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Près de 50 morts déjà

Myanmar. Les raisons du tournant sanglant de la répression militaire

Ces derniers jours, les militaires ont fait de nombreux morts parmi les manifestants contre le coup d’État au Myanmar. Un saut répressif qui montre leur peur de perdre le contrôle de la situation, et avec lui leurs privilèges politiques et économiques.

mercredi 3 mars

Crédit photo : Frontier Myanmar

Les militaires ont pris le pouvoir au Myanmar le 1er février dernier, ce qui a déclenché un grand mouvement populaire de contestation. Pendant plusieurs semaines, malgré les spéculations initiales, la répression contre la résistance n’avait pas atteint de niveaux dramatiques dans le pays : en trois semaines on avait compté une seule mort d’une manifestante. Cependant, la répression a connu un saut dramatique ce dimanche 28 février, et aujourd’hui on parle d’au moins 49 morts en quelques jours seulement et un grand nombre de blessés grave.

Tout semble en effet indiquer que les militaires ont décidé d’abandonner leur posture « modérée » qui tentait de ne pas trop froisser les dirigeants internationaux. Désormais ils tentent de mettre fin à la résistance de la façon la plus brutale. Aux coups de matraque, aux gaz et aux arrestations massives s’ajoutent maintenant les tirs à balles réelles sur la foule.

Nous ne savons pas encore comment ladite « communauté internationale » va réagir mais il est probable que les militaires myanmarais aient fait le calcul que les moyens de pression, notamment des puissances occidentales, n’étaient assez puissants. Comme l’explique Thant Myint-U, historien et ancien politicien myanmarais : « les généraux du Myanmar sont l’une des élites politiques les plus isolées au monde. Tous leurs amis et ennemis, rêves et cauchemars, sont au Myanmar seulement. La plupart n’ont jamais voyagé, ne parlent aucune langue étrangère et ne possèdent aucun bien à l’étranger. Ils sont plus isolés que les pauvres du pays, dont des millions ont travaillé à l’étranger. Les sanctions ciblées ne modifieront pas les calculs politiques fondamentaux des généraux ».

Mais un autre élément peut être en train de pousser les militaires à une plus forte répression. Alors que peu s’attendaient à ce que la résistance au coup d’Etat soit aussi massive, la population myanmaraise est en train d’exprimer largement son refus de la dictature. Parmi elle, une partie importante de la nouvelle et jeune classe ouvrière myanmaraise et de la jeunesse étudiante. Ce mouvement reste pour l’instant largement influencé par le parti d’Aung San Suu Kyi, la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND), un parti néolibéral et complètement bourgeois par ses objectifs politiques et économiques. Cependant, la puissance sociale réveillée par le coup d’Etat est si grande que même en cas de retour du gouvernement civil, il est difficile à imaginer que cela signifie un simple retour à la situation antérieure.

En ce sens Khin Zaw Win directeur de l’ONG Tampadipa Institute explique : « Je vois des étudiants discrets et modérés qui deviennent de plus en plus politisés. Le mois dernier, les syndicats étudiants de 18 établissements d’enseignement supérieur ont fait une déclaration commune condamnant la Chine pour avoir bloqué une résolution des Nations unies visant à condamner le coup d’État. Et peut-être que le plus grand bloc des manifestations qui ont eu lieu la semaine dernière provenait des universités technologiques de tout le pays - ce n’était pas un mince exploit logistique que de les rassembler à Yangon. Les syndicats au Myanmar ont longtemps été faibles, mais le coup d’Etat militaire les a ironiquement ravivés (...) Ce qui est certain, c’est que les changements qui se préparent au Myanmar sont radicaux. Le terme de "transition politique" doit être abandonné. Même si Aung San Suu Kyi, la conseillère d’État destituée, devait revenir au pouvoir demain, on peut se demander si elle serait capable de gérer le mouvement ».

Clairement dit, les militaires craignent que tout le régime soit remis en cause, dont leurs privilèges politiques et notamment économiques, si le mouvement n’est pas arrêté au plus vite. Des manifestants mettent de plus en plus en avant la revendication de suppression de la constitution de 2008 rédigée par et pour les militaires, et ce n’est pas anodin. En effet, les classes dominantes au Myanmar sont structurées d’une façon très particulière, rappelant parfois des caractéristiques sociales de certains pays issus des États dits « socialistes ». Les forces armées y jouent un rôle déterminant en termes politiques mais aussi économiques. Le régime politique assure, d’une part, aux forces armées de contrôler des parcelles très importantes du pouvoir de l’Etat : 25% des sièges au parlement lui reviennent « de droit », mais elles contrôlent également le ministère des affaires internes et celui de la Défense. D’autre part, l’armée devient une corporation qui offre à ses membres l’accès à des sources d’enrichissement personnel et collectif.

