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Société

Témoignage d'un manifestant parisien

Plus de 100 blessé-e-s à Paris le 1er Mai - A quand un-e mort-e ?

Nous reproduisons ci-dessous le témoignage d'un manifestant parisien présent dans la tête de cortège du 1er mai. Un récit glaçant, aux antipodes de la version reprise en cœur par l'ensemble de la classe politique, et relayée à foison par les médias dominants.

jeudi 5 mai 2016

Le 1er mai, j’étais dans la "tête de cortège" débordant largement le front syndical de la manif et qui abritait les soi-disant "casseurs". Nous étions plusieurs milliers de personnes - 12, 15, 20 000 peut-être, d’après plusieurs estimations de manifestant-e-s expérimenté-e-s.

Beaucoup de gens plutôt jeunes (d’une 15aine a une 40aine d’années environ), mais pas que, des gens d’âges et conditions diverses, hommes ou femmes, syndiqué-e-s ou non, avec ou sans travail, peu importait. Quelques milliers personnes un tout petit peu équipées pour se protéger (lunettes/masque de plongée et/ou écharpe ou foulard). Et quelques centaines de personnes un peu plus équipées, et surtout (mentalement) préparées pour tenir tête aux forces de l’ordre, des personnes qui faisaient pleinement partie de notre cortège, que nous les connaissions ou pas. Celles et ceux qui sont mis en scène par le pouvoir et les médias en tant que "casseurs", pour diviser le mouvement et surtout faire peur aux gens qui n’y participent pas.

Comme ailleurs en France, de manière de plus en plus systématique, les milices de l’État - policiers, CRS, gendarmes mobiles, agents de la BAC - nous encadraient, nous empêchaient d’avancer, coupant à plusieurs reprises notre cortège en tronçons séparées, et nous attaquaient au moindre prétexte, et souvent sans prétexte du tout. Ils n’ont jamais essayé d’empêcher la moindre "casse" des symboles et structures du capitalisme qui a eu parfois lieu sur le parcours (banques, pubs, intérim, etc.), ce qui est leur excuse officielle pour intervenir n’est-ce pas ? Ils s’en sont juste pris à notre cortège, de manière indistincte, sans même viser plus spécialement les manifestant-e-s qui essayaient de nous défendre, et parfois de riposter avec les armes et protections de fortune qu’offre la rue (bouteilles, pierres et mobilier urbain, ...) et quelques feux d’artifices.

A plusieurs reprises, ils nous ont canardé en pleine foule, à l’aide de nombreuses grenades de types divers - celles qui explosent en détonant bruyamment (GLIF4), en projetant du gaz CS (CM6/PLMP), ou encore des petits plots de plastiques et de métal qui brûlent, voire se fichent dans les chairs et font des hématomes énormes... (DMP) ; ils nous ont tiré au flashball (LBD-40), souvent vers le haut du corps ; ils nous ont projeté des grenades en tir tendu et en tir en cloche, provoquant leur explosion au niveau des torses, des épaules et des têtes. (2)

Juste lors de ce court moment, avec ma petite trousse de rien du tout, j’ai dû soigner une plaie assez large (15-20cm2) au mollet due à un flashball, 2 blessures aux jambes dues a des grenades de désencerclement (brûlures rondes plus grosses qu’une pièce de 2e + hématomes larges et profonds), 1 main "foulée" par un coup de tonfa avec probable fracture. Et tout ça n’est rien à côté de ce que les street medics plus équipé-e-s que moi ont eu à traiter.

J’ai quant à moi reçu en plein tibia une cartouche de CS - pas une capsule hein, la cartouche entière avant explosion, contenant 6 palets, soit 200 ou 300g, qui heureusement n’a pas explosée au moment où elle touchait ma jambe... - une cartouche tirée d’un lance-grenade en tir tendu, en plein dans la foule située sur les côtés, alors que l’affrontement était au centre du boulevard. J’ai regretté de n’avoir pas de protège-tibias.

