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Grève à Chronodrive, quelles perspectives ?

« On veut que notre lutte serve d’exemple à tous les jeunes précaires ». Entretien avec Rafael Cherfy, gréviste de Chronodrive

Après une grève inédite pour les salaires, les jeunes précaires de Chronodrive cherchent à consolider les acquis de leur mobilisation. Retour sur la grève et ses perspectives avec Rafael Cherfy, responsable de la CGT Chronodrive.

samedi 16 juillet

Crédits photos : Révolution Permanente Toulouse

RP : Quel est la raison qui a déclenché la colère des salariés ?

L’explosion des prix que l’on connaît est à l’origine des questionnements des salariés, en premier lieu les petits contrats en temps partiel qui gagnent pour la plupart entre 400 et 500 euros par mois, mais aussi les salariés en temps plein. En leur expliquant la politique salariale de l’entreprise qui revient à rémunérer au SMIC tous les salariés (hors coordinateurs et encadrement), beaucoup exprimaient une colère, notamment parce que l’entreprise a réalisé des chiffres record depuis le début de la pandémie grâce à nos nombreux efforts.

Concrètement, en avril 2022, l’accord des NAO (négociations annuelles obligatoires) a acté que nous serions toujours rémunérés au SMIC pour la grande majorité des salariés. Cet accord s’est fait avec la complicité des syndicats CFDT et CFTC qui n’ont même pas pris la peine de communiquer sur les négociations en cours et encore moins de demander aux salariés quelles étaient leurs attentes. Après en avoir discuté avec les collègues et une fois la situation mise au clair, nous avons appelé à s’organiser pour une augmentation de 7 % d’augmentation de tous les salaires.

À partir de là, j’ai senti un énorme écho dans mon magasin, c’était inédit. Le mépris de la direction accompagné par les syndicats CFDT et CFTC est à l’origine de la colère, mais il y aussi une question de dignité. Notre travail de préparateur de commande est pénible, beaucoup sont précaires tandis que notre patron, la famille Mulliez, est l’une des plus grosses fortunes de France. Revendiquer des augmentations de salaires est une nécessité face à l’explosion des prix, mais aussi une façon de faire reconnaître tous les efforts que nous avons fournis depuis le début de la pandémie.

RP : Dernièrement, il y a eu plusieurs grèves pour les salaires dans de nombreux secteurs du travail. Quelles sont les particularités de la grève de Chronodrive ?

Notre mobilisation est particulière parce que nous sommes en majorité des jeunes précaires en temps partiels. On est beaucoup d’étudiants à travailler pour financer nos études, c’est le modèle économique de Chronodrive avec plus de 70 % de la masse salariale qui travaille entre 12 h et 20 h par semaine. On est donc cette partie de la jeunesse étudiante qui subit la précarité et à ma connaissance, il n’y pas de jeunes précaires qui se sont mis en grève pour les salaires sur la dernière période. De plus, la question de la précarité dans la jeunesse s’était surtout exprimée sur la base de phénomènes de désespoir (dépression ou suicides d’étudiants, à l’image de l’immolation d’Anas en 2019) et a été surtout médiatisée à travers les queues interminables pour accéder à des colis alimentaires. Notre grève à Chronodrive montre qu’il y a un changement d’état d’esprit, qu’on peut se battre contre la précarité, notamment en prenant l’argent là où il est : dans la poche des grands milliardaires qui profitent de notre précarité. Avec les grévistes, on voulait envoyer ce message à l’ensemble des jeunes précaires qui sont en train de payer le prix fort de la pandémie et de l’inflation.

Aussi, on est payés au SMIC et à ma connaissance, les grèves pour les salaires que nous connaissons aujourd’hui concernent des salariés rémunérés un peu au-dessus du SMIC, voir même des secteurs mieux payés comme c’est le cas à Airbus ou Thalès, qui à cause de l’inflation voit leur salaire réel baisser. À Chronodrive, nos payes, étant au minimum légales, sont indexées sur l’inflation (toujours avec un décalage par rapport à l’augmentation quotidienne des prix) mais on ne s’est pas contenté de cette « mesure pansement ». On veut en finir avec la précarité tout court ! Aussi, on est très fiers d’avoir lutté hors du calendrier fixé par les NAO (négociations annuelles obligatoires). Notre colère a explosé après que l’accord soit signé en avril 2022, mais on ne s’est pas découragés et on a construit la mobilisation !

RP : Comment vous avez construit la grève et quelles difficultés vous avez rencontré ?

À partir de l’appel de la CGT à se mobiliser, on a organisé une première réunion avec des syndiqués et des non syndiqués pour établir un plan de mobilisation. On a décidé d’un appel à la grève samedi 25 juin qu’on a construit pendant deux semaines sur le magasin de Basso Cambo à Toulouse, ce qui a vraiment créé une ambiance à la mobilisation avec tout le monde qui parlait de la grève. On a lancé une caisse de grève pour permettre aux plus précaires de se faire rembourser certaines heures perdues, ce qui a été décisif pour convaincre les salariés les plus hésitants.

