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Du Pain et des Roses

Un silence de 40 ans imposé par TF1

PPDA accusé de violences sexuelles par 20 femmes : « Il y avait un système, tout le monde savait »

Mardi soir, Mediapart diffusait une émission au cours de laquelle 20 femmes ont pris la parole pour témoigner des violences sexuelles commises par Patrick Poivre d’Arvor à leur encontre. Réunies pour la première fois sur un même plateau, elles brisent l’omerta pour raconter les violences subies, mais aussi pour dénoncer le système qui a permis l’impunité du présentateur et la perpétuation de ces violences, durant près de 40 ans.

lundi 16 mai

Crédits photo : AFP

« Je n’ai plus peur » - elles brisent le silence et dénoncent le mode opératoire PPDA

Elles sont autrices, journalistes ou enseignantes, et ont toutes eu affaire à PPDA au moins une fois dans leur vie. Suite de la plainte déposée par Florence Porcel en février 2021 accusant le présentateur de viol, dans le sillage de la vague #Metoo et #Balancetonporc, cette affaire PPDA a éclaté lorsque de nombreuses femmes ont à leur tour pris la parole. Au total [au moins 27 femmes ont témoigné contre lui dans la presse ou devant la police], pour des faits présumés de viols, agression sexuelle et harcèlement sexuel, en ayant conscience que c’est toutes ensemble qu’elles pourront faire entendre leur voix et s’affronter à un système où rien n’est fait pour qu’elles soient cru. « Si j’ai décidé de parler, c’est parce que je me suis dit, quand j’ai vu la plainte de Madame Porcel, qu’elle avait affaire à une grosse pointure et qu’il n’y a que le nombre qui pourra faire tomber PPDA » explique Anouk Ortlieb, ancienne journaliste.

Sur le plateau de Mediapart, au cours de deux heures trente d’émission les témoignages se succèdent et sont particulièrement glaçants. Parmi elles, certaines s’expriment pour la première fois. Certaines reviennent sur l’agression qu’elles ont subi, et le mode opératoire mis en place par celui qu’elles qualifient de « prédateur ». Beaucoup de témoignages se ressemblent et révèlent une méthode bien rodée qui permettait à PPDA de jouir de sa position pour entraîner ces femmes dans son piège et les agresser en toute impunité. Il invitait des femmes souvent très jeunes – deux des femmes sur le plateau étaient d’ailleurs mineures à l’époque des faits -, parfois vulnérables, à les rejoindre dans son bureau afin de discuter de leur travail. Plusieurs d’entre elles racontent l’enthousiasme de voir un homme si influent s’intéresser à ce qu’elles avaient produit, et l’espoir de pouvoir décrocher un job, un stage, une émission, par exemple. PPDA savait bien tout ça et il s’en servait pour arriver à ses fins. Marie-Laure Eude-Delattre qui l’accuse d’un viol, explique qu’elle espérait décrochait un stage grâce à lui « Moi petite stagiaire, d’un seul coup je me suis retrouvée devant un homme, qui était célèbre et qui en imposait. » « Il était dans une position dominante, il me proposait de me publier » explique quant à elle Margot Cauquil-Gleizes. « Non seulement il est dans la contrainte, mais c’est organisé et prémédité » affirme Camille, qui accuse PPDA d’agression sexuelle lorsqu’elle était hôtesse d’accueil.

Certaines expliquent même la façon dont il a utilisé la maladie de l’anorexie dont souffrait sa fille auprès de certaines femmes. En effet, suite au suicide de cette dernière, il a créé une maison à son nom afin de lutter contre l’anorexie, et dans ce cadre des femmes souffrant de cette même maladie se sont mises en relation avec lui. Armelle Hervieu, journaliste, raconte la manière dont il l’a forcé à l’embrasser et face à son énervement, il lui indique qu’elle a mal interprété son « geste affectueux, destiné à lui redonner confiance en elle ». Stéphanie Khayat, journaliste qui accuse elle aussi PPDA de viol, raconte qu’elle venait pour un entretien professionnel alors qu’elle souffrait gravement de cette maladie.

