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Crise dans le pré-carré de l'impérialisme US ?

Le Sommet des Amériques et la crise de l’hégémonie américaine

Le IXe Sommet des Amériques s'est tenu à Los Angeles du 6 au 10 juin. Lors de cet événement de haute importance pour le continent, les dirigeants de 34 pays des Amériques se sont réunis pour débattre de différents problèmes d'intérêt général dans le but de coopérer pour les résoudre. Il s’agit en réalité d’un espace fondé par les États-Unis pour déployer leur politique impérialiste du Nord au Sud du continent mais qui s'est heurté à des contradictions, à la fragmentation politique et aux déséquilibres économiques.

mardi 14 juin

Le IXe Sommet des Amériques s’est tenu à Los Angeles du 6 au 10 juin. Lors de cet événement de haute importance pour le continent, les dirigeants de 34 pays des Amériques se sont réunis pour débattre de différents problèmes d’intérêt général dans le but de coopérer pour les résoudre. Il s’agit en réalité d’un espace fondé par les États-Unis pour déployer leur politique impérialiste du Nord au Sud du continent mais qui s’est heurté à des contradictions, à la fragmentation politique et aux déséquilibres économiques.

L’Amérique latine : une position stratégique historique pour l’impérialisme nord-américain

L’une des idées les plus profondes sur la base desquelles les conquérants protestants de l’Amérique du Nord ont fondé l’idiosyncrasie nord-américaine est le dogme théologique de la destinée manifeste qui peut être résumée par la citation suivante : "l’Amérique comme force du bien et comme peuple de Dieu contre les ennemis de l’humanité". Cette théologie et le fondement idéologique de l’expansion vers l’ouest du capitalisme anglo-saxon et de la dépossession des peuples autochtones d’Amérique du Nord. La Révolution états-unienne de 1776 s’inscrivait dans ce cadre, c’est-à-dire dans la lutte de la bourgeoisie yankee pour rompre le lien avec la Couronne britannique et créer une nation de véritables "hommes libres par nature" (ce qui excluait bien sûr les esclaves et les peuples indigènes). Ce fut un nouveau conflit avec l’Angleterre qui conduisit à l’émergence de la doctrine Monroe en 1823, lorsque John Quincy Adams a exigé : "L’Amérique pour les Américains" - soit l’Amérique pour les Américains blancs. Tout au long du XIXe siècle, les États-Unis se sont étendus territorialement grâce à des guerres - France (1798-1800), Mexique (1836-1848) et Espagne (1898) - et à l’achat de territoires - Louisiane (1803), Floride (1819), Alaska (1867). Il y eu aussi la guerre de Sécession (1861-1865) où deux modèles productifs s’affrontèrent car l’esclavage devenait un frein à l’expansion territoriale du capitalisme américain. Durant tous ce processus, l’inspiration puritaine de la "Destinée manifeste" a fonctionné comme le moteur idéologique du nationalisme américain en devenir.

A partir du XXe siècle, c’est le territoire situé au sud du Rio Grande qui va devenir la cible privilégiée de l’intérêt américain. Selon le géopolitologue Nicholas Spykman, l’Amérique latine ne peut être intégrée aux États-Unis en raison de ses énormes différences culturelles et de son extension territoriale, mais il est vital d’empêcher l’émergence d’une puissance sud-américaine et d’assurer le contrôle des Caraïbes, qui, d’un point de vue stratégique, constituent le "ventre fragile" des États-Unis. La guerre hispano-américaine (1898-1902) et l’amendement Platt (1901), la sécession du Panama (1903) et la construction du canal (1904), les invasions d’Haïti (1915) et de la République dominicaine (1916), du Nicaragua (1926) et du Guatemala (1954) font partie de cette stratégie de défense de son "espace vital".

