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Politique

« Conflans : après l'horreur, refuser l'instrumentalisation »

Marion, enseignante : « On nous demande de s’unir avec ceux qui détruisent l’éducation nationale »

Après le choc de Conflans, Marion, enseignante dans le 93, revient sur la période qui s'ouvre entre récupération politique et islamophobie lors du meeting en ligne « Conflans : après l'horreur, refuser l'instrumentalisation ».

samedi 24 octobre

Après le choc de Conflans, Marion, enseignante dans le 93 revient sur la période qui s’ouvre entre récupération politique et islamophobie lors du meeting en ligne « Conflans : après l’horreur, refuser l’instrumentalisation »

Il y a besoin, je pense, d’entendre une voix alternative dans la période qui est pleine de contradiction. L’état d’esprit dans l’éducation nationale c’est le choc. Enfin, je pense qu’on s’est tous quelque part un peu identifié à notre collègue Samuel Paty, qui était un collègue prof d’histoire géo à Conflans. C’est terrible parce qu’en plus ça arrive au moment où on allait enfin pouvoir respirer, ça allait être les vacances pour tous les profs, c’était un peu le moment où on s’attendait à décompresser. Et voilà, il s’est passé l’horreur en fait, il a été tué hyper violemment, on a tous été saisi par ce drame.

On est saisis, d’autant plus qu’en fait c’était un peu la pire rentrée de notre vie. Il y a une pandémie et on a peu de moyens pour y faire face, on a juste eu des masques qui se sont avérés être toxiques, avec lesquels on a fait toute la reprise, on a pas eu de gel hydroalcoolique, rien d’adapté en fait. C’est à dire qu’on avait autant d’élèves si ce n’est plus : cette situation épidémique est couplée avec les réformes Blanquer qui s’accentuent, qui s’expérimentent sur le terrain, parfois dans la violence, parce que pour le lycée ça veut dire beaucoup plus d’élèves dans les salles de classe. En période de pandémie, dans l’Éducation Nationale tout à coup on a 10 collègues en moins avec deux collègues contaminés mais 10 cas contacts donc ça veut dire qu’on a des trous dans les emplois du temps, des profs qui ne sont pas remplacés. Parfois cela touche les AED et des CPE, donc le personnel de surveillance, pas remplacés non plus. Des AED, à qui on demande de cacher les cas de covid. Donc une gestion de la crise sanitaire qui nous a mis dans un état psychologique extrêmement difficile. Faut bien voir ça, à la fois pandémie, à la fois réforme Blanquer qui s’accentue et là, au moment où on pensait souffler un peu, on a un collègue qui se fait tuer violemment devant un établissement scolaire.

La récupération politique du meurtre de Samuel Paty a suscité beaucoup de débats surtout en région parisienne parce qu’on a voulu nous imposer, place de la République, Blanquer-Macron-Schiappa. Une ribambelle de personnes qui nous font la guerre depuis des années avec des réformes austéritaires qui s’expérimentent tous les jours en termes de moyens comme je le disais. On nous a demandé de faire l’unité nationale à côté de ceux qui détruisent nos conditions de travail. Donc ça a suscité beaucoup de débats chez les profs parce qu’à la fois on avait envie de rendre hommage à notre collègue, de pouvoir être là et de se recueillir pour juste partager ce moment ensemble mais les dernières personnes avec lesquelles on avant envie de le partager ce sont celles qui sont en train de prévoir 1800 suppressions de postes dans le second degré, ce sont celles qui sont en train de casser le statut de l’éducation, celles qui prétendent nous augmenter alors qu’ils nous enlèvent les primes REP ou les primes REP+ et qu’il sont en train de casser l’éducation prioritaire. Donc en fait c’était vraiment très compliqué, on était tous sous le choc de l’émotion.

C’est vraiment le fait que Macron nous appelle les héros de la nation qui a alimenté la colère. Tout à coup il y a une image romantique qui est rendue des profs sur les plateaux télés, le bon vieux prof d’histoire géo gentil, qui fait des blagues etc. et c’est très loin de la réalité de notre quotidien. La réalité c’est qu’avec la casse du statut il y a beaucoup de profs qui sont contractualisés, que les élèves ont un prof d’histoire géo pour 6 mois ou 3 mois, il y a un turn over constant. Il y a aussi beaucoup de burn out dans l’éducation, c’est à dire qu’en fait c’est comme dans la santé, c’est comme dans tous les autres secteurs de la société : on a de moins en moins de moyens. On ne voulait pas défiler à côté des gens qui sont en train de sacrifier l’école. C’était très difficile pour nous, on veut avoir notre temps de deuil et d’hommage à notre collègue mais pas de cette façon là. Pas de récupération et pas d’unité avec ceux qui sont responsables, par ailleurs, de beaucoup de choses.