La première journée a été majoritairement suivie avec un magasin quasiment à l’arrêt, ce qui a donné beaucoup de confiance pour la suite. D’autant plus que pendant le rassemblement des organisations syndicales et politiques sont venues nous soutenir (des députés de la FI, la CGT Mecachrome, Révolution Permanente, des collectifs de jeunesse comme Le Poing Levé ou la CGT Sela etc..). Après cette première journée, on s’est réunis en assemblée générale pour décider de la suite, toujours avec la logique que la grève appartient aux grévistes et que ce n’est pas au syndicat de décider seul comment mener la mobilisation. C’est d’ailleurs grâce à cette logique que beaucoup de salariés se sont sentis impliqués et ont vraiment mis de l’énergie pour construire la prochaine mobilisation qu’on avait votée.

Dès le lendemain du premier jour de grève suivant nous avons fait un débrayage en plein « rush » avec une quinzaine de salariés pour aller voir les clients et les informer de notre mobilisation. Une action plus difficile à organiser, mais finalement très réussi qui a montré que la peur vis-à-vis de la direction commençait a être cassée. En suivant nous avons tout fait pour toucher les autres magasins Chronodrive et les convaincre de nous rejoindre pour la journée de grève du 9 juillet. On a fait une nouvelle réunion une semaine avant le 9 juillet pour discuter avec les autres magasins où on a acté d’appeler toutes les organisations militantes à nous soutenir. C’est dans ce sens qu’un communiqué de soutien à notre mobilisation a été signé et milité par des députés FI, Révolution Permanente, les Jeunes Écologistes Toulouse, Le Poing Levé, la CGT Sela, La CGT Mecachrome etc...

La journée du 9 juillet a été une réussite avec un élargissement de la mobilisation sur trois autres magasins toulousains, et même au-delà comme ça a été le cas à Avelin dans le nord. Sur le magasin de Basso Cambo, la grève a été de nouveau très suivie et le rassemblement a fait venir des dizaines de soutiens.

Sur les obstacles pour construire une grève à Chronodrive, ils sont, en effet, très nombreux. Déjà, c’est très difficile de se coordonner vu qu’on est une majorité en temps partiel, nos plages horaires sont petites et irrégulières ce qui fait qu’on se connaît peu entre salariés. À cela, s’ajoute un fort turn-over ou beaucoup de salariés en colère contre les conditions de travail préfèrent quitter l’entreprise et ont du mal à voir une alternative gagnante. Le turn-over fait aussi qu’une partie non-négligeable de salariés sont en période d’essai pendant les deux premiers mois, ce qui les empêchent totalement de faire grève. À cela, s’ajoute un « management de proximité » ou les directeurs de magasins nous tutoient et tentent de créer une ambiance de « petit commerce familiale » ce qui freine certains à faire grève « pour ne pas laisser les collègues dans la merde ».

En plus de ces coordonnées difficiles, la direction a tout fait pour casser la grève plutôt que de répondre à nos revendications. En faisant passer des entretiens exceptionnels aux 35 h pour parler des rémunérations (ce qui n’arrive jamais), mais aussi en offrant des bons d’achat aux clients (30 euros offerts pour 80 euros d’achat, du jamais-vu), calibré pour que les commandes ne se fassent pas pendant le jour de grève. À cela, s’ajoute le rôle horrible des syndicats CFDT et CFTC qui ont sorti un tract pour dénoncer la mobilisation deux jours avant le 9 juillet. Un tract où ils appelaient à ne pas céder « aux chants des sirènes » en expliquant qu’augmenter les salaires entraînerait des licenciements et des fermetures de magasins. Dans ce contexte, les salariés ont été encore plus déterminés à ne pas se laisser faire. On avait besoin de soutien, notre combat, c’était David contre Goliath. La caisse de grève, et plus largement la solidarité des autres organisations, a été décisive pour réussir à mobiliser les collègues malgré tous ces obstacles.

RP : Vous avez décidé de continuer la mobilisation à la rentrée. Comment comptez-vous vous renforcer pour la suite ?

