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"Le rôle de la classe ouvrière a été décisif" - Entretien avec des étudiants du Myanmar

Dans cet entretien réalisé par Left Voice, deux militants étudiants du Myanmar reviennent sur l'histoire du pays, sur le rôle du mouvement étudiant et des travailleurs dans la lutte contre le coup d'État.

vendredi 11 juin

Mandalay le 7 février dernier. Crédit photo : AFP

Les étudiants du Myanmar ont joué un rôle essentiel dans la lutte contre le coup d’État militaire, depuis la prise de pouvoir en février. Left Voice s’est entretenu avec deux étudiants militants du Myanmar pour évoquer l’histoire de leur pays, leur rôle dans la mobilisation actuelle et la meilleure façon pour la gauche internationale de les aider. Tous deux utilisent des pseudonymes afin de protéger leur identité. Article traduit de l’anglais par Inès Rossi.

Left Voice : Comment le colonialisme et l’impérialisme qui ont marqué l’histoire du Myanmar ont-ils affecté le pays ?

M : En 1885, le règne de la dernière dynastie du Myanmar s’est achevé du fait des colons britanniques, qui dirigeaient alors la quasi-totalité du Myanmar. Mais il faut souligner que les Britanniques n’ont jamais administré le Myanmar comme une entité unique. Chaque minorité ethnique était administrée séparément. Les britanniques classaient par exemple les sujets en différents groupes ethniques. Cette distinction stricte était en fait assez artificielle et arbitraire et continue de peser sur la vie politique d’aujourd’hui. L’armée birmane a été créée au cours de la lutte pour l’indépendance vis-à-vis du Japon impérial, qui a occupé le Myanmar de 1943 à 1945. C’est un héritage très contestable et on pourrait dire que les forces armées birmanes portent en elles des germes fascistes depuis leur création.

LV : Comme vous l’avez expliqué, les clivages ethniques du Myanmar sont en grande partie le résultat des ingérences étrangères. Comment la lutte actuelle contre le coup d’État a-t-elle fait évoluer les relations entre les différents groupes ethniques du pays ?

M : Avant, les Bamars étaient généralement indifférents aux souffrances des autres communautés. Maintenant, compte tenu de la détresse dans laquelle est plongé le peuple, ils sont beaucoup plus solidaires. Beaucoup de jeunes gens ont exprimé leurs regrets d’avoir fermé les yeux. Et beaucoup regrettent désormais leur attitude hostile à l’égard des Rohingyas, qui étaient les opprimés des opprimés. La perspective d’une véritable réconciliation entre tous les peuples opprimés est désormais ouverte, en vue de construire ensemble une nouvelle société où nous pourrons coexister. Mais de nombreux défis restent à relever.

K : De nombreux jeunes se sont rendu compte que lorsqu’ils présentaient des excuses à d’autres groupes ethniques, ils oubliaient généralement les Rohingyas. Ils admettent qu’il a pu y avoir un génocide, mais ils ne les acceptent toujours pas comme Birmans à part entière. Et ce phénomène est toujours d’actualité. Le gouvernement intérimaire, ou gouvernement d’unité nationale, a apporté son soutien à certaines minorités. Mais leurs promesses et leurs actions ne sont pas très prometteuses pour les autres groupes ethniques. Je crains donc que de graves problèmes persistent, même après notre victoire.

LV : Comment vous êtes-vous engagée dans le militantisme et qu’est-ce que cela vous a fait de faire partie de cet énorme mouvement de résistance ?

K : Pour ma part, je ne faisais pas partie d’un syndicat étudiant ou autre, mais je faisais partie d’un groupe dirigé par des étudiants. Nous échangions sur nos idées politiques. J’étais donc au fait de ces questions et lorsque le coup d’État a commencé, nous avons défilé dans la rue et participé à l’organisation de manifestations.

LV : On entend souvent dire que les jeunes au Myanmar se mobilisent davantage parce qu’ils ont vécu moins de temps sous un régime militaire que les autres générations. Est-ce vrai ? Est-ce un facteur déterminant dans la mobilisation de la jeunesse ?

K : Même à l’époque coloniale, les figures du mouvement pour l’indépendance étaient issues du mouvement étudiant. Les étudiants ont toujours incarné la conscience du pays, même lorsque la classe ouvrière se laissait séduire par l’idéologie de l’oppresseur. Des personnalités comme Aung San Suu Kyi ont fait l’objet d’un culte de la personnalité. Et même aux moments où ces figures étaient populaires, les étudiants sont restés du côté de la lutte.

LV : Concerant la situation post-coup d’État, comment étaient les manifestations ? Qu’ont fait les étudiants et quel rôle a joué la classe ouvrière dans les mobilisations ?

M : Ce qui est intéressant, c’est qu’au début du coup d’État, on a dit aux gens qu’il fallait attendre et ne rien faire pendant 72 heures. Beaucoup de gens ont cru à ces sornettes. Mais après trois jours, les gens ont compris que l’immobilisme ne les mènerait nulle part.
C’est la classe ouvrière et les étudiants qui ont lancé les manifestations, et celles-ci n’ont fait que s’amplifier. Juste après le coup d’État, les syndicats étudiants se sont réunis et ont discuté de ce que nous devions faire. Nous avons décidé qu’il fallait informer le peuple pour qu’il diffuse la vérité, pour qu’il vienne se battre avec nous, pour contrer la propagande.

