^

Politique

Elections européennes

Pourquoi Asselineau n’est pas le « candidat des Gilets Jaunes »

Dans le cadre des élections européennes à venir, de nombreux commentateurs croient voir dans la figure de François Asselineau, le « candidat des Gilets Jaunes ». Pourtant, à bien regarder son programme, le projet du chef de file de l’UPR n’a pas grand-chose à voir avec les exigences portées par les cortèges de manifestants.

18 février 2019 : dans une vidéo diffusée en direct, Eric Drouet, figure médiatique du mouvement des Gilets Jaunes, évoque la possibilité d’une consigne de vote commune pour l’ensemble des mobilisés pour les élections européennes. Avant de lâcher : « Je vois beaucoup Asselineau qui sort effectivement ». Simple constatation ou ralliement à la candidature de l’Union Populaire et Républicaine (UPR) ? Difficile à dire, d’autant plus que Drouet ne s’est pas exprimé davantage sur le sujet depuis. Il n’empêche que cette sortie a permis de remettre Asselineau sur le devant de la scène, au point que certains le décrivent comme le « candidat des Gilets Jaunes ». Dans le cadre des élections européennes, nous avons donc enquêté sur le profil et le programme de l’ancien candidat à la présidentielle, bien éloigné des revendications du mouvement qui remue la France depuis 16 samedis.

François Asselineau, fondateur de l’UPR, est un homme politique à l’audience relativement marginale : il passe peu dans les médias comme la plupart des "petits candidats" – ce qu’il dénonce à juste titre régulièrement comme une injustice – et a réalisé 0,92% des suffrages lors des élections présidentielles de 2017. Cependant, hors des grands circuits médiatiques, celui-ci est parvenu à se construire un public, notamment à travers une apparition très offensive sur les réseaux sociaux. A ce jour, son mouvement revendique 34.725 adhérents, un chiffre en constante augmentation actualisé en temps réel sur la page internet de l’UPR.

Vernis social mais programme libéral

Sur le terrain économique, Asselineau met en avant un programme social. Ainsi, il prétend combattre l’ultra-libéralisme et lutter contre « l’ubérisation » de la société et la casse du code du travail. Durant la campagne présidentielle de 2017, il revendiquait l’abrogation des lois « Macron » et « El Khomri ». Pourtant, le programme de l’UPR n’est pas très éloigné de l’orthodoxie libérale de la classe politique dominante. Certaines propositions s’approchent même du programme économique de Macron ou des députés LREM.

En commençant, la question de l’augmentation du SMIC, mesure phare du vernis « social » que cherche à arborer Asselineau. Celui-ci propose de le porter à 1300 euros nets, c’est-à-dire une augmentation de moins de 100 euros de sa valeur actuelle, loin d’être suffisante pour pallier aux difficultés des travailleurs pauvres. Surtout, celui-ci propose de compenser cette mesure par une baisse des charges sur les entreprises, pour ne pas que les patrons payent cette augmentation. Il s’agit donc d’une augmentation en trompe l’œil, puisque c’est le contribuable qui devra payer l’augmentation du SMIC avec le budget de l’Etat. C’est d’ailleurs ce mécanisme qu’avait utilisé Macron en décembre 2018 pour répondre à la crise des Gilets Jaunes : sur les 100 euros d’augmentation du SMIC, 20% étaient financés par une baisse des charges, un coût pour l’Etat qui sert désormais d’argument pour justifier les nouvelles coupes économiques à venir.

