orientation, l’organisation. Mais la réalité est que l’accélération de la crise du NPA est un pur produit de l’accélération de la situation politique et de la lutte de classes. Et le parti dont nous avons besoin pour intervenir correctement dans les évènements de la période qui s’ouvre est toute autre chose qu’une sorte de parti-zombie, faiblement implanté dans la classe et ambigu sur son caractère révolutionnaire et son indépendance à l’égard du réformisme.

En toute modestie, si depuis 2016 nous sommes passés d’un petit courant de quelques dizaines de militants, avec une majorité écrasante d’étudiants, à quelques centaines aujourd’hui, avec un début sérieux d’implantation dans le mouvement ouvrier, c’est en grande partie grâce au fait que nous soyons apparu, au travers de Révolution Permanente et de nos interventions dans la réalité, comme quelque chose de sensiblement différent, de plus radical et de plus en phase avec les tendances actuelles de la lutte de classe que le NPA “officiel”. Et si Révolution Permanente a pu à certains moments compter sur plusieurs millions de visites mensuelles ou encore si le discours très radical d’Anasse peut trouver un écho dans certaines couches de notre classe, cela en dit aussi des choses sur les possibilités d’influence et de construction des révolutionnaires dans la période.

Nous sommes convaincus que l’émergence d’une organisation ouvertement révolutionnaire et ayant pour centre de gravité la lutte de classes, alors que depuis des décennies il n’y a pas en France une alternative révolutionnaire conséquente aux défauts symétriques de LO et de l’ancienne majorité du NPA, pourrait enthousiasmer et sortir du scepticisme de nombreux travailleurs déçus à la fois par la gauche institutionnelle et par les directions syndicales, auxquelles malheureusement l’extrême gauche a fini par s’adapter en partie. C’est un débat que nous souhaitons poursuivre avec vous et qui devrait pouvoir enfin avoir lieu dans le cadre d’un congrès, qu’il faudrait organiser, présidentielle ou pas, d’ici l’automne.

Au-delà de cela, nos courants respectifs ont su collaborer ensemble à certains moments. Lorsque l’ancienne majorité a lancé le processus vers une scission l’été dernier, l’alliance entre les camarades de L’Etincelle, de Anticapitalisme et Révolution, de Démocratie Révolutionnaire et de Révolution Permanente principalement a été déterminante pour mettre en échec la tentative de la part de l’ancienne majorité d’empêcher que la totalité des militants ayant intégré le parti autour du conflit contre la réforme des retraites puisse prendre part aux votes, histoire de ne pas admettre qu’elle avait perdu la majorité déjà très relative [3] à laquelle elle avait abouti lors du Congrès de 2018, où la somme des voix des tendances de gauche avait frôlé les 50%.

Cependant, nous n’avons pas été capables jusqu’ici de transposer ce bloc défensif sur le terrain de propositions en positif et d’un réel projet de parti capable de sortir le NPA de la crise qui le ronge depuis une décennie. Nous avons pourtant maintenu un cadre régulier de réunions, notamment avec les camarades de A&R et DR, les camarades de l’Etincelle refusant d’y participer, sauf ponctuellement, sous prétexte que ce serait rentrer dans une logique de “bloc contre bloc” qui ne pouvait selon eux qu’accélérer l’explosion du NPA. Dans ce cadre nous avons tenté pour notre part de formuler de nombreuses propositions pour tenter de faire avancer les discussions et de faire converger nos points de vue : une réunion nationale commune, une revue ou bulletin de discussion, des tribunes...

L’échéance d’une conférence nationale sur la présidentielle avant un congrès nous est néanmoins aujourd’hui imposée et nous considérons qu’il est de notre responsabilité commune de tenter de nous donner les moyens, ensemble, de mettre en minorité l’orientation incarnée aujourd’hui à travers les listes pour les régionales en Occitanie et en Nouvelle-Aquitaine et d’offrir une perspective aux centaines de militants du NPA qui ne la partagent pas.