L’arrivée à Nation - ou plusieurs milliers de personnes de tous horizons criaient « nous sommes tou-te-s des casseurs » fut encore pire, et les flics ont totalement noyé la place (et le métro) sous les gaz et les explosions, sans laisser le moindre espace où se réfugier, ni la moindre possibilité de quitter la place... Avant de recommencer le soir-même à République.

A Paris le 1er mai, on compte au moins un œil crevé, deux doigts arrachés par des tirs de flash-balls, de nombreuses autres blessures plus ou moins graves. Plus d’une centaine de blessé-e-s dénombré-e-s, et ce compte est loin d’être exhaustif. L’équipe de street medics parisienne, bien organisée (et heureusement !), a écrit un communiqué (en pj) concernant la manif du 1er mai dont voici un extrait :

En manifestation nous sommes tous et toutes susceptibles d’être victimes de violences policières. Aux vues des derniers bilans street medic, c’est tout le monde, passantEs, manifestantEs, jeunes, vieux, enfants, photographes, enervéEs, paisibles qui sont blesséEs légèrement ou gravement. Ce 1 er mai a été particulièrement sanglant, nous donnerons un chiffre approximatif car il ne reflète qu’une infime partie du nombre de blesséEs. Il y a eu : une centaines de blessures dues aux coups, aux grenades et aux tirs de flash Ball (lbd), entraînant des brûlures et des plaies superficielles à très graves, aux jambes, au visage, aux yeux, au crane, aux mains, aux doigts, au torse, au dos, au ventre, aux bras, aux épaules, aux pieds. Beaucoup de crises d’angoisse, de crises d’asthmes, de malaises, sans parler des traumas psychologiques immédiats, ou sur le long terme des manifestantEs comme des street medics.

Sachant qu’il y a eu d’autres manifs en France le 1er mai, et qu’une estimation (très approximative mais pas forcément sous-évaluée...) d’après différents groupes de medics et sites de médias indépendants (3) en France permet de dénombrer quelques centaines de blesse-e-s en France le 28 avril - une estimation plutôt basse du bilan de la semaine dernière nous amène à compter entre 500 et 1000 manifestant-e-s blesse-e-s (en deux journées de manifs et d’actions !)

Il faut reconnaître à l’État une certaine compétence dans la "subletalite", comme ils appellent ça (ce qui nous tue moins). Les nombreux blessé-e-s et mutilé-e-s depuis le début du mouvement apprécieront. Il n’y a pas (encore) eu de morts. Pour combien de temps ?

Face à la répression, des dynamiques collectives commencent à s’organiser.

Il y a une réunion aujourd’hui à la Bourse du travail de Paris a 17h, et nous en causerons à la Nuit Debout de Saint-Denis ce soir à 18h. Une journée et soirée de soutien et d’échanges aura lieu le 7 mai à Saint-Maurice au Cinéma occupé Avesso à Saint-Maurice, une autre le 13 mai à l’université Paris 8.

Mais nous sommes encore trop peu nombreux, face a l’ampleur de la machine de guerre qui nous écrase. Nous avons besoin de toute l’aide nécessaire.

Si déjà vous vous renseignez, vous en parlez autour de vous, faites tourner ces infos - si vous nous aidez à briser la chape de plomb des manipulations médiatiques, ce serait un petit truc de plus... Il y a aussi besoin d’argent, que ce soit pour les frais de justice ou ceux des medics.
Tenez-vous au courant !

Merci par avance de toutes les formes de soutien que vous pouvez imaginez !

Loïc Mayoux, un manifestant (à peine) blessé parmi tant d’autres


Notes :
(1) Un premier mai sans flicaille, ça n’est pas un premier mai ! ; Ce qu’il s’est passé sur le boulevard Diderot était quelque chose de fort ; Témoignage d’une StreetMedic lors de la manifestation du 1er Mai 2016 à Paris ;Suite au 1er mai : autopsie de la grenade de désencerclement
(2) Vidéo - 1 Mai : Tirs de grenades de désencerclement sur les journalistes et la population
(3) Loi travail - Mutu.mediaslibres.org ; Recensement des violences policières - #LoiTravail - Noblog ; A la une -www.anti-repression.fr

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Mots-clés

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