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Myanmar. Un nouveau gouvernement d’union nationale veut disputer la légitimité aux militaires

Alors que la répression mais aussi la résistance s’accentuent, la formation d’un nouveau gouvernement d’unité nationale répond-t-elle aux aspirations de la jeunesse de la classe ouvrière ?

lundi 19 avril

Crédits photo : SAI AUNG MAIN/AFP

Depuis le coup d’État du 1er février, la junte militaire ne cesse de réprimer. Le 9 avril dernier, 83 manifestants étaient tués par l’armée à Pegu, à une centaine de kilomètres de Yangon, et ce samedi, trois personnes étaient tuées à Mogok, dans le centre du pays, pendant que des petites bombes tombaient sur Yangon, faisant plusieurs blessés. Selon l’Association d’assistance aux prisonniers politiques, depuis le 1er février, la junte militaire a fait au moins 737 morts et 3141 personnes sont actuellement emprisonnées. Par souci de désengorger les prisons ou dans le but de calmer la colère populaire, le régime a libéré 23 000 prisonniers mais sans préciser si des manifestants et opposants en faisaient partie.

Les militaires se retrouvent mis en difficulté par une résistance particulièrement forte et inattendue et par les conséquences économiques du coup d’État et du mouvement de grève générale. Face à cette situation, la mise en place d’un gouvernement provisoire bourgeois pose la question de la direction de la résistance.

La junte militaire en difficulté

La grève générale initiée par les travailleurs du pays a paralysé l’économie, banquiers, fonctionnaires et travailleurs ayant arrêté d’aller au travail. La monnaie du Myanmar, le kyat, a été dévaluée de 14% depuis le coup d’État. Par ailleurs, la forte demande d’importations et la dépendance à l’égard des entrées de capitaux étrangers ainsi que l’instabilité politique et l’incertitude des investisseurs vont entraîner une détérioration de l’économie dans les prochaines semaines et mois à venir. D’autre part, sous la pression internationale, le géant japonais Kirin Holdings s’est séparé de Myanmar Economic Holdings, un des deux principaux conglomérats économiques de l’armée. L’entreprise Woodside Petroleum a également suspendu ses activités au Myanmar et Total, qui est une source cruciale de devises étrangères pour les militaires, risque de suspendre ses activités sous la pression internationale croissante, même si pour le moment la multinationale française tient à justifier sa présence dans le pays.

Mais l’obstacle le plus grand à l’établissement complet de la junte est sans doute la résistance que cette dernière rencontre parmi la population myanmaraise, qui manifeste et se bat sans relâche depuis deux mois et demi contre la privation de ses libertés. La jeune génération particulièrement, qui n’a pas connu la dictature, est en première ligne de la défense de ses libertés. Tous ces éléments constituent des difficultés pour la junte à s’installer, contrairement au coup d’État de 1988, où les militaires s’étaient installés en quelques mois. L’Union Européenne a, quant à elle, sanctionné dix membres de la junte ainsi que deux sociétés qui la financent, la Myanmar Economic Holdings Ltd et la Myanmar Economic Corporation, pour condamner la répression des manifestations.

Malgré toutes ces difficultés, les militaires refusent de négocier et ne cèdent rien. La situation se résume donc à une sorte d’impasse, pour la junte comme pour la communauté internationale qui ne trouve pas de porte de sortie, ne pouvant par exemple pas mettre en place un processus qui mène à de nouvelles élections dans un court délai. C’est dans cette optique de trouver un compromis à la crise que l’ASEAN a invité le dirigeant de la junte, le général Min Aung Hlaing, à participer au sommet du 24 avril. Sa participation a été confirmée ce lundi et constituera le premier voyage à l’étranger du chef militaire ainsi que la première rencontre de la junte avec des dirigeants étrangers.

Le gouvernement d’unité nationale : une sorte de Front Populaire de l’opposition

Ce vendredi, des membres de l’opposition, et parmi eux des députés du parti d’Aung San Suu Kyi, ont annoncé la formation d’un gouvernement d’unité nationale. Cette sorte de « Front populaire » est composée d’Aung San Suu Kyi, qui est toujours emprisonnée, ainsi que de dirigeants de manifestations et de minorités ethniques. Rapidement, Moe Zaw Oo, ministre adjoint des affaires étrangères au sein du gouvernement d’unité nationale, a demandé que l’ASEAN ne reconnaisse pas la junte et invite les membres du gouvernement provisoire à participer au sommet du 24 avril à la place du général Min Aung Hlaing, affirmant : « si l’ASEAN envisage de prendre des mesures concernant le Myanmar, j’aimerais dire qu’elle n’y parviendra que si elle négocie avec le gouvernement d’unité nationale, qui est soutenu par le peuple et jouit d’une légitimité totale ».

