À 50 ans de sa fondation

Les leçons du FHAR

Camille Münzer

Adrien Balestrini

Camille Lupo

Les leçons du FHAR

Camille Münzer

Adrien Balestrini

Camille Lupo

Mai 68 a ouvert une période d’intense lutte de classes dans l’hexagone. Pendant plus d’une décennie, la révolte des jeunes et des travailleuses et des travailleurs allait gagner d’autres secteurs opprimés qui, eux aussi, voulaient “jouir sans entraves” et renverser le vieux monde. Cette montée des luttes a eu des répercussions à l’internationale et dans plusieurs domaines de la vie. Cela a notamment été le cas aux USA où les émeutes de Stonewall en 1969 ont donné l’exemple d’une lutte radicale contre l’oppression policière sur les minorités. Porté par ces expériences, le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) voit le jour aux lendemains de mai 68, créant les bases d’une perspective révolutionnaire pour les LGBTI en France. Parce qu’il conjugue la lutte pour l’émancipation des sexualités et des identités de genre avec une perspective révolutionnaire, il est important de revenir sur les leçons du FHAR pour la lutte des LGBTI aujourd’hui.

Leçon 1 : l’intégration dans la société capitaliste ne nous émancipera pas

Comme on l’a dit plus haut, le FHAR est un produit des “années 68”, il est la continuation de la révolte des jeunes, des femmes et des travailleurs sur l’arène de la sexualité. Mais il est aussi une réaction à l’orientation d’associations comme Arcadie, pour qui les “homosexuels” pouvaient obtenir une place dans la société en intégrant les classes supérieures et en devenant “respectables”. Cette association est fondée en 1954 par André Baudry autour d’une revue du même nom en tant qu’association “homophile”. L’organisation mène une politique de lobbying auprès des autorités politiques, refuse de se voir comme un mouvement militant, en même temps qu’elle rejette toute forme de “politisation” (surtout à gauche). Elle réunit en son sein principalement des hommes blancs homosexuels de classe moyenne et supérieure, laissant de côté les lesbiennes, bis et trans. Enfin, l’association rejette aussi toute forme d’érotisme et toute pornographie, et défendait l’intériorisation du désir et la discrétion. Pour André Baudry et les arcadiens, l’“homosexualité respectable” s’oppose donc aux “folles”, trop voyants et scandaleux, et qui donnent une mauvaise image de l’homosexualité.

Mais c’est surtout dans sa stratégie qu’Arcadie pose problème. Elle consistait à faire entrer nos désirs dans les cadres étroits de la société capitaliste et hétéropatriarcale. De cette stratégie résulte finalement un échec important, dans la mesure où elle n’arrive pas à venir à bout de la répression de l’État gaulliste. En juillet 1960, l’amendement Mirguet condamne l’outrage public à la pudeur et inclut l’homosexualité dans les « fléaux sociaux », au même titre que l’alcoolisme et la tuberculose.

La première leçon du FHAR est celle-là : l’intégration dans la société capitaliste ne nous émancipera pas. Ce n’est pas parce qu’il y a des patrons et des politiciens queer que le sort des personnes queer dans leur ensemble risque de s’améliorer. C’est ainsi que le FHAR l’exprime dans son manifeste, le Rapport contre la normalité : “Enculés trop souvent sans plaisir, possédés par tous les bouts, croyant à cette foutaise insensée que la bourgeoisie allait les intégrer s’ils étaient bien sages, bien complaisants, sous le prétexte absurde qu’il y a des flics pédés, des curés pédés, des préfets pédés, des ministres pédés ou des industriels pédésx, les homosexuels, qui ne bénéficient d’aucune protection de la prétendue République française, ont accepté, pendant des années, de fermer leur gueule. Et puis, tout d’un coup, finie la comédie : on brûle le théâtre ; on gueule : « à bas les hétérofliks ! » Et l’on crache sur les homosexuels « honorables », bien-pensants. Respectés de leur concierge et des autorités établies, salauds, on aura votre peau aussi !

Les choses ont changé depuis les années 1970 sous les coups de la transformation néolibérale du capitalisme. Si les salons d’Arcadie et son activité de lobbying s’opposait à l’homosexualité clandestine et aux manifestations du FHAR, la communauté LGBTI est traversée aujourd’hui par d’autres tensions. Comme le dit Peter Drucker, la répression des sexualités et des identités de genre minoritaires dans les années 1970 a laissé la place à une intégration de certains secteurs LGBTI, notamment ceux appartenant aux classes dominantes. Cependant, ceci s’est fait au travers de l’exclusion des personnes queer les plus précaires et de certains minorités au sein de la communauté LGBT, notamment les personnes trans, intersexuées et racisées. Cette intégration s’est faite également au travers de l’alignement des positions du mouvement LGBTI sur les politiques impérialistes et de stigmatisation des étrangers et des musulmans, ce qui a donné naissance à ce que le théoricien Kevin Floyd appelle l’“homonationalisme”.

