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Les évaluations nationales : entre pression pour les élèves, classement des établissements et flicage des enseignants

Ce mardi 15 septembre débutaient les évaluations nationales obligatoires pour tous les élèves de CP, CE1, 6e et en seconde. Les élèves passent donc une série de tests en mathématiques et en français censés mesurer les effets du confinement sur leurs apprentissages. Mais à quoi vont servir ces évaluations ?

vendredi 18 septembre

Crédits photo : BORIS HORVAT / AFP

À la suite du confinement « tous les élèves et notamment les plus fragiles doivent bénéficier dès les premiers jours de l’année scolaire d’un accompagnement ciblé et renforcé pour surmonter leurs éventuelles difficultés scolaires », explique le ministère de l’éducation nationale. Pour ce faire, Jean-Michel Blanquer a annoncé la mise en place d’évaluations spécifiques et systémiques pour les élèves des niveaux charnières notamment en mathématiques et le français. Un test de fluence - lecture à haute voix durant une minute - a été introduit en sixième, et tous les élèves qui entrent en seconde sont désormais testés.

Ces évaluations ne sont pas nouvelles. C’est en 2008 que le ministre Xavier Darcos avait balayé les évaluations diagnostiques de CE2 et 6epour les remplacer par des évaluations nationales en CE1 et CM2 d’un nouveau type. Ces évaluations standardisées et destinées à mesurer les acquis de tous les élèves ont suscité une polémique sans précédent jusqu’en 2012. Elles sont alors toutes abandonnées n’ayant pas fait la preuve de leur efficacité sur les résultats des élèves avant d’être réintroduites par Jean-Michel Blanquer.
Ces évaluations imposées par en haut sont vivement critiquées sur le terrain que ce soit au niveau de leur contenu, de leur forme de passation, du rôle de l’enseignant-e réduit à simple exécutant mais aussi sur la constitution d’une banque de données sur les établissements de tests hébergés sur le serveur d’Amazon.

Quelle logique se cache derrière de telles évaluations nationales standardisées ?

Outre le fait que cette culture de l’évaluation permanente, cheval de bataille de Blanquer, suscite encore plus de pression scolaire et anxiété pour les élèves à l’heure où ils devraient revenir à l’école en confiance, on peut s’interroger sur la finalité de telles évaluations nationales standardisées et corrigées automatiquement. Comment pourraient-elles cerner les besoins des élèves ? Rappelons que l’évaluation des apprentissages des élèves est une pratique inscrite dans le quotidien de la classe. C’est ce qui permet à l’enseignant de valoriser les réussites, de comprendre les difficultés et d’adapter son enseignement aux besoins des élèves pour leur permettre de progresser.

Ce qui est en jeu en réalité, loin de vouloir aider les élèves par l’identification de leurs difficultés, c’est l’effet totalement inverse, évaluer, comparer, classer les équipes d’enseignants, les projets des écoles, des collèges et des lycées de la France entière. Chaque établissement scolaire, chaque école, chaque lycée pourra se voir doté d’un degré de « performance » pour faire progresser les élèves. Une fois rendues publiques, cela pourrait faciliter la concurrence entre les établissements.

Il est facile de deviner alors les effets d’une telle politique quand on regarde à quoi servent les évaluations dans les pays qui ont basculé dans le « new public management ». Ce sont les pays anglo-saxons qui se sont le plus engagés dans la culture de l’évaluation. Aux États-Unis les évaluations exercent un fort contrôle sur les enseignant-e-s dont la rémunération et l’affectation peuvent dépendre des résultats. Au Royaume-Uni, dans le contexte de dérégulation de la carte scolaire, les protocoles standardisés participent d’une mise en concurrence des écoles. Cette pression indirecte favorise l’émergence de pratiques pédagogiques uniformisées. Les enseignements deviennent obsédés par la réussite aux tests et réduisent donc les finalités de l’éducation aux entraînements nécessaires pour obtenir de bons résultats.