Effectivement, l’assemblée générale réunie le samedi 9 juillet a décidé de préparer une prochaine mobilisation à la rentrée pour que la grève ait encore plus d’impact et qu’elle soit coordonnées avec d’autres luttes. Seulement ça ne veut pas dire qu’on attend simplement le mois de septembre, au contraire, on va mettre tous nos efforts pour cristalliser toutes les avancées qu’on a pu faire avec ces deux journées de mobilisation. Déjà, on a réussi à discuter avec d’autres magasins et il faut qu’on continue à nouer des liens. Aussi, certains de mes collègues veulent se syndiquer et beaucoup sont prêts à se réunir pendant l’été pour préparer la rentrée. Certains voient bien que c’est nécessaire d’avoir un outil syndical combattif et démocratique qui se mette au service des luttes, d’autant plus quand on voit comment se comporte les syndicats CFTC et CFDT qui vont jusqu’à justifier la politique de la direction. Ces syndicats sont élus, mais on ne les voit jamais et à chaque fois qu’on s’est mobilisés avec les collègues, ils ont essayé de nous mettre des bâtons dans les roues, en continuant de criminaliser les salariés et d’excuser la direction. Si on ne veut pas laisser faire, c’est à nous de nous représenter.

Aussi, on a reçu pas mal de messages de soutien d’autres travailleurs de la grande distribution et plus généralement de jeunes travailleurs (Carrefour, Auchan, Leclerc drive, Lidl ou encore Mc Do) qui nous ont dit que ça les inspirait pour tenter de se mobiliser chez eux. Contre le pessimisme et la résignation qui existe dans la jeunesse précaire, on a montré que c’est possible de se battre malgré toutes les difficultés. Au-delà de la France, on voit bien tout le phénomène qu’il y a aux Etats-Unis avec la génération U (U pour union, ce qui veut dire syndicat). Une nouvelle génération de jeunes travailleurs qui construisent des syndicats combattifs comme c’est le cas à Amazon ou Starbucks et affirment leur volonté de lutter pour de meilleures conditions de travail face à leurs patrons milliardaires. Ce phénomène peut se prolonger en France, en tout cas, on va faire en sorte que notre lutte et le renforcement du syndicat servent d’exemple à de nombreux jeunes travailleurs précaires du pays.

RP :Au-delà de Chronodrive, l’inflation, est un sujet qui touche l’ensemble des secteurs de la classe ouvrière. Pour la rentrée, cela risque d’être à nouveau une question qui peut soulever la colère des salariés. Quelles leçons tu tires de votre grève pour envisager cette période qui vient ?

La rentrée sociale peut s’avérer explosive en effet. Les nombreuses grèves inédites pour les salaires dans le pays montrent toute la colère qui existe à la base et la situation économique menace de toujours plus s’aggraver. Plus qu’une colère, il y a une réelle volonté d’unité entre les salariés pour lutter ensemble. C’est ce qu’on fait dans une certaine mesure à Chronodrive, mais surtout dans des entreprises comme Total où il y a eu une grève qui a mobilisé les salariés du groupe comme les sous-traitants sur une même revendication. C’est le cas aussi à Roissy ou les salariés de centaines d’entreprises différentes mènent une lutte commune pour 300 euros d’augmentation pour toutes et tous.

Si on prend concrètement la grève qu’on a menée à Chronodrive, on a reçu beaucoup de soutien de différents travailleurs en lutte pour les salaires, mais aussi d’organisations politiques et de jeunesse. C’est le cas de trois députés FI (Francois Piquemal, Christophe Bex et Hadrien Clouet), comme de Révolution Permanente et Lutte Ouvrière, mais aussi des organisations de jeunesse comme Le Poing Levé, L’UNEF, la CGT SELA, les jeunes écologistes Toulouse, ou encore les syndicats avec la CGT Mecachrome, la CGT Thalès, Solidaires 31 etc.. On regrette l’absence de quelques organisations comme l’UDCGT 31, le syndicat commerce et services 31 ou encore le NPA, mais le large soutien a permis de donner beaucoup de force à notre mobilisation, notamment avec les dons à la caisse de grève. Cette unité des organisations sur une lutte doit être un exemple à suivre pour préparer la rentrée sociale. Faire progresser ces grèves qui émergent dernièrement sera un point d’appui important pour la suite. Mais plus largement, toutes les organisations qui soutiennent la lutte pour les salaires devraient s’accorder sur un même programme et mettre toute leur énergie au service d’un plan de mobilisation à la hauteur de la colère existante.

Le problème des salaires est politique, gagner quelques augmentations entreprises par entreprises ne suffira pas. Seules des mesures comme l’augmentation générale des salaires, mais surtout l’indexation de tous les salaires sur l’inflation, permettra de résoudre la question des salaires dans un contexte d’explosion des prix. Pour l’imposer, la seule journée de grève interprofessionnelle du 29 septembre appelée la CGT et Solidaires ne suffira pas. De même pour la « marche contre la vie chère » qu’a proposé Jean Luc Mélenchon pour la rentrée. D’autant plus si c’est un samedi, ce qui revient à se priver de la grève, la principale arme pour lutter pour nos salaires. On a besoin d’une mobilisation d’ensemble pour à la rentrée et il faut dès maintenant que toutes les organisations syndicales et politiques la préparent en réunissant des fonds pour les caisses de grève et en posant une date de départ qui ne se limite pas à une seule journée de mobilisation.



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