Pourtant, comme le montre le FHAR, c’est une illusion que de penser que l’émancipation de quelques-uns peut se faire sans l’émancipation de toutes et de tous. Le FHAR rappelle que le combat des LGBT ne peut être complètement approprié par la bourgeoisie : celle-ci ne tolérera jamais la libre disposition des corps, tant elle est antinomique avec l’exploitation capitaliste.

Leçon 2 : la lutte contre le capitalisme et la lutte contre la société hétéropatriarcale sont liées

Avant le FHAR, il y avait les lesbiennes. Une cinquantaine d’entre elles, alors militantes et membres du MLF et d’Arcadie, sont jugées trop radicales et partent de l’organisation de Baudry pour créer des assemblées générales dans lesquelles sont discutées des idées révolutionnaires voulant mettre à bas le système hétéropatriarcal. Pour reprendre les mots de Françoise d’Eaubonne, fondatrice et militante de ce qui deviendra en 1971 le FHAR, en réaction au conservatisme des homosexuels bourgeois : “Vous dîtes que la société doit intégrer les homosexuels, moi je dis que les homosexuels doivent désintégrer la société !”.

La deuxième leçon du FHAR est donc celle-là : la lutte contre le capitalisme et la lutte contre la société hétéropatriarcale sont indissociables, et le seul moyen d’en finir avec les deux est une révolution. Dans un article intitulé “Les pédés et la révolution”, publié dans le numéro 12 du journal Tout ! en 1971, le FHAR répond à l’affirmation que la lutte pour les droits des LGBTI n’atteint pas la bourgeoisie. Ce numéro de Tout ! provoque une vague de protestation de l’extrême-gauche jusqu’à la gauche institutionnelle : « pour ce qui en est de la hiérarchie des luttes révolutionnaires selon l’urgence, les homosexuels ne prétendent pas que le combat contre la sexualité et la sexualité bourgeoise doit être placé au premier plan. Ils pensent seulement que ce combat est inséparable de la lutte contre l’exploitation socio-économique. L’un sans l’autre reste lettre morte ». Pour le FHAR, lutte des LGBTI n’est donc pas une lutte parcellaire, qui ne concerne qu’un secteur de la société. Pour lui, la bourgeoisie doit être attaquée sur tous les fronts où elle fait sentir son oppression.

Le FHAR s’est aussi fortement inspiré des idées féministes révolutionnaires qui l’ont précédé et qui allient aussi la lutte contre l’hétéropatriarcat à la lutte contre l’exploitation capitaliste, comme le montre cet extrait du Rapport contre la normalité : “Pour nous, la lutte des classes passe aussi par le corps. C’est-à-dire que notre refus de subir la dictature de la bourgeoisie est en train de libérer le corps de cette prison où deux mille ans de répression sexuelle, de travail aliéné et d’oppression économique l’ont systématiquement enfermé. Il n’est donc pas question de séparer notre lutte sexuelle et notre combat quotidien pour la réalisation de nos désirs, de notre lutte anticapitaliste, de notre lutte pour une société sans classes, sans maître ni esclave”.

Le combat du FHAR s’inscrit donc résolument dans la lutte révolutionnaire des années 68 pour une autre société. Leur but est de « dresser, avec le concours de tous les autres révolutionnaires, un projet crédible de monde nouveau. Cela ne peut aller sans une abolition du couple et surtout de la famille, désignée par l’État colle unique cellule possible de la vie, toutes les autres étant définies commodément à l’avance comme irréalistes ou menant au chaos » (“Les pédés et la révolution”).

Leçon 3 : L’alliance du mouvement LGBTI+ et du mouvement ouvrier ne peut se faire qu’en lutte contre la bureaucratie syndicale !

La troisième leçon du FHAR est qu’il a cherché à s’adresser directement aux organisations du mouvement ouvrier et à l’extrême gauche, et à combattre les bureaucraties politiques et syndicales héritées du stalinisme qui dirigeaient le mouvement ouvrier à l’époque. Ainsi, peu de temps après sa fondation, le FHAR organise un cortège à la manifestation du 1er mai 1971, aux côtés du Mouvement de libération des femmes et des Comités d’Action Lycéens, avec des slogans comme « Les pédés dans la rue », « Nous sommes tous un fléau social », « Nous ne sommes pas des poupées », « À bas les phallocrates ». Ce défilé a provoqué des attaques dans les journaux de nombreuses organisations politiques à l’extrême gauche, comme le rapporte le Rapport contre la normalité. Ainsi, dans son journal, Lutte ouvrière voit dans le FHAR un “courant intellectuel petit-bourgeois”, qui fait de la “liberté sexuelle” l’essentiel de son activité. Le FHAR rappelle alors à Lutte ouvrière les fondamentaux du marxisme, notamment que “si vous êtes marxistes, vous devriez savoir que la mise en question du capitalisme passe aussi par l’abolition de la famille bourgeoise, du couple hétérosexuel bourgeois, par la fin des idéologies” et qu’“il est tout de même assez paradoxal que des gens qui ont prétendu et continuent à prétendre lutter contre le stalinisme se conduisent à l’égard de la sexualité en général et de l’homosexualité en particulier comme des staliniens”.