Comme l’explique le déjà mentionné Thant Myint-U, « en 2010, une génération de généraux du Myanmar a pris sa retraite. Ils ont décidé, dans le cadre de leur plan de retraite, de laisser derrière eux un système de gouvernement hybride, dans lequel l’armée partageait le pouvoir avec des politiciens élus. Ce n’est pas une idée qui leur est venue du jour au lendemain, mais une idée à laquelle ils ont travaillé pendant près de 20 ans ». En effet, l’une des prérogatives de ce régime « hybride » était de garantir aux militaires, à travers des mécanismes politiques, la mainmise sur de larges secteurs économiques du pays. Et cela s’est fait notamment à travers le contrôle direct par l’armée de grands conglomérats comme le Myanmar Economic Corporation (MEC) et le Myanma Economic Holdings Limited (MEHL), regroupant les principales industries du pays, ainsi que les droits d’exploitation des ressources naturelles. « La MEHL et la MEC sont présentes dans la majorité des industries : pharmaceutique, production industrielle, assurances, banque, industrie minière, alimentation, boissons, matières premières, construction, ciment, tourisme, logistique, télécommunications… La MEHL compte 31 filiales au sein de l’industrie minière, dont celles du jade et du rubis, 41 usines de production d’huile de palme, de sucre, de savon ou encore de ciment. Quant à la MEC, elle détient cinq entreprises dans la finance et l’assurance, huit dans la production alimentaire, sept dans la production de matières premières et six dans les télécommunications. Côté tourisme et loisirs, le Central Hotel à Yangon et le Myawaddy Travels and Tours Co sont gérés par la MEHL ; la MEC possède le golf d’Okkala à Yangon », explique Julia Guinamard.

A la tête du MEHL se trouve ni plus ni moins que le général Min Aung Hlaing, qui dirige actuellement le gouvernement militaire. Et comme le révèle l’ONG anti-corruption Justice for Myanmar, le général Hlaing et sa famille sont les principaux actionnaires de plusieurs affaires à travers le pays et sont impliqués dans des schémas de corruption inhérents au régime. Mais au-delà du général Hlaing lui-même, c’est toute cette véritable corporation militaire qui est impliquée dans le pillage mais aussi de la vente des richesses du pays aux multinationales asiatiques et occidentales, comme le français Total.

Par les liens intimes entre contrôle politique, appareil d’État et enrichissement privé des militaires, le mouvement myanmarais porte en lui-même un danger profond pour les militaires. La LND et Aung San Suu Kyi ont démontré largement qu’ils étaient capables de laisser en place ce système corrompu en faveur des militaires. Mais aujourd’hui, avec les masses dans la rue, rien n’est plus garanti. C’est donc ce qui effraie réellement les dirigeant militaires et explique les raisons profondes de ce tournant répressif aussi bien envers les manifestants que les dirigeants syndicaux, contre lesquelles les militaires peuvent même compter sur l’aide de certains employeurs.

Tout cela montre encore une fois que les travailleurs, la jeunesse, les classes populaires et les secteurs opprimés de la société myanmaraise ne trouveront aucunement dans la LND et en Aung San Suu Kyi des alliés, bien au contraire. Suu Kyi a non seulement maintenu ce système fondamentalement corrompu et le pouvoir politico-économique des militaires, mais elle a aussi maintenu leur politique réactionnaire à l’égard des minorités nationales, dont le génocide des Rohingya a été l’exemple le plus frappant. La lutte pour la chute de la dictature et la libération de l’ensemble des prisonniers politiques est fondamentale, mais pour en finir définitivement avec le pouvoir des militaires il faudrait aussi que les exploités et opprimés les exproprient et reprennent les biens et les richesses volées durant toutes ces années. Il en va de même pour leurs complices, à commencer par les grandes multinationales comme Total, Chevron et toutes les autres. Mais pour cela il est nécessaire que la classe ouvrière se mobilise de façon indépendante vis-à-vis des forces politiques bourgeoises telles que la LND.




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