Étant prof dans le 93, je pense qu’il y a comme d’habitude, une espèce de stigmatisation parce que Conflans c’est pas le 93 et il y a une manière de toujours vouloir rapporter ça aux quartiers « difficiles ». L’éducation elle est attaquée dans son ensemble et il y a une vérité dans la question qui est un peu posée dans le débat public : évidement que dans les quartiers délaissés comme le 93, à l’aune d’une crise économique avec une situation de pandémie qui s’accélère, la situation sociale est particulièrement difficile. Comme cette violence sociale, elle ne s’arrête pas aux portes de l’établissement, évidemment qu’en fait ce qu’on retrouve en cours c’est de la violence. Mais de la violence sociale, c’est-à-dire que pendant la pandémie, il y avait des gamins qui avaient faim, du coup il a fallu organiser des distributions de bouffe. C’est pour dire, les gamins qui ont faim, qui dorment dans des HLM, des taudis, il ne peuvent pas faire cours normalement et face à ça, le gouvernement ne met aucun quartier dit « difficile » dans les « zones prioritaires », dont on voit bien qu’elles n’ont rien de prioritaire pour eux. Cette difficulté à laquelle on fait face, elle est sans aucun accompagnement en réalité. Au niveau des lycées, la prime REP+ a sauté en début d’année. Donc en fait ils prétendent se larmoyer, disant que les profs ont été choyés etc. La vérité c’est que sur le terrain c’est très difficile. Je pourrais citer d’autres exemples : à Paul Eluard à Saint Denis, un gamin s’est fait poignarder pour des histoires de harcèlement. Honnêtement, s’il y avait eu suffisamment de CPE, d’encadrement etc., s’il n’y avait pas eu les réformes Blanquer avec plus de 35 élèves par classe, on en serait pas là !

C’est ça la situation, c’est que les réformes elle permettent des drames en vérité. Un autre exemple au lycée Feyder à Epinay est très parlant : les profs font cours dans des préfabriqués, il n’y a pas de cours de récré, les toilettes débordent, les enfants n’ont pas de savons dans une situation épidémique avec l’éducation nationale qui est le troisième cluster de France, je le rappelle ! Comment peut-on faire cours sereinement ? Donc l’unité nationale, on a du mal à l’entendre. Et surtout quand on nous annonce des suppressions de postes et des salaires de misère. Moi je suis à 1700 euros pour suivre 200 élèves avec des heures impossibles etc. Je crois que les gens ne se rendent pas compte de ce que ça veut dire être prof aujourd’hui : ce sont des conditions très dégradées.

Au sujet de la polémique islamophobe d’en ce moment dans l’éducation nationale, de la volonté de Blanquer de mettre les caricatures du prophète dans les classes, de mettre en place 5 axes déclinant les 5 « pilliers » de la loi séparatisme, c’est primordial de voir comment ils arrivent à garrotter les consciences avec cette offensive réactionnaire. Leur objectif, c’est la division. Ils mettent au devant de la table beaucoup de débats à des fins réactionnaires, mais sur la question de la liberté d’expression ça me pose problème. Parce que chez les profs ça fait 3 ans qu’on est en train de se révolter, de lutter contre les réformes Blanquer et on voit que tous ceux qui sont aux avant-gardes, ils se prennent des inspections, des mutations et compagnie. On voit les 4 collègues de Melle qui se sont révoltés contre les E3C, c’est-à-dire que les profs ils se retrouvent à 35-40 élèves par classe, ils ont même pas assez de chaises pour faire cours ! Les élèves n’ont même pas de profs principaux ! C’est un scandale ce bac Blanquer ! Les collègues ont dit « non » aux côtés de leurs élèves et maintenant ils ont été relevés de leurs fonctions. Ce que je voulais dire c’est que tous ceux qui ont lutté pendant la dernière période du côté des profs ils s’en sont pris plein la gueule, des mutations disciplinaires dans tous les sens, dès qu’on commence à critiquer l’institution on se prend des blâmes ! Donc on se demande, la liberté d’expression, où elle est ? Parce que la liberté d’expression quand on commence à critiquer le gouvernement comme ça a pu être le cas des Gilets Jaunes, on s’en prend plein la gueule. S’ils aiment les caricatures et bien on va leur en faire !

Omar Slaouti et Youcef Brakni avaient raison d’interpeller les directions syndicales de l’éducation pour qu’elle se positionnent du côtés de celles et ceux qui se font durement stigmatiser dans la période. Et je voulais finir sur qu’est-ce qu’on propose : on ne peut pas continuer comme ca : est ce qu’on a envoie de continuer de vivre dans une société où quand il y a une pandémie on nous répond couvre-feu, avec un gouvernent qui est ouvertement raciste ? Est ce qu’on a envie de continuer avec cette société qui brise l’école ou la santé ? Je pense que personne ne le veut et il y a une urgence à militer, à dire que ce n’est plus possible et plus respirable. On avait lancé un mouvement l’année dernière « sois prof et tais-toi » parce que Blanquer nous muselait mais je pense qu’il est plus que jamais d’actualité. Il va falloir qu’on ouvre notre gueule, qu’on s’organise et qu’on se mette à militer contre cette offensive là !