Il faut rappeler que le mouvement ouvrier à l’époque est hégémonisé par le Parti communiste français, qui rejette tant l’homosexualité que l’avortement au nom du “peuple” et de la “nation”. Si pour l’État l’homosexualité est un crime, pour le PCF elle est “une tradition étrangère à la classe ouvrière”, un “vice d’aristocrate” ou une “perversion bourgeoise et occidentale”. On se souvient notamment lorsque Jacques Duclos, candidat communiste à l’élection présidentielle en 1971, a répondu aux interpellations de militants du FHAR lors d’un meeting en déclarant : “Allez-vous faire soigner, bande de pédérastes, le PCF est sain !”. L’homophobie du PCF allait se manifester encore pour de très longues années, comme le montre une suite de prises de positions publiques jusque dans les années 1990.

Pourtant, le FHAR n’a pas cessé de vouloir se lier à l’extrême gauche et à la classe ouvrière. Le groupe 11 du FHAR en particulier a revendiqué jusqu’à la fin le rapprochement avec l’extrême-gauche. Le lendemain du 1er mai, l’Humanité qualifie l’apparition du FHAR et du MLF de “masquarade”. Dans le numéro 1 de l’Antinorm, le journal du FHAR, le groupe 11 répond aux communistes, en s’adressant tout particulièrement aux militants LGBTI du PCF pour appeler à l’unité d’action : “La classe ouvrière n’appartient pas à la direction du P.C.F., pas plus que le marxisme. C’est pourquoi nous nous refusons à faire des complexes par rapport à lui : nous dénoncerons et nous combattrons systématiquement l’orthodoxie sexuelle qu’il voudrait nous imposer. Nous disons merde aux phallocrates hétéroflics de l’appareil du P.C.F. comme nous disons merde à tous les hétéroflics phallocrates. Ce que nous savons, c’est qu’il y a au P.C.F. comme partout ailleurs des gouines et des pédés dont nous sommes solidaires. Ils sont peut-être simplement un peu plus culpabilisés par l’intox « normalisante » de leurs représentants officiels. C’est avec eux que nous voulons réaliser l’unité d’action théorique et pratique : c’est avec eux que nous devons combattre l’idéologie phallocrate distillée à longueur de colonnes dans « I’Humanité » par le lamentable Dr Muldworf, spécialiste maison des questions sexuelles et qui ose se prétendre psychanalyste ! C’est avec eux, dans la mesure où nous parviendrons à leur proposer un combat clair, que nous démolirons toutes les normalités bourgeoises capitalistes chrétiennes aussi bien que les « normalisations » d’une morale soi-disant socialiste !”.

Ainsi, pour s’allier avec le mouvement ouvrier, il faut combattre ses directions bureaucratiques (autrefois staliniennes) qui divisent les luttes, quand elles ne défendent pas elles-mêmes des préjugés homophobes. Par le passé, cette même bureaucratie a enterré les espoirs d’émancipation sociale nés avec la révolution russe de 1917. Au lieu de combattre toutes les oppressions, le stalinisme associait l’homosexualité à une déviation petite-bourgeoise, comme un moyen de réprimer des intellectuels ou de renforcer la famille nucléaire. Aujourd’hui, la tutelle du stalinisme sur le mouvement ouvrier s’est affaiblie, laissant la possibilité aux idées révolutionnaires de percer au sein de la classe ouvrière et de construire une véritable alliance entre exploité·e·s et opprimé·e·s.

De sa création à sa disparition en 1974, le FHAR aura réussi à devenir “une référence majeure de la mémoire homosexuelle” (Qui sème le vent récolte la tapette) en quelques années d’existence. Seulement, les différentes visions qui s’affrontaient dans le mouvement le rendait très hétérogène et instable, établissant ainsi ce que l’historien canadien Michael Sibalis nomme comme une “déconnexion évidente entre les visées politiques du FHAR et les attentes plus prosaïques de la plupart des jeunes hommes présents à ces réunions.” Malgré les avancées significatives qu’a produit le FHAR pour doter ses militant·e·s d’une perspective révolutionnaire, l’absence de stratégie claire a provoqué son délitement.

Il est clair maintenant que l’émergence d’un militantisme qui plaçait au coeur de son activité la lutte pour la libération sexuelle n’a pas été une promenade de santé mais, au contraire, a dû s’affronter aux obstacles laissés d’un côté par le système capitaliste et de l’autre côté par le stalinisme. Aujourd’hui, une nouvelle génération de jeunes se politise sur les questions de genre et de sexualité. La société capitaliste et hétéropatriarcale n’a rien à leur offrir. Les directions officielles du mouvement LGBTI non plus, à part la vieille stratégie d’intégration au sein des institutions, stratégie qui a prouvé son échec plus d’une fois. Le FHAR avait compris que pour nous émanciper, il fallait faire la révolution, en alliance avec les exploité·e·s. C’est pourquoi il est essentiel de renouer avec ce combat et revendiquer l’esprit du mouvement de libération homosexuelle des années 70, en prenant en compte ses limites, afin d’atteindre enfin une réelle libération du genre et de la sexualité.

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