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Politique

Crise énergétique

Plan de délestages : « les coupures de courant vont aggraver des situations déjà difficiles »

Le gouvernement a annoncé que des coupures de courant planifiées pourraient avoir lieu cet hiver, une décision qui risque de faire peser la crise énergétique sur les classes populaires. Ce nouvel épisode de gestion de crise, marqué par la culpabilisation individuelle et les déclarations cherchant à minimiser l'ampleur de la crise, rappelle la gestion de la pandémie, et pourrait à nouveau susciter la défiance à l'égard du gouvernement.

vendredi 2 décembre 2022

Crédits photo : AFP - Eric PIERMONT

Le 30 novembre, le gouvernement a annoncé que des coupures d’électricité pourraient avoir lieu cet hiver. Des annonces qui surviennent alors que RTE alertait déjà sur la situation critique depuis quelques semaines et que plus généralement le spectre de pénuries énergétiques pour l’hiver planait sur l’Europe depuis les perturbations importantes causées par la guerre en Ukraine.

Le gouvernement nous prépare à des coupures de courant

Tout en appelant à la sobriété, le gouvernement avait depuis l’été affiché sa confiance, communiquant sur les réserves de gaz pleines et assurant par la bouche de Macron « [qu’]il n’y a aucun risque de coupure ». Avec l’arrivée des premiers jours de froid et l’absence de miracles sur le terrain de la production énergétique, il a finalement dû changer son fusil d’épaule. Comme le rapporte Le Monde : «  Comme aux temps de la pandémie, ce jeudi 1er décembre a vu Olivier Véran renouer avec une communication de crise qui accommode les esprits au pire, tout en assurant que le pire pourra être évité.  »

Dans une annonce et une circulaire aux préfets, le gouvernement a ainsi détaillé mercredi et jeudi les modalités de ces coupures. Le plan dévoilé ces derniers jours a en réalité été élaboré en fin d’été, le gouvernement se questionnant depuis sur la temporalité de l’annonce explosive des potentielles coupures.

Concrètement, à partir de janvier 2023, certains utilisateurs, particuliers comme entreprises, pourraient se voir privés d’électricité pendant des durées allant jusqu’à deux heures si des tensions se font sentir sur l’approvisionnement. Ces coupures pourraient survenir sur les créneaux de forte consommation, c’est-à-dire de 8 à 13h et de 18 à 20h. Le plan est de couper l’approvisionnement par secteurs d’environ 2000 utilisateurs, alimentés par une même ligne électrique, et de répartir les coupures sur l’ensemble du territoire.

« Les coupures se font par tronçons », explique un travailleur d’agence de conduite régionale d’Enedis joint par Revolution Permanente. « Dans les instructions de la préfecture qu’on a reçues, les tronçons sont classés en échelon de 1 à 5. En cas de besoin, on coupe dans l’ordre les échelons 1, puis les 2, etc. ça c’est la version officielle. La version officieuse, c’est que les grandes villes ne vont pas être coupées, ce sont les campagnes qui vont être touchées, ou les petites villes. »

Ainsi les secteurs comprenant des hôpitaux, casernes de pompiers et de militaires ou encore des commissariats et des prisons ne seront pas concernées par les coupures potentielles. Jusqu’à 4 millions d’utilisateurs en simultané pourraient ainsi être plongés dans le noir, et 60% de la population pourrait être concernée par de potentielles coupures.

Les classes populaires premières victimes des coupures de courant ?

Ces coupures pourraient entraîner des conséquences diverses, dont l’ampleur est difficilement évaluable. Des effets « dominos » sont en effet à prévoir. Le ministre de l’éducation Pap Ndiaye a d’ores et déjà annoncé que les écoles, classées par le gouvernement comme des établissements non prioritaires, seront fermées en matinée en cas de coupures. Comme au plus fort de la pandémie, aux enseignants et aux parents de s’organiser en conséquence. De même, les numéros d’urgence, y compris le 112 pourraient ne pas être joignables des aveux du gouvernement. Le 2 juin 2021, un dysfonctionnement de ces numéros d’urgence avait entraîné le décès de six personnes, laissant craindre des conséquences de telles coupures répétées.

Dans le secteur des transports, les conséquences pourraient également être désastreuses. En cas de coupures, les feux de signalisation pourraient ne pas fonctionner, le gouvernement conseillant d’éviter les déplacements. Des problèmes de signalisation qui pourraient également impacter la circulation des trains. Les nombreux passages à niveaux pourraient enregistrer des dysfonctionnements, et se fermer automatiquement en cas de batteries vides.