Elles racontent aussi la déshumanisation, qui traduit bien la manière dont PPDA les considérait, comme des personnes à sa disposition dont il pouvait se servir puis jeter à sa guise et dont il déclare d’ailleurs souvent ne pas se souvenir. « Il se sert, et dépersonnalise complètement la femme qu’il a en face », « je me suis sentie comme un bout de viande », « je me suis sentie profondément humiliée, chosifiée, dépersonnifiée » raconte par exemple Margot Cauquil. Nora Arbelbide, ancienne journaliste, dit aussi s’être sentie « comme un objet ».

Cette émission est aussi puissante en ce qu’elle montre comment des femmes reprennent confiance dans leur force collective, décident de « faire bloc », comme l’explique l’une d’elles, pour que la honte change de camp et pour sortir du silence imposé. Stéphanie Khayat témoigne dans ce sens : « on est toutes debout et on est ensemble, il nous a brisé, mais ça, il ne pourra jamais nous l’enlever », « C’est une façon de lui dire que je n’ai plus peur », explique Margot Cauquil Gleizes.

« Tout le monde savait », la fabrique d’une impunité

Ces témoignages dévoilent aussi les rouages de tout un système ayant permis de construire l’impunité de PPDA à différents niveaux. Il y avait une banalisation et donc une acceptation totale de ce qui se passait, au su et vu de tous et c’est ce qui a permis à PPDA de continuer à agresser ces femmes pendant si longtemps.

Catherine Lambret, ancienne directrice de l’institut pratique du journalisme, expliquait dans l’émission complément d’enquête diffusée sur France 2 le 28 avril « Ne jamais envoyer de filles là où PPDA pouvait être », en ayant bien conscience de ce qu’elles risquaient. Cécile Delarue, journaliste et autrice, explique aussi que « l’ensemble des journalistes de la rédaction de l’époque disaient qu’il ne fallait pas rester à la rédaction de TF1 en fin de journée, être la dernière à partir, sinon PPDA risquait de se jeter sur vous », « plusieurs générations de femmes n’ont pas eu accès à la carrière qu’elles auraient pu espérer parce qu’il leur fallait d’abord échapper à cet homme ».

Benjamin Castaldi lui aussi, raconte : « je suis arrivé en 2008, c’était un secret de polichinelle. Honnêtement, tout le monde savait », « Il y avait un système qui avait été mis en place, pour effectivement ramener de jeunes filles. Tout le monde le savait très bien. Le système, on le connaissait tous. À l’époque, on avait dit à des amies de la chaîne : ‘Fais attention, n’y va pas, ne prend pas le même ascenseur’. »

Muriel Reus explique avoir prévenu le PDG de TF1 de l’époque suite à son agression, Patrick Le Lay, qui lui avait répondu « ce n’est pas vrai… il a osé aussi avec toi ? » montrant ainsi très clairement qu’il savait de quoi elle parlait. Cécile Thimoreau, une autre victime, explique avoir également alerté Robert Namias, directeur de la rédaction de TF1 à l’époque, qui lui aurait répondu «  il fait chier, il fait chier ! Je m’en occupe ! ».

Sur le plateau à leur tour, plusieurs femmes s’expriment à ce sujet. Clémence de Blasi par exemple : « Tout le monde le savait dans le milieu. Dans le monde de la télévision, tout le monde le savait. Dans les médias, tout le monde le savait. Dans l’édition, tout le monde le savait. Donc c’est très bien de dire qu’on nous croit. C’est très bien de prendre la parole pour dire qu’on n’est pas complètement des affabulatrices. Mais il y a un problème. »

« Le silence était imposé par la structure de TF1 »