Ce qu’on voit également, c’est que ces évaluations se basent sur les neurosciences, chères à Jean-Michel Blanquer. Comme le signale un article dans l’Humanité, le ministre « reste persuadé que cette connaissance du fonctionnement du cerveau, de plus en plus fine grâce aux progrès de l’imagerie médicale, doit permettre d’adapter les pratiques des professeurs aux activités cognitives de l’élève ». Au-delà, ce crédit donné aux neurosciences peut donner l’illusion qu’une « bonne pratique » existe et qu’il suffirait que les enseignants l’appliquent à la lettre pour que tout s’arrange dans les classes. « Mais cette vision est fausse, souligne Francette Popineau (co-secrétaire Snuipp FSU). Que les enseignants aient une bonne connaissance des recherches scientifiques, bien sûr, mais cet apport doit être traduit en acte pédagogique, propre à l’enseignant. C’est ce va-et-vient, ce dialogue permanent entre terrain et recherche, qui est efficace, pas l’injonction magique qui tombe d’en haut... »

Une telle vision est pratique pour nous faire croire que l’épidémie a généré des inégalités. En réalité, elle a révélé des inégalités déjà existantes et inscrites dans la structure même du système scolaire. Le paradoxe du discours de Jean-Michel Blanquer est qu’il ne cesse de proclamer la lutte contre les inégalités tout en infléchissant les orientations du système scolaire vers une sélection accrue.

Mais n’en déplaise à Blanquer, Il existe un véritable déterminisme social et géographique qui préside aux destinées des enfants, qui oblige les élèves des quartiers populaires et défavorisés ou des milieux ruraux à revoir leurs ambitions à la baisse, à s’empêcher de penser et de rêver aux meilleures formations, à penser que ça n’est pas fait pour eux. C’est ce que les travaux du sociologue Pierre Bourdieu ont mis en lumière, en faisant le constat d’une corrélation entre l’origine sociale d’une part et l’orientation scolaire d’autre part, mais aussi en montrant que l’école joue un rôle de légitimation et de reproduction des inégalités sociales.

Un questionnaire complémentaire pour fliquer les profs

Dans les évaluations s’est glissé un « petit questionnaire » ou des questions particulières ont été ajoutées pour connaître le vécu de l’élève pendant le confinement. Mais celui-ci interroge les élèves sur la manière dont les enseignants fournissaient le travail à faire, sur le type de travail fournit par l’enseignant (activités, audio, exercices des manuels scolaires…) ou encore la quantité de travail donnée.

C’est dans la remontée des réponses que se dévoile le danger de ces évaluations : l’apparition d’un système qui évalue les équipes d’enseignants et donne les critères de mérite voulus par le Ministère.

Tout cela n’a rien d’étonnant lorsque l’on sait que Blanquer est aussi un ministre d’un gouvernement libéral qui ne cherche que la rentabilité au service du patronat. C’est bien pour cela qu’il martelait sans cesse que les enseignants devaient produire des cours, des supports et continuer à évaluer dès le début du confinement. Mais les enseignants ont conscience que la pédagogie ce n’est pas produire en quantité.

De même, recueillir de telles informations intervient à point nommé pour le ministère alors que doit s’ouvrir prochainement « le grenelle des professeurs ». Sous couvert d’une promesse fumeuse de revalorisation salariale, Blanquer cherche en réalité la « transformation profonde du système éducatif » et de sa « modernisation », qui passe par des réflexions sur la « gestion des ressources humaines » et la « place des enseignants dans la société ». Difficile de ne pas voir dans ce vocabulaire la poursuite de la destruction du service public d’éducation pour y importer le modèle du secteur privé mais également renforcer les pressions managériales sur le corps enseignant.

Une fois de plus, les évaluations que les politiques et injonctions imposées par en haut, par un ministère dépassé et en dehors des réalités quotidiennes ne résoudra en rien les problèmes. Ce sont donc les enseignants, les élèves, les parents qui ont l’expertise pour définir le rythme de travail et le contenu des apprentissages.

Dans l’immédiat pour que l’éducation soit à la portée de tous, l’éducation nationale a besoin de plus de moyens humains et matériels au contraire des logiques actuelles de ce gouvernement qui ne cesse de détruire le service public d’éducation.

Il existe des solutions immédiates : des moyens réels pour réduire les inégalités. Cela passe par la réduction des effectifs dans les classes, l’embauche massive de personnels pour répondre aux besoins urgents en matière d’éducation, la rénovation des établissements les plus vétustes et l’augmentation du nombre de salles de classe dans les établissements.
Alors que 100 milliards ont été débloqués pour le patronat alors qu’il licencie à tour de bras, l’argent doit servir au service public !




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