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Grève historique

Minneapolis. Fin de la grève des enseignants en lutte pour leurs conditions de travail, le combat continue

Après trois semaines de lutte, la grève des profs de Minneapolis (Minnesota, États-Unis) est terminée. Les assistants d'éducation professionnels et les enseignants ont signé un accord partiel de fin de conflit à respectivement 76% et 80% . Même si l'accord comporte des avancées, le résultat est bien en dessous des revendications. Nombreux sont ceux qui se promettent de continuer à lutter pour des écoles publiques de qualité accessibles à tous et toutes.

mardi 5 avril

© : Luigis Morris

A Minneapolis (États-Unis), la première grève en 50 ans des enseignants et des assistants d’éducation professionnels [Educational Support Professionals, ou ESP – profession équivalent sous plusieurs aspects aux ATSEM et aux AESH en France. Ce sont des personnels, au statut très précaire, qui sont présents dans la classe avec les enseignants pour aider les élèves. Ndt.] s’est terminée dimanche 27 mars au soir après ratification d’un accord partiel.
Pendant presque trois semaines, des milliers de personnels de l’éducation et d’élèves arrivaient à 7h30 tous les jours de la semaine pour rejoindre les piquets de grèves sur leurs établissements à travers toute la ville. Certains arrivaient plus tôt, avec des pancartes, des mégaphones, et des tables qui se remplissaient vite de café, collations, fruits et chauffe-mains, dont beaucoup de dons de parents d’élève ou de gens du coin qui s’arrêtaient sur le piquet après avoir klaxonné en soutien.

Malgré des températures glaciales, la pluie et la neige, l’enthousiasme des grévistes n’a pas failli. Des groupes jouaient parfois de la musique, il y avait des danses et des chants. Au cours de la journée, c’était des milliers de profs qui descendaient dans la rue pour manifester dans toute la ville, y compris jusqu’au Capitole de l’État du Minnesota, jusqu’au centre de la ville ainsi qu’au siège de l’administration locale.

Les personnels mobilisés, soutenus par leurs élèves et la population, se sont montrés forts, déterminés et unis. Pour beaucoup, c’était la première fois qu’ils participaient à un piquet de grève. Dans chaque école, des délégués étaient désignés pour organiser des pages GoFundMe en soutien pour être sûrs de pouvoir tenir le piquet. À bien des endroits, les travailleurs se rassemblaient en cercle pour se compter, organiser des groupes pour faire le tour du quartier, aller dans des lieux plus visibles ou rejoindre d’autres établissements en lutte.
Ces espaces avaient un gros potentiel pour se développer en sites d’auto-organisation où les travailleurs auraient pu discuter et voter les prochaines étapes de la lutte.

Les enseignants n’ont pas arrêté d’insister sur le fait qu’ils ne se battaient seulement pour des hausses de salaires mais aussi pour de meilleures conditions d’apprentissages pour leurs élèves : moins d’effectifs d’élèves par classes, des conseillers d’éducation, des aides psychologiques, le recrutement et le maintien en poste des travailleurs de l’éducation noirs et racisés. Bien entendu, leur grève se faisait aux côtés de celle des ESP, qui dans leur écrasante majorité sont des personnes racisées aux salaires beaucoup plus bas.

Cette lutte a été très influencée par le mouvement Black Lives Matter et, par bien des aspects, s’inscrivait dans la continuité de ce mouvement qui avait débuté à Minneapolis lors de l’assassinat de George Floyd par la police. Le militant et membre de Left Voice Adnan Ahmed écrivait dans Left Voice, décrivant la répression des manifestants par la police : “Lors du procès de Derek Chauvin, qui a coïncidé avec le meurtre de Daunte Wright, la population était une fois de plus réprimée sous les gaz lacrymogènes et les flashballs, et les deux villes [Minneapolis et la ville voisine, Saint-Paul, Ndt] grouillaient de forces de l’ordre. Avec une telle toile de fond, ce n’est pas surprenant que les enseignants, dont le travail est d’élever les jeunes générations, se mettent en grève pour la justice raciale. Toutes leurs revendications sont directement reliées à la lutte des Noirs américains."

Un accord sur deux ans

Les enseignants ont voté pour l’accord partiel à 80%, tandis que chez les ESP il est passé avec tout juste 76%. Même s’il comporte des avancées, les résultats sont loin d’être à la hauteur des revendications.
Il s’agit d’un accord de deux ans. L’une de ses plus grosses limites est la hausse de salaires à hauteur de seulement 2% la première année et 3% la deuxième.
Ce qui est, à n’en pas douter, une véritable coupure de salaire puisque l’inflation n’a fait qu’augmenter (+ 7,9% sur les 12 derniers mois aux États-Unis). Quant aux assistants d’éducations professionnels, les augmentations obtenues sont dérisoires et ne garantissent même pas le seuil minimum, déjà très bas, de leurs salaires.

