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« Pour ouvrir 2 000 lits en réa, on ferme 5 000 lits d’hospitalisation ». Un urgentiste répond à Macron

Les dernières annonces du gouvernement ont, une fois de plus, créé beaucoup de colère chez le personnel soignant, à qui Macron a demandé de nouveaux sacrifices. Entretien avec Pierre Schwob, infirmier aux urgences de l’hôpital Beaujon et membre du collectif inter-urgence.

jeudi 1er avril

Crédit Photo : Paolo Miranda / AFP

Révolution Permanente : « Emmanuel Macron, hier soir, après un an de gestion calamiteuse de la crise sanitaire et une campagne anti-soignants il y a quelques semaines à propos des vaccins, en appelle désormais à un « effort des soignants » : qu’est-ce que vous en pensez ? »

Pierre Schwob : Le communiqué que nous avons publié est très clair : l’allocution d’Emmanuel Macron est une nouvelle insulte à notre égard. Nous demander des efforts alors que la plupart d’entre nous ont sacrifié leurs jours de repos, leurs jours de congé, ont mis de côté leurs vies familiales. Il faut en être conscient, pour beaucoup de nos collègues, il y a eu un choix à faire entre la famille et l’hôpital et ils ont choisi l’hôpital.

Aujourd’hui l’hôpital ne tourne pas sans nous et, en réalité, même avec notre meilleure volonté l’hôpital ne tourne pas correctement. Une réflexion est menée actuellement à l’hôpital public sur le gel des mobilités, c’est à dire, en faits, sur l’interdiction pour les professionnels de partir de l’hôpital. Ce qui est visé c’est la proscription des départs de services, des demandes de mutations, et même des démissions, lesquelles sont repoussées. L’hôpital ressemble de plus en plus à une prison. Ils nous demandent toujours plus d’efforts et de sacrifices : mais pour nous il est difficilement pensable de faire plus, nous ne savons même pas comment nous pourrions faire davantage.

Aujourd’hui, certains infirmiers, quand ils prennent leurs postes, ne savent même pas où ils vont travailler. Ça marche un temps, mais après plus d’un an sans amélioration notable, c’est devenu très difficile à vivre et très angoissant. Dans mon secteur, aux urgences, nous y sommes habitués, nous ne pouvons pas savoir sur quoi on va tomber, mais c’est ce qui fait la spécificité de notre service. Ailleurs c’est beaucoup moins habituel, d’ordinaire on est supposés savoir avec qui on travaille, à quoi on va se confronter, et non pas être balancés d’un service à l’autre sans ne jamais savoir quelle devra être notre activité, c’est insupportable.

RP : « Macron, en janvier, a décidé de ne pas reconfiner contre l’avis d’un certain nombre de soignants, d’hospitaliers, de spécialistes, et aujourd’hui il qualifie ce choix de non reconfinement de « temps gagné » par rapport aux autres pays et de « liberté préservée » pendant plusieurs semaines : est-ce vraiment du « temps gagné » ? »

Pierre Schwob : Pour répondre à cette question il suffit de considérer la situation de l’Italie. L’année dernière on regardait les Italiens en disant que c’était des abrutis et qu’il fallait fermer leurs frontières, un an après c’est les Italiens qui nous regardent ainsi et qui ferment leurs frontières. Donc il va falloir m’expliquer quand et comment on a gagné du temps. De toute façon c’est simple : il y a un an, on n’avait pas de lit, un an après on n’en a toujours pas. Quand on dit qu’ils n’ont rien fait, c’est vrai. Nous avons un président qui joue au poker, qui s’est persuadé qu’il n’y aurait pas de seconde vague ; perdu, il y en a eu une. Il s’est dit ensuite que nous ne connaîtrions pas de troisième vague grâce aux vaccins ; et rebelote, il n’y pas eu de vaccins et en plus il y a la troisième vague. Emmanuel Macron c’est un joueur de poker qui perd à chaque fois.