En ce sens nous ne pouvons que regretter que vous ayez fait le choix de refuser que nous prenions part à la tribune sortie dans L’Anticapitaliste à propos des régionales, alors que nous sommes très largement d’accord là-dessus, de même que par votre refus d’adopter dans certains comités des motions, même minimales, s’opposant à notre exclusion. Cela témoigne de notre point de vue d’une certaine adaptation à la pression que tente d’exercer l’ancienne majorité dans le sens de nous ostraciser, voire de nous exclure, et à une tentation de vous situer comme une sorte de “bloc du centre”, équidistant dans les faits des “deux démons” que représenteraient l’ancienne majorité et Révolution Permanente. Au-delà même du fait qu’après notre départ, votre propre exclusion ne serait qu’une question de temps, il nous semble que nous sommes devant la possibilité de constituer, ensemble et malgré nos divergences, un bloc pour défaire l’orientation de l’ancienne majorité et pour imposer une candidature révolutionnaire et lutte de classe à la présidentielle.

C’est pourquoi, contrairement aux reproches d’une soi-disant “personnalisation” que nous adresse l’ancienne majorité (qui a par contre, quant à elle, usé et abusé pour sa politique du poids des personnalités de Besancenot, puis de Poutou), nous ne ferons pas de la pré-candidature d’Anasse un obstacle au fait que nous puissions, ensemble, opposer à la ligne actuelle de l’ancienne majorité, de rapprochement à l’égard de LFI, une ligne indépendante, révolutionnaire et lutte de classe, dont la préoccupation centrale soit de dialoguer avec les aspirations des ouvriers et de la jeunesse, et avec les formes de radicalité qu’ils ont exprimée dans les luttes des dernières années, plutôt qu’avec la gauche institutionnelle.

De ce point de vue, tout en étant convaincus qu’Anasse, en tant que jeune ouvrier combatif et racisé et une des principales figures qui ont émergé de la lutte de classes des dernières années, est probablement le meilleur camarade pour incarner cette orientation, nous restons ouverts à discuter de toute autre proposition de nom de camarade avec un profil semblable ou comparable, et à porter alors cette candidature.

Mais cela impliquerait de votre part la reconnaissance qu’il ne pourrait y avoir de candidature consensuelle de tout le NPA. L’ancienne majorité a déjà été en partie contrainte de dire qu’elle veut un candidat du NPA (ce qui ne veut pas toute une partie de ses militants et dirigeants), mais elle n’acceptera jamais un candidat qui ne soit pas issu de ses rangs. En réalité, leurs pré-candidats sont de fait déjà désignés. En campagne en ce moment même en Occitanie et Nouvelle-Aquitaine, ils s’appellent Philippe Poutou et Pauline Salingue, ce qui implique que quels que soient les discussions et les textes adoptés avant l’été, si c’est une de ces candidatures qui est adoptée, elle portera le signe du rapprochement (une “ouverture”, diraient les camarades de l’ancienne majorité) à l’égard de LFI et d’une rupture sur la droite avec les délimitations, même insuffisantes, du NPA vis-à-vis de la gauche institutionnelle. Une telle candidature, qui non par hasard serait incarnée par des camarades parmi les plus scissionnistes du NPA, serait un outil vers la construction d’autre chose que le NPA, en tout cas dans ses définitions actuelles. C’est la vraie menace qui pèse sur l’avenir du NPA, plutôt que la pré-candidature d’Anasse.

De plus, entre le report du congrès aux calendes grecques (certains au sein de l’ancienne majorité parlent déjà de le remettre à après la présidentielle !) et les menaces permanentes de scission et d’exclusions, les conditions pour mobiliser l’ensemble de l’organisation pour partir à la chasse aux parrainages de maires vont être plus que précaires et l’échec sera presque certain. La seule perspective positive qui pourrait sortir de la prochaine Conférence Nationale serait dans ce contexte que les courants que nous représentons soient en mesure de faire bloc, par-delà nos désaccords, pour imposer, avec notre majorité numérique, une ligne politique (incarnée par un candidat) opposée à celle portée actuellement par l’ancienne majorité.