Ce nouveau contrat sur deux ans comporte aussi des limites d’effectifs par classe, mais celles-ci sont fixées au nombre ahurissant de 44 élèves par classe au lycée.

Enfin, s’il y a des avancées sur le maintien en postes des travailleurs de l’éducation issus des minorités, l’accord comporte des termes qui laissent passer les licenciements au lieu de systématiquement les remettre en cause.

L’accord partiel est accompagné d’un "Accord de retour au travail" qui inclut 45 minutes de plus par jour et 15 jours de travail en plus pour le reste de l’année scolaire pour rattraper les jours de grève. Non seulement cela augmente la charge de travail mais cela va aussi impacter les parents qui vont devoir réajuster leur emploi du temps. Beaucoup sont convaincus qu’il s’agit de représailles pour avoir osé relever la tête face à l’administration corrompue des écoles publiques de la ville.

Enfin, le processus de vote était profondément anti-démocratique. Les plus de 4000 travailleurs concernés ont reçu le texte de l’accord seulement le vendredi soir, alors que les votes commençaient le samedi matin pour se finir le dimanche à 16h. Pendant ce temps, le district a commencé à appeler les familles et les personnels en prétendant que la grève était finie avant même que la plupart aient pu voir et encore moins lire l’accord. Une véritable campagne calculée pour leur mettre la pression de sorte qu’ils ratifient le contrat. Malgré une déception largement partagée à propos des termes de celui-ci, la tactique a fonctionné.

Dans un État dirigé par le Parti Démocrate, des attaques contre l’école publique

Nombreux sont ceux qui croient que seul le Parti Républicain est un ennemi de la classe ouvrière qui veut couper dans les dépenses de l’éducation. Mais l’exemple de Minneapolis est la preuve que ce programme est celui des deux partis dominants aux États-Unis.

L’État du Minnesota est dirigé par le Parti Démocrate et la ville de Minneapolis est historiquement et traditionnellement une ville Démocrate : gouverneur, maire, conseils administratifs Démocrates. Ce sont les mêmes qui ont supervisé le dépeçage de l’école publique et qui proposent maintenant un accord médiocre aux enseignants grévistes. Les mêmes qui viennent de faire passer un budget pour la police incluant des hausses de salaires, et prétendent qu’il n’y a pas de budget pour l’éducation.

Les Démocrates à Minneapolis ont entériné la privatisation de l’école publique en développant les écoles privées sous contrat. Ils ont même été à l’origine d’un partenariat avec la "Fondation de Minneapolis", une organisation à but non lucratif dirigée par un ancien maire Démocrate dont le but est de privatiser et d’écraser les syndicats enseignants.

Pire, l’administration annonce à présent que les nouvelles mesures seront financées par des mesures d’austérité. Ainsi, le directeur des écoles publiques de la ville, qui gagne 230 000 dollars par an, a affirmé : "Les nouveaux contrats vont nécessiter qu’on examine de près nos budget".

Quant aux Démocrates "de gauche", dont on aurait pu penser qu’ils soutiendraient les enseignants, ils n’ont pratiquement rien fait pour soutenir les caisses de grève ou pour visibiliser la lutte. La relation du Parti Démocrate au Minnesota avec les directions syndicales reste cordiale... Ils peuvent encore compter sur le soutien des syndicats même après n’avoir pas levé le petit doigt pour la grève.

Où étaient les directions syndicales ?

Malgré un soutien massif dans toute la ville et un esprit combatif, la grève est restée isolée. Le black-out médiatique a été presque total et la grève est passée pratiquement inaperçue en dehors de l’État du Minnesota ; elle n’a pas fait les gros titres. Même la presse habituellement tournée vers le mouvement ouvrier est restée inexplicablement silencieuse.

De plus, les personnels mobilisés étaient sous pression pour accepter le premier accord venu, étant déjà sans salaire et risquant de perdre leur assurance santé à partir du 1er avril. Pour tous ceux souffrant de pathologies chroniques ou dont les membres de la famille dépendaient de cette assurance, la situation aurait été très précaire.