De même, des coupures signifieraient le blocage d’ascenseurs, de portes de garages et d’immeubles … Autant d’éléments qui risquent de créer des perturbations importantes et des effets de chaîne. Marianne rapportait par exemple que des sites de production EDF eux-même se trouvent dans des secteurs classés comme non-prioritaires, et exposés en théorie à des risques de coupures …

Encore plus inquiétantes sont les conséquences potentielles sur la santé des personnes. Si les hôpitaux ne seront pas visés, 4000 personnes à « haut risque vital », soignées à domicile, sont recensées. Pour ces personnes, selon le gouvernement, des solutions sont étudiées. Il annonce ainsi sur son site que « les ARS, en lien avec les gestionnaires de réseaux d’électricité, se coordonneront pour que les meilleures solutions soient anticipées et vérifier que ces patients à haut risque vital et/ou soignés à domicile aient une alimentation électrique autonome et suffisante supérieure à deux heures  » et que « Dans le cas contraire, les préfets seront saisis et les services de secours procèderont si nécessaire à une évacuation préventive des personnes concernées ». Autrement dit, des personnes soignées à domicile pourraient tout de même être déconnectées du réseau, et seront prise en charge au cas par cas. Comme l’explique le travailleur d’Enedis contacté, « Pour les personnes avec assistance médicale, nous on n’a pas d’outils pour faire du détail ». Mais au-delà de ces personnes à « haut risque vital », la question se pose plus largement pour les personnes âgées, isolées, malades, ou en situation de handicap…

Ainsi, si beaucoup d’incertitudes subsistent sur l’ampleur des coupures à venir, et sur l’étendue de leurs conséquences, une chose est claire : après la gestion catastrophique du Covid, le plan du gouvernement et les coupures potentielles qu’il prévoit pour faire face à la crise énergétique vont être supportées avant tout par les classes populaires. « Ces coupures arrivent souvent au moment du repas, au moment où on allume le chauffage, la cuisine, les appareils à puissance élevée, ... En d’autres termes, elles peuvent aggraver des situations sociales déjà mises à mal  », nous expliquait ainsi un militant à la CGT Energie 33

Une crise qui peut fragiliser le gouvernement

Autre parallèle avec la gestion du Covid, le gouvernement a ressorti son argumentaire de culpabilisation individuelle. Le Monde rapporte ainsi les propos d’Olivier Veran : « Le message n’est pas : il n’y aura plus de jus, mais on a besoin que vous fassiez un petit effort ». Il a ensuite invoqué l’utilisation de sèche-cheveux ou du four à pyrolyse. Les coupures sont ainsi présentées par le gouvernement comme un dernier recours, envisagés car la population n’a pas fait preuve de solidarité et de « sobriété » en réduisant sa consommation.

Une rhétorique qui sert avant tout à cacher que la situation actuelle est la conséquence de sous-investissements chroniques dans les infrastructures et dans l’efficacité énergétique. Le militant syndical précédemment cité relie ainsi la situation actuelle au « manque d’entretien des centrales nucléaires et des faibles investissements dans les moyens de production. Le gouvernement est aujourd’hui obligé de revenir sur certaines de ces décisions, comme celle de réouvrir la centrale thermique de Saint-Avold qui venait à peine de fermer ».

Plus généralement, la crise énergétique et sa gestion pourrait créer des difficultés importantes pour le gouvernement, approfondissant le sentiment de défiance à son égard. A nouveau, sa communication rappelle la gestion de la crise du Covid, à l’image d’Olivier Véran ce jeudi sur BFM TV, qui a cherché à minimiser le risque de coupures d’électricité, rappelant ses nombreuses déclarations mensongères comme ministre de la santé.

Si le porte-parole du gouvernement marche sur des oeufs, c’est parce qu’il sait que le choc de coupures d’électricité à venir, conséquence la plus directement visible de la crise énergétique, devrait susciter un mécontentement important. Pendant que l’électricité risque de manquer cet hiver, la population devra dans le même temps débourser plus d’argent pour payer ses factures de gaz et d’électricité, qui devraient augmenter de 15% du fait du rehaussement du bouclier tarifaire.

Alors que, bien décidé à nous faire payer les conséquences de la crise économique et de la crise énergétique, le gouvernement envisage des tensions dans les semaines à venir, il est nécessaire de s’organiser dès maintenant pour refuser cette gestion antisociale et se battre pour une organisation de la production énergétique au service de toutes et tous.



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