RP : « Quand les conseillers de Macron tendent presque à le décrire comme un épidémiologiste, un spécialiste de la crise sanitaire, vous en pensez quoi ? »

Pierre Schwob : Certains psychologues ont étudié dans les années 1950 un phénomène qu’ils ont baptisé « l’effet Dunning-Kruger ». Lorsque nous apprenons quelque chose, nous avons parfois l’impression de tout savoir, avant que ne vienne un temps de déconstruction nécessaire à une compréhension véritable. Je crois que Macron croit tout savoir, il croit être au pic de son savoir sur l’épidémie, alors qu’en faits il ne comprend rien du tout. C’est un effet qui apparaît très souvent lorsque tout le monde est un peu épidémiologiste et que tout le monde pense savoir comment régler le problème de la santé.

RP : « Pour accompagner les annonces, face à la lassitude de la population et des soignants, Macron a annoncé l’ouverture de 2000 lits et l’accélération de la campagne de vaccination. Est-ce que vous y croyez ?

Pierre Schwob : Tout d’abord, il faut dire qu’il n’a toujours pas reconfiné. Il n’y a pas eu de reconfinement. La seule déclaration qu’il a faite, c’est l’ouverture de 2000 lits en réanimation. La réalité de ces 2000 lits en réanimation, c’est que pour faire 2000 lits en réa, on ferme à côté 5000 lits de réanimation complète.

Chez moi, il y a 70 % de déprogrammation. On n’opère plus, dans un hôpital qui fait principalement de la chirurgie. Nous faisons des greffes hépatiques, nous sommes spécialisés dans la chirurgie digestive, hépatique, et nous avons arrêté de prendre ces patients là en charge, nous ne faisons plus de nouvelles détections. Beaucoup de nos patients suivis pour des cancers sont décédés parce que nous n’avons pas pu pu les opérer. On a l’impression qu’on ne fait que du Covid à l’hôpital. Mais le Covid c’est une maladie, et on en a pleins d’autres. Nous notre fonds de commerce ce n’est pas le Covid à l’origine. Avant le Covid nous ne faisions pas rien. Nous étions déjà en grève parce que nous n’avions pas les moyens d’hospitaliser convenablement les patients. Donc tout mettre sous le prisme du Covid c’est honteux pour les autres patients, aujourd’hui quelqu’un qui a le cancer, il a intérêt à choper le Covid pour être pris en charge. Ça devient très difficile, parce qu’on occulte toutes les autres pathologies.

RP : « Macron nie le fait qu’il y ait un tri des patients ; c’est donc faux ? »

Pierre Schwob : Le tri de patients en réalité il y en a toujours eu, nous n’avons pas attendu le Covid pour faire des tris de patients. Au cours des épisodes de grippes, j’ai rarement vu des personnes de 90 ans aller en réanimation. Alors comme c’étaient des personnes âgées, ça ne faisait pas grand bruit. Nous savons l’horreur de laisser des gens mourir dans l’indifférence absolue. Ce dont il s’agit actuellement, c’est de faire du tri parmi des jeunes. Pendant la première vague, le tri s’est fait à l’hôpital, il s’est fait au téléphone du SAMU : pour beaucoup de patients, le SAMU disait qu’il ne viendrait pas et déconseillait la venue à l’hôpital. Il est là le tri. C’est beaucoup moins gênant de le faire par téléphone que de le faire en face. Mais à l’hôpital aussi il y a eu du tri, des médecins ont du choisir faute de moyens qui ils allaient garder et qui ils ne garderaient pas.

RP : Macron a aussi parlé d’une accélération de la campagne de vaccination. Qu’entend-il par là ?