Sans illusions de dépasser d’un seul coup l’ensemble de nos désaccords, ce serait un premier pas pour tenter de pousser ensemble sur toutes les questions qui feraient accord entre nous [4] et de ne pas permettre que les 12 ans d’existence du NPA se concluent par l’adaptation de l’ancienne majorité à la gauche institutionnelle et par une explosion en plusieurs morceaux de la gauche du parti, ce qui laisserait de très nombreux militants désemparés et sans perspective militante. Et ce alors même qu’il y a un espace pour chercher à organiser politiquement, bien au-delà de nos courants respectifs, une partie des secteurs les plus conscients de la classe ouvrière et de cette nouvelle génération militante qui a commencé à se forger dans les luttes depuis 2016. Cette politique peut être majoritaire dans le NPA et elle constituerait un pas en avant très important dans le sens de nous préparer toutes et tous, sans esprit de chapelle, aux évènements convulsifs auxquels la crise actuelle va tôt ou tard donner lieu. La balle est dans votre camp.

Nous vous proposons pour notre part une réunion commune, pour discuter de tout cela, en amont du Conseil Politique National des 22 et 23 mai qui enregistrera les plateformes pour le processus décisionnaire sur la présidentielle devant avoir lieu avant les vacances d’été.

Avec nos meilleures salutations révolutionnaires,

La direction du CCR / Révolution Permanente

[1] C’est ainsi que lors de la conférence nationale qui a débouché sur la candidature de Philippe Poutou pour la présidentielle de 2017, la plateforme commune de l’ensemble des tendances de la gauche du parti avait pu obtenir 42% des suffrages, et jouer un rôle déterminant dans le fait que le NPA prenne part à l’élection sous ses propres couleurs, face à une position soi-disant abstentionniste, mais dont le fond était d’ores et déjà sinon un soutien, du moins une envie de ne pas faire obstacle à la dynamique autour de La France Insoumise (LFI) et de la candidature de Mélenchon.

[2] Contrairement à ce que certains parmi vous prétendent parfois à des fins polémiques, et quoique nous soyons aujourd’hui nous-mêmes critiques de notre participation à Bordeaux en Luttes au vu de l’évolution ultérieure des choses, raison pour laquelle nous avons critiqué et rompu publiquement avec ce regroupement, un simple regard sur les protocoles d’accord de cette liste et de celles des régionales, permet de voir à quel point il s’agit de deux situations radicalement distinctes. D’un côté un accord qui disait explicitement qu’il ne s’agissait pas d’une liste NPA-LFI, mais d’une liste de représentants du mouvement social soutenue par ces deux organisations, avec Philippe Poutou, figure ouvrière locale et porte-parole national du NPA, en tête de liste, un programme globalement anticapitaliste, et une délimitation claire sur l’impossibilité de tout accord avec la liste menée par EELV, qui a été maintenue. De l’autre des listes totalement hégémonisées par LFI, menées par eux, sur leur programme de collaboration de classe et explicitement ouvertes à des accords / fusions avec le PS et/ou EELV.

[3] Lors du congrès de 2018, la plateforme U, incarnée par l’ancienne majorité, a été la première des minorités, recueillant environ 49% des voix, et n’obtenant pas, ainsi, de majorité absolue malgré un accord très composite et une forme de chantage fait aux militants sur la nécessité de doter le parti d’une majorité à tout prix. Par la suite ils se sont par contre dotés d’une “majorité de travail” au sein du Comité Exécutif, malgré le fait que selon les Statuts que l’Exécutif doit être, tout comme le CPN, élu à la proportionnelle des votes du Congrès.

[4] Sans être exhaustifs, il nous semble que nous partageons à minima la conception du rôle central de la classe ouvrière dans la transformation sociale, le fait que celle-ci implique une stratégie révolutionnaire radicalement délimitée des réformistes et de la bureaucratie syndicale, la nécessité d’un programme de revendications transitoires liant les aspirations et les luttes actuelles de la classe ouvrière à la perspective de la prise du pouvoir, pour ouvrir la voie à une société communiste, débarrassée de toute forme d’exploitation et d’oppression.




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