Pourtant, la grève de Minneapolis n’avait aucune raison de rester à ce point isolée. Les syndicats enseignants sont parmi les plus gros du pays, de ceux qui disposent de plus de fonds. La Fédération Américaine des Enseignants (AFT) pèse plus de 500 millions de dollars et finance régulièrement le Parti Démocrate. Celle-ci a donné 100 000 dollars aux grévistes de Minneapolis, ce qui n’est clairement pas assez.

Forte de ses 1,6 millions de membres, l’AFT aurait pu envoyer un message clair : qu’elle serait là pour s’assurer que la caisse de grève permette aux enseignants de s’en sortir, pour couvrir les assurances santé, pour tout faire pour que les personnels puissent poursuivre à la grève.

L’AFT aurait pu organiser une véritable campagne nationale de solidarité. Les enseignants à travers tout le pays sont les mieux placés pour comprendre la lutte de leurs collègues à Minneapolis. Ils s’étaient d’ailleurs mis en grève en 2018 et 2019 dans plusieurs Etats (Virginie-Occidentale, Oklahoma, Arizona, Chicago, Los Angeles, Oakland...) et depuis, les conditions de travail n’ont fait qu’empirer avec la pandémie. Aujourd’hui, la moitié des enseignants étasuniens songent à démissionner. Le syndicat aurait pu organiser une journée de solidarité pour construire les caisses de grèves, prendre la rue et mettre un coup de projecteur sur la grève. Il aurait pu, et aurait dû, construire un mouvement national, en entraînant depuis Minneapolis le reste des enseignants du pays dans la bataille pour des établissements publics de qualité.

Mais le problème ne se limite pas à l’AFT. Education Minnesota (EM) est le plus gros syndicat de l’État du Minnesota avec 90 000 éducateurs représentés.

Sa présidente est venue en représentation sur les piquets 4 jours avant le début de la grève, et Education Minnesota a appuyé la réélection de l’administrateur local en soulignant son "soutien indéfectible apporté aux élèves et aux personnels de l’éducation". Les conditions de travail dans les écoles de la ville, son silence et son absence de soutien pendant la grève démentent totalement ses propos. Les pouvoirs en place ont un excédent de budget de plus de 9 milliards de dollars mais n’y touchent pas pour les personnels de l’éducation pourtant célébrés comme "travailleurs essentiels".

Alors qu’aujourd’hui les syndicats sont de véritables machines à financer le Parti Démocrate, ils devraient plutôt être des forces qui s’engagent corps et âme dans la bataille quand les enseignants se mobilisent.

Se battre pour étendre la démocratie syndicale

Tout au long des 3 semaines de grève, les enseignants ont été tenus à l’écart du déroulement des négociations. Les délégués syndicaux postaient de petites vidéos le matin, mais les propositions et contre-propositions n’ont jamais été rendues publiques. Il n’y avait absolument aucune structure qui permettent aux personnels de peser dans les discussions ou de suivre l’avancement du processus de négociation.

Que l’administration locale fasse des manœuvres procédurales pour limiter l’accès à ces négociations était prévisible. Mais, en face, il fallait refuser net ce genre de tactiques. Malheureusement, telle n’a pas été l’attitude de l’équipe de négociation. L’un de ses membres expliquait ainsi : " C’est vrai que nous n’avons pas tellement été transparents, que nous n’avons pas partagé tant d’informations, car traditionnellement la médiation n’est pas publique et nous avons décidé de rester dans ce cadre. Vous savez, nous nous étions engagés auprès de l’administration sur le fait de respecter les règles." Les négociations devraient inclure tous les adhérents, avec un accès au jour le jour à leur déroulement.

Dans les luttes futures, il faudra que les enseignants se battent pour des négociations transparentes, pour que tout personnel puisse avoir accès aux informations les plus complètes et les plus à jour possible. Celles-ci devraient être discutées sur les piquets et dans des assemblées générales, pour que tous les travailleurs puissent s’exprimer et décider de comment faire avancer la lutte.

Tout cela aurait été salutaire pour la qualité des discussions, et aurait de plus permis de révéler et de s’opposer à l’attitude des négociateurs de l’administration, qui ont quitté la table des négociations ou même parfois refusé de venir.

Les personnels ont été placés dans une position intenable : avant même que l’accord partiel leur soit rendu public, l’administration appelait les familles en disant que les cours reprenaient dès le lundi. Le samedi, les enseignants étaient censés avoir commencé à voter, sans même avoir eu le temps ou l’opportunité de débattre et de se décider. Quant au syndicat, il a fait la campagne pour l’accord, en postant des vidéos de personnels expliquant le raisonnement derrière leur vote... Une telle opportunité n’a pas été laissée à ceux qui souhaitaient s’opposer à l’accord, ce qui est anti-démocratique.