Après la révolution cubaine (1959) et l’échec de l’invasion de la baie des Cochons (1961), les États-Unis ont dû faire face à l’émergence d’un allié de l’Union soviétique dans la région la plus sensible de leur "arrière-cour". Conformément aux orientations stratégiques de George Kennan et sa théorie de l’"endiguement", un statu quo avec l’île rebelle après la crise des missiles (1962) est mis en place, les dictatures sont encouragées dans toute l’Amérique latine afin de faire avorter les soulèvements ouvriers et populaires qui pourraient converger avec la révolution cubaine, et "Los Contras" (les contre-révolutionnaires) sont financés par les États-Unis au Salvador, au Nicaragua et au Guatemala.

Les dernières manifestations de cette politique ont été les interventions militaires à la Grenade (1983), au Panama (1989) et à Haïti (1994). Depuis, conformément au "moment unipolaire" de l’hégémonie états-unienne, l’outil économique de la domination nord-américaine reste la promotion d’un accord commercial à l’échelle continentale sur le modèle de l’ALENA (1994), et d’un point de vue politique, le renforcement de l’Organisation des États Américains. Deux dimensions qui sont réunies dans le Sommet des Amériques - la première réunion à Miami date de 1994 - mais dont l’importance décline aujourd’hui à mesure que les États-Unis perdent du poids dans la région.

Le Sommet des Amériques en une image

Bill Clinton a impulsé le premier Sommet des Amériques en 1994 à Miami dans le but de redéfinir les relations commerciales et politiques des États-Unis avec l’Amérique latine et le Canada. Cette instance multilatérale de premier plan à l’échelle continentale nous permet d’avoir un aperçu des relations entre les États d’Amérique latine et les relations qu’ils entretiennent avec les États-Unis.

Lors du premier sommet de Miami, les États-Unis ont bénéficié d’une position relativement favorable. Il s’est tenue immédiatement après le lancement de l’ALENA avec le Mexique et le Canada, dans un contexte d’expansion du capitalisme dans une région qui sortait d’une "décennie perdue" dans les années 1980 (épuisée par de faibles niveaux de productivité qui ont conduit à des situations d’inflation et d’endettements chroniques), il y avait une disponibilité de capitaux sur le marché financier, des conditions d’investissement optimales pour les entreprises mondiales qui ont développé de vastes projets d’expansion grâce à des politiques de promotion fondés sur la déréglementation commerciale et financière, la mise en œuvre de politiques d’ajustement et de privatisation et l’impulsion de l’hégémonie idéologique de la "pensée unique" issue du consensus de Washington. Tous cela à l’origine d’une restructuration de la production latino-américaine d’une ampleur sans précédent depuis la fin du XIXe siècle.

Cette situation a généré [2] la base matérielle permettant aux classes dirigeantes locales d’accepter et de promouvoir activement le processus d’intégration économique proposé par la "puissance unipolaire" de l’époque comme étant non seulement la meilleure, mais la seule option possible pour adapter leurs espaces à la dynamique mondiale.

La concentration économique, la financiarisation et la délocalisation de la production qui ont eu lieux après la crise des années 1970 ont eu un impact majeur aux États-Unis. L’émergence de nouveaux secteurs économiques (technologie) et le renforcement d’autres (finance) ont donné lieu à de profonds clivages au sein de la classe dirigeante américaine, entre, d’une part, ceux qui avaient besoin d’étendre leur échelle et d’augmenter le rythme de l’intégration économique mondiale et des délocalisations productives - les mondialistes - et, d’autre part, ceux qui dépendaient d’un modèle productif fondé sur la défense de l’industrie locale et le contrôle du pétrole et des ressources stratégiques comme base de la politique étrangère - les nationalistes ou américanistes. Bien que l’intensité de cette polarisation ait varié et que ses objectifs ne soient pas nécessairement contradictoires, les présidences de Bush (2001-2009), d’Obama (2009-2017), de Trump (2017-2021) et de Biden (2021) ont reflété des zigzags notoires dans les politiques de Washington, ainsi qu’une perte d’intérêt manifeste pour l’Amérique latine en tant qu’espace géopolitique, qui s’est exprimée de différentes manières lors des divers sommets.