Sur la question de la fiscalité, Asselineau propose d’instaurer des tranches d’imposition plus progressives, mais il ne remet pas en cause l’inégalité fiscale que dénoncent les Gilets Jaunes, bien au contraire. Dans son programme présidentiel de 2017, celui-ci défendait même une… diminution de l’ISF, conditionnée par l’engagement d’investissements dans l’économie. Une proposition pas si éloignée de certains députés de LREM qui proposaient début février un « Nouvel ISF », dont l’acquittement serait conditionné par les investissements des ménages les plus riches dans l’économie. Un programme bien éloigné des Gilets Jaunes qui revendiquent massivement le retour de l’ISF, mais plus généralement une fiscalité plus élevée pour les plus grandes fortunes. D’ailleurs, la proposition 80 du programme présidentiel de l’UPR a disparu de la nouvelle mouture programmatique et l’ensemble du programme a même été retiré du site internet du mouvement politique. Elle reste cependant consultable en ligne, par exemple sur le site du journal Le Monde consacré au programme économique de l’ancien candidat. Idem côté fiscalité des entreprises : Asselineau propose de maintenir le CICE, cadeau fiscal aux grandes entreprises décrié par une large parti des Gilets Jaunes, en réduisant seulement son enveloppe à 4 milliards d’euros, un montant qui s’approche par exemple des coupes budgétaires effectuées cette année dans le budget de la Sécurité Sociale pour le remettre à l’équilibre, à hauteur de 5,7 milliards d’euros.

Mais qui est Asselineau ? Un ancien énarque qui a fait ses armes dans l’ancien monde

Le fondateur de l’UPR est un pur produit de la formation des élites françaises, diplômé d’HEC et sorti deuxième de la voie d’administration économique en 1985 (Promotion Léonard de Vinci) de l’ENA, avant d’entamer une carrière de haut fonctionnaire. Il s’installe ensuite dans les cabinets ministériels des gouvernements de droite, aux Affaires Etrangères de 1993 à 1997, puis est directeur de cabinet de Françoise de Panafieu au ministère du Tourisme. Il se présente même tête de liste dans le 19è arrondissement de Paris sur la liste de Jean Tibéri. En 2006, il quitte l’UMP qu’il a fréquentée deux courtes années pour fonder son propre projet politique.

En somme, Asselineau a le parcours classique des élites politiques françaises (ENA, haut fonctionnaire) qu’il prétend dénoncer, à commencer par celui d’Emmanuel Macron en personne – à l’exception près que ce dernier a travaillé pour des groupes financiers privés. Une connexion qui n’a rien d’anodine : c’est aussi pour mieux faire oublier son propre parcours que le chef de file de l’UPR a fait de la dénonciation outrée une spécialité. Une opération de communication récurrente chez Asselineau : les propositions choc agissent bien souvent comme un écran de fumée pour faire passer son propre programme, qui est à bien y regarder pas si éloigné des politiques libérales dominantes que combattent les Gilets Jaunes.

Asselineau : ou comment semer la confusion dans les esprits

La clé de voûte de la stratégie de communication d’Asselineau consiste à construire les thèses des plus farfelues, qui ont pour centre de gravité une prétendue mainmise des Etats Unis sur la France et l’Europe. Celui-ci affirme sur son site Internet que la nuance de bleu et de rouge choisie pour le logo de l’UMP démontrerait un asservissement aux intérêts américains. Dans la même veine, il prétendait en 2011 que les sondages plaçant Marine Le Pen en bonne position visaient à faire élire Strauss-Kahn, un projet derrière lequel planerait l’ombre obscure… de la Maison Blanche et du FBI (une « analyse » soit dit en passant totalement démentie par la suite des évènements).

A chaque fois, ses « théories » sont étayées par une accumulation de faits qui semblent aller dans le même sens ou de mettre en évidence des connexions réelles et supposées mais sans ne jamais démontrer aucune causalité. C’est ce que l’on appelle le complotisme. Pour reprendre l’exemple des sondages soi-disant « commandités » par les Etats Unis, celui-ci s’appuie sur le parcours de la présidente de l’institut américain Harris Interactive qui avait réalisé le sondage, Kimberly Till, qui a été formée et a occupé des postes à responsabilité au sein de la haute administration américaine et de « thinks tanks » influents. Dire que la principale responsable d’un institut de sondage américain a été formée au sein du moule des élites de Washington, voire qu’elle est particulièrement prompte à défendre l’ultra-libéralisme et les intérêts nord-américains, semble une évidence – quoique malheureusement assez banal. Mais de là à conclure que la Maison Blanche aurait manipulé des sondages pour modifier les élections, on tombe ici dans un complotisme farfelu.