La création du gouvernement provisoire constitue un tournant dans la stratégie de la LND, le parti d’Aung San Suu Kyi, qui s’est rendue compte qu’elle ne pourrait pas gagner sans faire des alliances avec les armées ethniques. Ces dernières sont très hétérogènes : certaines n’ont rompu avec l’armée que fin mars, et d’autres sont toujours alliées du gouvernement et ont même signé des accords avec l’armée. Parmi elles, l’Union nationale karen (KNU), qui s’est opposée à la junte et a attaqué l’armée, a entamé un dialogue avec le gouvernement provisoire.

La KNU constitue une des organisations qui donne du fil à retordre aux militaires. La Brigade 5 s’est par exemple emparée de deux avant-postes militaires dans le district de Papun et a bloqué les livraisons de nourriture aux troupes militaires basées à Papun. L’armée a par la suite répliqué en effectuant des frappes aériennes qui ont tué plusieurs personnes et ont forcé des milliers d’autres à fuir leur domicile, beaucoup d’entre eux fuyant vers la frontière thaïlandaise, quand d’autres se cachent dans des grottes et des forêts pour éviter les bombardements.

Aujourd’hui, la KNU négocie avec le gouvernement provisoire pour discuter de la création d’une union fédérale et se positionne pour la constitution d’une armée fédérale avec toutes les armées ethniques s’opposant à la junte. Néanmoins, la KNU reste méfiante envers la LND et estime qu’il n’y a eu aucun progrès durant les cinq ans de mandat d’Aung San Suu Kyi. Dans une interview accordée à The Irrawaddy, le porte-parole de la Brigade 5 de la KNU explique : « la LND n’a cherché qu’à s’entendre avec les militaires. Elle ne s’est pas contentée d’ignorer les organisations armées ethniques, mais a adopté des politiques visant à les supprimer ».

D’un autre côté, l’armée de l’Arakan, qui constitue la principale force dans l’État Rakhin de l’ouest du pays, observe une position ambiguë et s’était prononcée contre la répression des civils, avait menacé de se joindre à la contestation mais, en même temps, avait passé un accord de paix avec les militaires après le coup d’Etat. Point de départ de deux pipelines transportant du gaz et du pétrole, la région constitue par ailleurs une région stratégique pour la Chine et va bientôt abriter un port en eau profonde construit par la Pékin, qui a d’ailleurs soutenu l’armée de l’Arakan à sa création en 2009. L’armée unifiée de l’État Wa, elle aussi soutenue par la Chine, ne s’est pas non plus opposée à la dictature et continue d’entretenir des contacts avec elle, puisqu’elle bénéficie d’une indépendance de fait en raison de son installation le long de la frontière chinoise à l’est. Un rapport de l’International Crisis Group spécifie que cette dernière « ne s’engagerait dans une confrontation avec les forces du régime qu’en cas de menace contre ses intérêts directs » et pourrait « être disposée à conclure un accord avec le régime, si celui-ci renforçait son statut d’autonomie ».

En réalité, l’opposition de plusieurs organisations armées à la junte accroît la possibilité d’une guerre civile. Mais leurs différences de position et le fait qu’elles n’aient jamais réussi à former de front uni depuis l’indépendance du pays en 1948 rend difficile la possibilité d’une alliance large contre la dictature. Surtout, ces errements politiques des directions des armées ethniques et de la LND, le parti bourgeois d’Aung San Suu Kyi qui n’a jamais aidé les minorités ethniques, voire encouragé leur oppression, à l’image du massacre des Rohingyas perpétré par l’armée myanmaraise, montrent qu’ils sont incapables d’offrir une réponse de fond aux nationalités opprimées et aux manifestants dans les villes.

La jeunesse et les travailleurs du Myanmar n’ont rien à attendre du gouvernement d’union nationale !

La question qui se pose dans la situation actuelle réside dans l’alternative suivante : la jeunesse et les travailleurs vont-ils s’aligner avec le gouvernement d’union nationale ou vont-ils pouvoir s’organiser de façon indépendante des différentes directions bourgeoises et conciliatrices afin d’organiser leur auto-défense et de répondre à leurs propres revendications ? En réalité, le gouvernement d’union nationale, dirigé par la LND, ne représente qu’une aile capitaliste différente de celle incarnée par la junte au pouvoir. S’aligner derrière un tel gouvernement ne peut mener qu’à une impasse dans le meilleur des cas ou à une défaite dans le pire des cas. Surtout, l’interpellation des puissances impérialistes ou d’autres puissances capitalistes régionales telles que l’ASEAN ne peuvent constituer une perspective viable pour l’ensemble des classes populaires du Myanmar. De plus, les puissances impérialistes rechignent à intervenir au Myanmar, de peur d’avoir à faire face à des affrontements avec la Chine, qui a de nombreux intérêts dans la région.

La jeunesse et la classe ouvrière du Myanmar ne peuvent avoir confiance qu’en leurs propres forces pour renverser la junte militaire, ainsi qu’en la solidarité des classes populaires des pays voisins et du monde entier. La constitution d’un gouvernement d’union nationale et l’instabilité du régime posent plus que jamais la question de la direction du mouvement d’opposition, qui déterminera la suite des événements.




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