Impossible dans ces conditions de croire aux déclarations de Nonce Paolini, DRH de TF1 de 1993 à 2001 puis PDG de la chaîne entre 2008 et 2016, qui s’exprime pour la première fois sur cette affaire dans l’émission de Médiapart. Celui-ci indique : « évidemment on ne le savait pas. Si on l’avait su, on aurait pris les dispositions qui s’imposaient et moi le premier », « on croit les victimes…  », une manière de se laver les mains en saluant le courage de ces femmes qui osent prendre la parole, et prétendant avoir tout découvert lors du premier dépôt de plainte. Mais surtout, une manière d’analyser ces violences comme des faits isolés, qui résulteraient d’un comportement grave, mais isolé, et d’occulter totalement tout le système ayant permis au présentateur de sévir pendant toutes ces années. C’est exactement ce qu’il affirme : « Il n’y a pas de système. Il y a simplement quelqu’un qui s’est comporté de façon odieuse avec des femmes dans différents contextes sans que personne ne puisse le savoir puisque ces femmes ne s’exprimaient pas », tout en affirmant que si cela avait été su, « des sanctions auraient été prises ».

Mais il esquisse aussi un autre argument : « On ne pouvait pas remettre en cause la réputation d’une entreprise comme celle-là, cotée en Bourse, cotée au CAC 40. C’était un risque inconsidéré » une précision qui a le mérite d’être claire et qui rappelle qu’en tant qu’ancien patron de TF1, sa préoccupation première était évidemment de protéger TF1, politiquement et économiquement, qu’importe le prix. Son soutien aux victimes sonne donc bien faux, même s’il est le seul dirigeant de la chance à s’être exprimé publiquement sur cette affaire.

Renvoyer ces femmes au fait « qu’elles ne s’exprimaient pas » comme il le fait est aussi particulièrement indécent et méprisant, lorsqu’on sait comment cette mise sous silence est organisée. Chloé, journaliste, déclare par exemple « Lui et son entourage n’hésitent pas à faire pression de manière à la fois très agressive et pathétique pour essayer de (...) faire taire, et de faire (...) sanctionner. Moi c’est ce qui m’est arrivé ».

Parler, c’est aussi prendre le risque -en plus de ne pas être cru- d’être complètement ostracisé, de perdre son emploi, particulièrement dans un milieu comme celui-ci où la réputation est très importante. Mais on comprend que ces préoccupations sont bien loin de celles de l’ancien patron de TF1. C’est pourtant ce que reflètent certaines interventions d’une partie des femmes qui s’expriment sur le plateau de Médiapart. « J’étais qui moi, comparée à PPDA ? » demande Camille, hôtesse d’accueil au moment des faits. Hélène Devynck, journaliste, raconte « le silence dans le milieu de la télévision était absolument imposé, parler, c’était la certitude de se faire pulvériser. Le pouvoir de PPDA dans la rédaction était tel qu’on n’avait aucune chance de se faire entendre (…) Parler, c’était exploser son avenir professionnel et personnel ». « Marie-Laure a voulu témoigner, mais on l’en a dissuadé, elle était montée dans la chambre d’hôtel c’était fini, personne ne l’aurait écouté ». Elle a d’ailleurs payé le prix fort pour avoir rompu « le silence imposé par la structure de TF1 et par la société autour » : « Quand je lui ai dit que je ne voulais plus travailler avec lui, il a fait le tour de la rédaction pour dire que j’étais nulle et j’ai été grillée pour toujours à TF1. »

D’autres expliquent qu’elles ont, à l’époque des faits, raconté leur histoire et essayé de visibiliser, mais qu’elles ont fait face à une indifférence totale. C’est le cas de Marie-Laure Eude-Delattre, mais aussi de Karine Berfeld, autrice, qui raconte « À l’époque ça faisait rire, quand j’en parlais on me disait « ’ah toi aussi !’ sous-entendu ce n’est pas grave, c’est un dragueur lourd ». C’est aussi le cas de Aude Darlet, employée dans une compagnie aérienne, qui raconte l’omerta « j’en ai parlé immédiatement et pendant 20 ans, je n’ai pas cessé d’en parler pour dénoncer » ou de Caroline, qui a parlé à des journalistes en 1989 « un article est sorti qui s’appelait ‘Un satyre à TF1’ et qui parlait quand même du viol d’une lycéenne par PPDA », mais ça n’a rien changé. « Si tout le monde savait, pourquoi est-ce que ça continuait ? » souligne Aude Darlet.