Derrière l’anti-américanisme, un alignement sur la diplomatie russe

La thèse principale d’Asselineau reste l’idée que la France aurait été asservie par les Etats-Unis, notamment par le biais de la construction de l’Union Européenne, alimentée par des références historiques hasardeuses voire carrément complotistes par exemple quand celui-ci fait dater l’émergence du projet européen aux… nazis. Mais la France est davantage un pays qui soumet qu’un pays soumis.Troisième exportateur mondial d’armement, disposant de l’arme nucléaire, ayant déclenché une guerre par an sous le mandat d’Hollande, l’interventionnisme de la puissance impérialiste française est présent sur tous les continents, et est loin de se soumettre aux simples désidératas américains. D’ailleurs, les sujets de friction entre les Etats-Unis et la France sont nombreux, et ne sont que plus visibles depuis l’élection de Trump.

Côté européen, la construction de l’Union a largement bénéficié aux classes dominantes françaises, qui disposent d’un marché privilégié à l’Est pour écouler leurs marchandises et leurs IDE, protégés des intérêts Outre Atlantique par les barrières douanières. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que la France est aujourd’hui l’un des pays moteurs de la construction européenne et de ses politiques communes. D’ailleurs, prétendre le contraire, c’est jouer le jeu des hommes politiques dominants, à commencer par Macron, qui se cachent derrière des directives européennes qu’ils ont même mis en place pour faire oublier la facture salée qu’ils sont en train de faire payer aux travailleurs et aux classes populaires.

Surtout, derrière le spectre des Etats-Unis agité par Asselineau, celui-ci est beaucoup moins bavard sur la politique diplomatique qu’il défend, aligné complètement sur les choix de la Russie. En 2017, dans le cadre de la campagne présidentielle, il jetait le doute sur les crimes de guerre commis par le boucher El-Assad en Syrie, avec des éléments de communication très proches de la propagande poutinienne.

Le culte de la très antidémocratique Ve République

Depuis le mouvement des Gilets Jaunes, Asselineau cherche à surfer opportunément sur les exigences démocratiques de la mobilisation. Ainsi, il soutient le Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC), qu’il rapproche du référendum populaire qu’il défendait déjà dans son programme présidentiel de 2017. C’est grâce à cette approche qu’il a notamment reçu le soutien début février d’Etienne Chouard, l’un des principaux promoteurs du RIC.

Mais si Asselineau soutient effectivement la possibilité de référendums, et y ajoute quelques mesures cosmétiques sur la corruption et le vote blanc, celui-ci voue une admiration sans faille à la Vè République et tous ses mécanismes anti-démocratiques, à commencer par l’hyper-présidentialisme et tous les prérogatives anti-démocratiques dont dispose le président. Celui-ci ne dit pas un mot sur l’utilisation du 49-3, la possibilité de proclamer l’état d’urgence ou de dissoudrel’Assemblée Nationale par le président, etc, etc. Dans ce contexte, que pèserait un référendum, à part « l’engagement » du président de le respecter ? Au contraire, le modèle de régime d’Asselineau, c’est la continuation de l’omnipotence présidentielle : celui-ci plébiscite ainsi de gouverner à travers des référendums présidentiels, et propose de lancer dès son investiture un grand débat sur des thématiques choisis par lui-même (sur la politique énergétique, la dette publique et l’immigration). Un projet dont l’inspiration macronienne n’est encore une fois pas très loin.

A la lumière de tous ces éléments, il est clair que le projet d’Asselineau n’a pas grand-chose à voir avec le mouvement et les revendications des Gilets Jaunes. Tout juste celui-ci essaye de capter les aspirations populaires en usant à outrance d’opérations de communication vertébrées par un complotisme latent, qui servent surtout à chercher de capitaliser sur la colère légitime aux prochaines élections européennes. Ajoutons enfin que son mouvement politique, loin des exigences démocratiques qu’il défend, est dirigé de manière plus verticale par la présence d’un seul homme qui maîtrise l’ensemble des rouages du programme et de la communication. Pas sûr que cela soit la meilleure forme pour incarner un mouvement qui a fait de son fer de lance la dénonciation des porte-paroles autoproclamés.

Crédit photo : JOEL SAGET / AFP




Mots-clés

Gilets jaunes   /    Politique