Le changement du centre de gravité de la politique américaine après 2001, les crises successives de l’économie mondiale - Tequila 1994, crise asiatique 1997, crise russe 1998, Dot Com 1999, Argentine et Turquie 2001 - ont entraîné une perte d’intérêt pour l’Amérique latine, ainsi que la perte de confiance dans le processus d’expansion économique basé sur les prémisses du Consensus de Washington. De ces contradictions sont né de profondes crises politiques déclenchées par des mobilisations de masse qui, dès le début, ont combattu l’"offensive néolibérale" (Chiapas, 1994). Vers la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle elles ont conduit à la chute de régimes aussi solides que celui de "Punto Fijo" au Venezuela (1998), le consensus sur la "convertibilité" en Argentine (2002), la "guerre de l’eau" (2000) et la "guerre du gaz" (2003) qui ont renversé Sánchez de Lozada en Bolivie, ou encore les chutes successives de Bucaram (1997), Mahuad (2000) et Lucio Gutiérrez (2005) en Equateur grâce à une mobilisation populaire massive, qui n’a toutefois pas réussi à inverser la dollarisation de son économie. Tous ces éléments sont à prendre en compte pour expliquer les changements dans les relations de pouvoir qui ont permis l’émergence de gouvernements "post-néolibéraux" et le "refroidissement" progressif des relations avec les États-Unis et l’Amérique Latine. L’émergence des "gouvernements post-néolibéraux" (qui, plutôt qu’un projet articulé, étaient une réédition du traditionnel "nationalisme latino-américain" adapté aux circonstances de chaque pays) est allée de pair avec l’intention d’accroître la marge de manœuvre des États pour améliorer leur position, soutenue par un cycle d’augmentation des matières premières.

Des pays comme le Mexique et la Colombie, qui n’ont pas suivi cette dynamique eux ont renforcé leur alignement sur les États-Unis. Ils ont axé la continuité de leur alliance sur la promotion de politiques de sécurité encadrées dans une supposée "guerre contre la drogue" (la version latino-américaine de la "guerre contre le terrorisme"), dont l’exemple le plus connu est le Plan Colombie.

Cela a impliqué la militarisation d’une partie de son territoire, l’augmentation des dépenses militaires et une augmentation substantielle du volume des revenus générés par une économie illégale basée sur le trafic, les armes et les drogues. Principales conséquences l’augmentation de la violence, de la corruption, du crime organisé et des migrations forcées dues au déplacement des populations indigènes suite à la dépossession des terres pour étendre la zone de culture de la feuille de coca. Cette politique a nui à la recherche de l’établissement d’un marché commun à l’échelle continentale. Ainsi, cette perspective est devenue irréalisable au moment du sommet de Mar del Plata en 2005, qui a définitivement fait échouer le projet déjà agonisant de la ZLEA. C’est un moment centrale où des tensions ont été observées entre l’émergence de gouvernements post-néolibéraux et "populistes" qui ont acquis un meilleur rapport de force vis-à-vis de l’impérialisme états-uniens.

Pour autant cela n’a jamais signifié une rupture avec les États-Unis : par exemple, en 2007, l’Argentin Néstor Kirchner s’est aligné sur les questions de terrorisme international avec les États-Unis et Israël contre la République islamique d’Iran. Pendant ce temps, les centres financiers traditionnels et les organisations internationales telles que le FMI sont restés la source de financement privilégiée de la plupart des pays. D’autres ont utilisé les excédents extraordinaires de leur balance des paiements pour rembourser la dette du FMI et racheter des industries stratégiques à des prix gonflés (Argentine) ou former des alliances géopolitiques fondées sur l’exportation à grande échelle de carburant à des prix subventionnés (Venezuela). Dans tous les cas, cependant, la matrice de production exportatrice de marchandises a été consolidée, et une institution internationale alternative n’a pas été construite [3]. Cette tentative de conquête d’une autonomie relative, basée sur la hausse des prix des matières premières, s’est éteinte une fois ce contexte épuisé, car elle manquait de bases politiques et matérielles solides. Cependant, ces limites n’ont pas impliqué un "revirement" qui aurait restauré l’hégémonie du projet régional états-uniens, en grande partie parce que les priorités américaines étaient placées dans d’autres arènes mondiales : l’Asie-Pacifique et le Moyen-Orient.