On voit là encore, la banalisation par tout un système, du harcèlement sexuel comme forme de « drague » et d’une conception des femmes comme objet à la libre disposition d’un homme de la classe dominante. Ce qui s’est joué dans l’affaire PPDA s’est finalement l’exercice du pouvoir d’un homme bourgeois directement sur les corps de ces femmes, dans la plupart des cas issues de couches sociales inférieures, nouvelles dans ce milieu et qui devaient s’y faire une place.

Une justice patriarcale au service des grands groupes médiatiques

Cette impunité est aussi permise par une justice et des lois patriarcales, qui prévoient des mécanismes tels que la prescription qui a rendu impossible, pour la plupart des victimes dans cette affaire, un accès à une quelconque forme de justice. Lorsque les faits n’étaient pas prescrits, ils ont été considérés comme insuffisamment caractérisés.
On sait à quel point ce mépris du système judiciaire à l’encontre des victimes est un frein immense à la libération de la parole, qui opère d’autant plus dans un cas comme celui-ci où l’auteur est un homme riche, puissant, influent, qui a tout le système de son côté. Les victimes savent que briser le silence a un prix, celui de s’affronter à une machine judiciaire et médiatique qui fera tout pour remettre en cause leur parole, les contraindre à se justifier, voire qui peut se retourner contre elles. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé puisque PPDA, qui conteste tous les faits, a porté plainte contre 16 des plaignantes pour dénonciation calomnieuse le 26 avril dernier, en bénéficiant ainsi de la possibilité offerte par le droit de trainer dans la boue celles qui ont osé le dénoncer ou qui pourraient faire de même. On voit aussi cette machine à l’œuvre dans le fait qu’il soit malgré ça invité à raconter sa version des faits sur les plateaux télé – Quotidien en l’occurrence -, une occasion de cracher son mépris des victimes, en niant tout en bloc et en continuant à culpabiliser ces femmes. Là encore, cette mise en avant de la parole de la personne accusée lorsqu’elle est si influente n’a rien de nouveau, on se rappelle par exemple Nicolas Hulot invité en grande pompe sur le plateau de BFMTV pour remettre en cause la parole de celles qui l’accusent.

Ce n’est d’ailleurs que le 13 mai dernier, soit plus d’un an après la première plainte, que PPDA s’est vu retirer de la dernière émission à laquelle il participait en prêtant sa voix, suite à l’interpellation de certaines victimes après la diffusion que de l’émission Complément d’enquête sur France 2.

Cette indifférence et ce mépris institutionnel sont aussi dénoncés dans cette émission. Emmanuelle Dancourt explique par exemple la colère ressentie lorsqu’Emmanuel Macron a mis en garde contre « une société de l’inquisition » quand Hulot a été médiatiquement mis en cause il y a quelques mois, et affirme ne plus attendre grand-chose de lui à l’aune de ce nouveau quinquennat en matière de lutte contre les violences de genre.

Dans la continuité du mouvement #Metoo, il est important de continuer à briser l’omerta et à accueillir tous ces témoignages, qui dévoilent l’ampleur des violences sexistes et sexuelles dans de nombreux domaines où se jouent l’exercice du pouvoir d’hommes influents et l’impunité totale dont ils profitent, qu’il s’agisse du monde du cinéma, du journalisme, des hautes sphères politiques, etc. La dénonciation est la première étape de la lutte contre ces violences, qui comme le montre cette émission, sont structurelles à la société capitaliste patriarcale dans laquelle nous vivons.