Au début, les revendications étaient plutôt modérées et c’est en partie parce qu’Aung San Suu Kyi et son gouvernement avaient berné la classe ouvrière et le peuple. Les manifestations se limitaient à demander la libération des anciens dirigeants, c’est-à-dire d’Aung SanSuu Kyi et des membres élus du parlement de la NPE, et à rendre le pouvoir au gouvernement de la Ligue Nationale pour la Démocratie conformément aux résultats des élections.

LV : Quels sont, selon vous, les obstacles que le mouvement doit surmonter ? Vous avez un peu parlé du rôle d’Aung San Suu Kyi qui tente de coopter la mobilisation. Comment les personnes mobilisées s’organisent-elles contre cela ?

M : Au début du mouvement de protestation, les militaires ont répondu par la violence. Il y a eu des morts, des victimes civiles. Une fille qui était là, et qui ne manifestait même pas, je crois, est morte. Elle était juste sur place et la police lui a tiré une balle dans la tête. Il y a des photos. Elles sont partout sur internet. Mais même lorsqu’il y avait des victimes, la violence était encore contenue. C’est ensuite que les militaires ont paniqué à mesure que le mouvement prenait de l’ampleur, et que des massacres sanguinaires ont eu lieu.

L’armée a fait un massacre en réprimant un sit-in d’étudiants. Les militaires et la police ont réprimé et les étudiants se sont enfuis. Les habitants du quartier les ont cachés. Les militaires savaient que les étudiants se cachaient dans une maison. Ils ont demandé aux femmes de la maison de les dénoncer et la femme a refusé net. Elle a donc été abattue à bout portant. Elle a été tuée sur le coup, juste parce qu’elle aidait des étudiants.
Dans certaines régions, les manifestations se sont transformées en conflit armé. Il y a des zones insurgées où les gens utilisent des armes artisanales et résistent contre l’armée.

LV : Pensez-vous qu’il y aura davantage de conflits armés si la situation perdure ?

M : Je pense que la lutte sous forme de conflit armé est le seul recours si la situation continue ainsi. Les militaires veulent garder le pouvoir, peu importe le nombre de personnes qu’ils doivent massacrer. Pour les renverser, nous n’avons pas d’autre choix que de recourir à la lutte armée. Beaucoup de gens au Myanmar n’attendent que ça. Ils espèrent voir apparaître une armée de libération unifiée, peut-être l’armée fédérale qui n’est toujours pas en vue. Ce n’est qu’en étant unis, entre le groupe ethnique majoritaire et les autres groupes ethniques minoritaires, que nous pourrons vaincre notre ennemi. Le gouvernement d’unité nationale a annoncé la création de la Force de défense du Peuple. On ne sait pas si elle est crédible, ou si ce n’est que du vent.

LV : Avec les grèves encours, quel rôle attribuez-vous à la classe ouvrière dans le mouvement ?

K : La classe ouvrière est l’un des piliers de la révolution. Leur force révolutionnaire est telle que le gouvernement militaire a dû imposer la loi martiale dans les zones et les communes où vivent les travailleurs. Et ils ciblent également les manifestations où la classe ouvrière participe le plus. Les travailleurs représentent également une part importante du mouvement de désobéissance civile.

M : Surtout les cheminots. Les militaires ne peuvent pas faire circuler de trains dans tout le pays parce que tous les travailleurs sont en grève. Le rôle de la classe ouvrière a été décisif pour notre mouvement. Et il continuera à l’être si nous devons prendre les armes.

LV : Le Myanmar a une grande importance géopolitique en raison de sa proximité avec l’océan Indien. Et il est devenu en quelque sorte une toile de fond stratégique pour les tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine, qui ont tous deux des intérêts économiques au Myanmar. En quoi cela influence-t-il le conflit actuel ?

K : La Chine est sans doute au cœur de ce jeu d’influences. Elle possède de nombreux intérêts économiques ici. La Chine, tout comme la Russie, soutient l’armée. Elle fournit également des armes aux organisations ethniques. Elle peut aussi utiliser son influence au sein des Nations Unies. Cela a beaucoup contribué à réprimer notre révolution.

M : Pour l’instant, la victoire est encore loin. Mais la gauche américaine peut encore nous aider. Il y a des capitalistes aux États-Unis et dans le monde entier qui font encore affaire avec les forces armées birmanes. Je crois aussi que le syndicat des étudiants de l’université de Yangon planche actuellement sur un projet d’"Université fédérale" pour éduquer les masses et les élèves déscolarisés. Ce serait formidable si des universitaires américains de gauche pouvaient leur prêter main forte. Nous pourrions faire les traductions nécessaires pour rendre le projet plus accessible à la classe ouvrière, et les enfants pourraient recevoir l’éducation nécessaire pour lutter contre le régime en place.

K : Nous sommes sous la coupe de l’armée depuis des décennies. Pas seulement depuis quelques années. La chose la plus importante que la gauche internationale puisse faire pour nous aider est de faire preuve de solidarité et de ne pas oublier notre révolution.

LV : Une dernière question, que signifierait une telle victoire au Myanmar et comment y parvenir, selon vous ?

K : Eh bien, pour la majorité de la population, y compris nous, une victoire impliquerait la chute de l’institution militaire et l’émergence d’une démocratie fédérale. Et puis la fin du népotisme. Après la révolution, nous aurons besoin d’un système judiciaire fort pour punir ces oppresseurs.

M : La victoire signifiera que tous les opprimés du pays auront un avenir dans une nouvelle société que nous devons construire et mettre en place, ce qui est impossible tant que l’armée n’a pas été vaincue. Nous avons tellement perdu au cours de cette révolution et bien des gens ont sacrifié leur vie pour la liberté. Malgré notre chagrin, nous continuerons à porter le flambeau de la révolution.




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