L’arrivée d’Obama à la présidence américaine (2008-2016) a entraîné une évolution vers le néoréalisme [4] comme vecteur de la politique internationale (c’est-à-dire la reconnaissance de l’existence de plusieurs pôles de puissance, dont la centralité est de contenir et d’équilibrer les forces, par la coopération multilatérale, vis-à-vis de l’Eurasie). Cela impliquait de repousser le rêve d’une hégémonie unilatérale pour se replier vers une logique multilatérale qui générerait des bénéfices mutuels avec ses partenaires sur la base d’accords spécifiques. Avec l’Amérique latine, il a adopté une ligne de " bon voisinage ", une orientation qui a conduit au dégel historique des relations diplomatiques avec Cuba vers la fin du mandat d’Obama - dans le cadre de la tendance à la restauration capitaliste sur l’île -, qui a été invité aux sommets de Panama en 2015 et du Pérou en 2018. Elle a également progressé dans la pacification de la jungle colombienne lors des pourparlers avec les FARC, infligeant une défaite historique à la guérilla.

Donald Trump a inversé cette politique et, pendant les années de son administration (2016-2020), a exercé le pouvoir de manière plus isolationniste, s’est concentré exclusivement sur l’intérêt national américain ("America First") et a littéralement érigé un mur à la frontière sud, laissant de côté la région située au-delà du Rio Bravo. Ce glissement vers une ligne " américaniste " et " nationaliste " de rejet du multilatéralisme a eu pour corollaire son " no-show " au sommet de Lima 2018. Cela s’est déroulé dans un contexte régional marqué par des scandales de corruption tels que Lava Jato, Odebrecht, les Panama Papers et Cambridge Analytica, qui ont touché plusieurs pays et exprimé la détérioration des gouvernements post-néolibéraux, harcelés par leur propre système judiciaire. Un outil qui pourtant opérait ouvertement pour détériorer les structures politiques locales et faciliter l’imposition de conditions favorables à l’accumulation mondiale du capital, en démantelant les obstacles politiques et institutionnels sur lesquels reposait l’"autonomie relative" construite au cours de la décennie précédente. Par ailleurs, Donald Trump à amplifier la politique anti-immigration avec le plan dit "Quédate en Mexico", cristallisant un lien avec le Sud autour de cette "lutte contre l’immigré", et il a placé un états-uniens à la tête de la BID, rompant avec la tradition qui veut que le président soit latino-américain.

Ces années-là, l’Amérique latine a ainsi reflété un nouveau statu quo avec une vague de gouvernements plus à droite (Bolsonaro, Macri, Piñera) qui étaient une conséquence (ou un approfondissement) de l’épuisement de plus d’une décennie de gouvernements progressistes (ou post-néolibéraux). Ces derniers avaient entamé des ajustements structurels après la fin des cycles d’agmentations des matières premières , suite à une longue récession mondiale qui a débuté en 2008 et qui a commencé à toucher la Chine, principal acheteur de matière premières, une contre-tendance de l’économie mondiale ces années-là.

Pour le présidence Biden sa prise de fonctions s’est faite avec l’idée de revaloriser les institutions multilatérales, en opérant une rupture avec l’ère Trump mais en maintenant certaines doctrines. Il a ainsi redonné de l’importance à l’Amérique latine et aux Caraïbes en tant que sphère d’influence vitale, et sur la base de l’équilibre des forces établi par Trump, il a commencé à assouplir certaines des politiques les plus dures, notamment en matière de migration. Ces deux années ont été marquées par une pandémie de covid-19, une crise migratoire et des problèmes économiques structurels historiquement non résolus, aggravés par la fragmentation politique et la tendance au retour des gouvernements populistes. Ces derniers sont aussi très fragmentés, avec les libéraux progressistes (Boric, Fernández), les populistes regroupés dans l’ALBA (Arce, Maduro, Ortega) et les nouveaux progressistes soutenus par de récents processus de mobilisation populaire (Boric) qui sont arrivés au pouvoir après la chute de structures politiques totalement corrompues (AMLO, Xiomara Castro). La profondeur du "fossé" américain à même ouvert une brèche avec des gouvernements populistes de droite comme Bolsonaro ou Bukele (président du Salvador, dont l’économie est dollarisée) qui, tout en restant alignés dans la dimension stratégique - intégration économique, répression de la migration, cession de souveraineté pour la répression du terrorisme et du crime organisé - entretiennent une relation beaucoup plus tendue avec les États-Unis depuis l’arrivée de Biden au pouvoir, du moins au niveau discursif.