Le combat continue

Une nouvelle génération militante s’est formée dans la grève. Des personnels qui ne s’étaient jamais mis en grève ont soudain pris conscience de leur force sur les piquets, comme en témoigne un enseignant auprès de Left Voice : "Je ne me suis jamais senti aussi fort", déclare-t-il.

Durant cette grève, des centaines d’élèves sont venus sur les piquets, dans les manifestations en soutien à leurs profs et leurs assistants d’éducation. Mais ils ont aussi organisé leurs propres manifestations, notamment un sit-in de trois jours devant le Davis Center, là où les négociations avaient lieu. Alors que l’administration prétendait que les élèves étaient privés d’apprentissage à cause de la grève, une telle expérience est une véritable leçon qu’ils n’oublieront jamais. Ces élèves et ces enseignants, dont beaucoup s’était mobilisés pendant le mouvement Black Lives Matter, constituent une nouvelle génération d’activistes qui aura un rôle à jouer dans les batailles à venir. Bataille que beaucoup de personnels envisagent déjà à travers la renégociation du nouveau contrat, dans deux ans.

Même si la majorité a voté pour l’accord partiel, la plupart des enseignants n’en sont pas satisfaits. Parmi ceux qui ont voté pour, beaucoup ont bien conscience de ses défauts mais avaient l’impression qu’ils n’avaient plus les forces pour poursuivre la grève. Voter contre aurait peut-être ouvert un nouveau chapitre plus radical de la lutte et aurait pu arracher de plus grandes avancées, comme des travailleurs de John Deere [entreprise de l’agroalimentaire. Ndt.] l’ont fait pendant leur grève en refusant un accord partiel. Dans tous les cas, le sentiment largement partagé est que le combat pour défendre l’éducation publique ne s’arrête pas là. Beaucoup prévoient déjà de mieux s’organiser pour les prochaines négociations.
Cette expérience colossale et tout le travail qu’elle a nécessité ne se sont pas faits en vain. Nombreux sont les personnels qui se sont jetés à corps perdu dans la grève, malgré tous les sacrifices. Leur conviction et leur courage continueront de susciter l’inspiration.

Vers un mouvement national des profs

Si l’éducation publique existe aux États-Unis, c’est grâce aux victoires de la classe ouvrière. Mais aujourd’hui, les écoles publiques sont attaquées, affaiblies par les capitalistes, leurs budgets sont coupés, en particulier après des décennies d’austérité néo-libérale. A travers tous les États-Unis, les enseignants en ont assez. C’était ce ras-le-bol qui avait provoqué la vague de grève de 2018 et c’est la raison pour laquelle d’autres enseignants sont en ce moment en grève à Sacramento [Ville en Californie, NdT].

Les mesures d’austérité néolibérales ne sont pas la seule menace à laquelle les enseignants doivent faire face. Récemment, les établissements scolaires ont été la cible d’attaques racistes sur l’enseignement de l’Histoire, et d’une offensive renouvelée contre les droits des jeunes LGBTQ+. Les enseignants ont aussi un rôle à jouer dans cette lutte, qui a mobilisé les élèves.

La grève a souligné à quel point les personnels de l’éducation peuvent porter des revendications qui concernent toute la population, et des revendications de Black Lives Matter. Alors que les attaques pleuvent, il est urgent pour les enseignants de continuer à se battre pour les revendications de tous les opprimés.

En face, les forces réactionnaires contre l’éducation publique, les opprimés, les jeunes et les profs sont considérables. C’est pourquoi ce combat ne peut être laissé à un seul syndicat local et qu’un soutien large et non corporatiste des syndicats au niveau national est nécessaire. Il faut des syndicats qui ne soient pas les courroies de transmission du Parti Démocrate mais bien des outils de lutte pour les travailleurs à travers tous les États-Unis. Les enseignants ne peuvent pas compter sur les directions syndicales pour organiser la mobilisation : les luttes, les grèves et les décisions du quotidien doivent être basées sur une auto-organisation la plus démocratique possible, que les grévistes puissent débattre, voter régulièrement sur leurs revendications et leurs priorités.

Pour reprendre les mots d’un enseignant : "Ces dernières années, on a beaucoup senti peser le poids du capitalisme sur nos épaules. Mais dans notre lutte, dans la joie qui s’en dégage, j’ai trouvé une nouvelle énergie. Je pense que cette grève m’a changé pour toujours."
Ce n’est que le premier chapitre de la lutte.

Article initialement paru sur Left Voice, traduit par Elise Chotsk



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