Pour l’accélération de la campagne de vaccination, Macron a eu un problème, c’était le personnel. Maintenant ce problème est réglé. Plus besoin d’être aide-soignant ou infirmière, maintenant les pompiers vont pouvoir vacciner, mais dans le même temps tout le personnel qui était dans la réserve sanitaire et prévu pour accomplir la vaccination va être déplacé dans les hôpitaux. Tous les étudiants de la santé reviennent d’ores et déjà dans les hôpitaux pour pallier au manque d’effectif. C’est toujours la même gestion, une gestion de crise, une gestion au lance pierre où rien n’est construit. Pour la vaccination, ils peuvent incriminer qui ils veulent, les professionnels qui ne veulent pas se faire vacciner, ce qui représente une minorité, mais le vrai problème ce sont les doses.

A chaque fois, c’est le même logiciel que répète le gouvernement : à un problème, il faut un responsable. Un coup ce sont les jeunes, un coup les Marseillais, un coup ce sont les soignants. Ils ne reculent devant rien, et c’est une logique que nous connaissons bien dans le soin : c’est toujours de notre responsabilité. Ce n’est jamais l’administration qui va se remettre en question sur ses pratiques et son fonctionnement, jamais ! Dernièrement nous avons eu une patiente décédée dans les couloirs de l’hôpital Lariboisière, et une plainte déposée contre Martin Hirsch, le président de l’AP-HP, et il a répondu que c’était l’incompétence de l’infirmière qui était à l’origine du drame. Pourtant, en 2019, nous avons fait grève et il a été obligé de rajouter une dizaine de postes d’infirmiers à Lariboisière. La réalité est là : ce seront toujours les soignants les responsables et l’administration ne se remettra jamais en question.

RP : « On comprend que la situation est catastrophique et qu’il y a un manque de moyens structurels dans les hôpitaux, mais aussi dans l’ensemble des services publics. Face à cette troisième vague, que préconise le collectif inter-urgence ; comment peut-on se sortir de cette situation ? »

Pierre Schwob : Le gros problème, ce n’est même pas la situation du Covid, parce que c’est un prisme. Nous allons en finir avec le Covid, d’une manière ou d’une autre. Cela sera peut être dramatique pendant un certain temps et nous pourrions nous retrouver comme le Portugal dans les prochaines semaines avec des ambulances qui font la queue à l’entrée des urgences, mais à un moment nous nous en sortirons. Mais la question qu’il faudra poser, c’est quel sera l’état de l’hôpital, quel constat fera le gouvernement sur l’état de notre système hospitalier ? Le gouvernement est totalement à la masse, et ils font des trucs de fous.

Il y a par exemple le projet de fusion Beaujon-Bichat [qui doit fusionner deux hôpitaux du nord de Paris] qui va supprimer 300 lits, c’est de la folie ! Ils continuent la casse de l’hôpital : ce sont des assassins. C’est injustifiable, ils continuent à appliquer leur politique néolibérale à la lettre. J’ai peur de ce qui est en train de se passer, mais j’ai surtout peur de l’après. S’ils mettent en place un gel des mobilités, c’est parce que les gens veulent partir, et derrière s’ils s’en vont, sans soignants, même sans Covid, on fait comment ? Et le gouvernement pourra fermer des lits et des hôpitaux parce que nous manquerons de soignants, et ce sera pire encore : le gros danger, il est là. On est dans un tournant historique pour l’hôpital public, à savoir est ce qu’il va survivre après la crise ? Y’aura-t-il encore des gens qui voudront travailler là-dedans ? je ne sais pas. Déjà aujourd’hui un infirmier qui a fait un an dans un service est considéré comme un ancien ; avant on disait qu’il fallait cinq ans pour connaître un service. Je travaille depuis neuf ans dans mon service, je suis un dinosaure.

RP : « Est ce que vous préparez une mobilisation après la troisième vague ? »

Pierre Schwob : On appelle à une mobilisation pendant la vague. Ce matin on était à l’hôpital Bichat pour dénoncer sa fermeture ; on continuera à appeler à des mobilisations dans le respect des gestes barrière, en faisant pleins de groupes de six s’il faut, mais on continuera.

Propos recueillis par Ariane Serge




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