Il est également pertinent de noter que depuis 2017-2018, et dans certains cas avant, de nombreux pays d’Amérique latine ont connu des problèmes notables de balance des paiements. Cela a forcé un alignement plus direct avec Washington, qui conserve un droit de veto dans des organisations telles que le FMI. Cela malgré les démonstrations de dédain de Donald Trump à l’égard de la région, qui se poursuit aussi sous l’ère Biden, durant laquelle il est notable que l’essentiel de la politique à l’égard de l’Amérique latine est mise en œuvre unilatéralement par le biais d’outils tels que la FED, l’OEA - qui, par l’intermédiaire de son secrétaire général Luis Almagro, a favorisé le coup d’État contre Evo Morales en 2019, qui a porté au pouvoir Jeanine Añez, aujourd’hui condamnée à dix ans de prison par la justice bolivienne - et le Commandement Sud, entièrement sous son contrôle. A cela s’ajoute une offensive idéologique de l’extrême libéralisme et des médias (Axel Kaiser, Gloria Álvarez, Javier Milei) qui place le problème du "retard latino-américain" dans l’excès de "justice sociale" financé par les "impôts".

Le cadre stratégique des années 2020

Trump a porté les relations politiques avec l’Amérique latine à un niveau historiquement bas par une orientation nettement "nationaliste " qui l’a éloigné des organismes multilatéraux (ONU, OEA, OIT, OMS). Joe Biden, qui a accompagné Obama en tant que vice-président, tentera de donner une nouvelle tournure à cette affaire. Le président actuel est un représentant de la bourgeoisie mondiale et du multilatéralisme unipolaire en politique internationale. Il est arrivé à la Maison Blanche avec le projet de restaurer l’hégémonie américaine dans le monde, pour lequel "mettre de l’ordre" dans son arrière-cour est essentiel.

Cependant, la crise de l’hégémonie américaine découle de la détérioration du mode d’accumulation proposé par les États-Unis pour sortir de la crise des années 1970, qui a connu son "âge d’or" après la chute du mur de Berlin (1989) et la dissolution de l’URSS (1991). Les crises de 2008 et 2020 ont permis aux puissances émergentes de prendre de l’importance comme la Chine, avec laquelle elle a une économie profondément complémentaire, et en effet la Chine a de grandes ambitions en Amérique latine. Ces crises ont également généré une remise en question généralisée du modèle de dérégulation commerciale et financière qui, bien que bénéfique pour les bourgeoisies latino-américaines dans les années 1990, a également généré de profonds déséquilibres qui ont conduit à une instabilité politique chronique et à une montée du discours anti-américain dans certains pays.

Les objectifs de Washington au 9ème sommet sont d’imposer un agenda international conforme aux intérêts actuels de l’impérialisme américain. Premièrement, l’implication dans le soutien à l’Ukraine dans la guerre contre la Russie, cette dernière étant une puissance avec laquelle bon nombre de pays d’Amérique latine entretiennent des relations étroites. Pour cette raison, elle a besoin de réorienter le soutien au moins des grands États comme le Mexique et le Brésil, qui n’ont pas clairement condamné l’invasion de la Russie. Pour l’heure, l’invasion de l’Ukraine par la Russie a permis aux États-Unis d’amener les puissances européennes à un "alignement automatique" sur leurs intérêts - dans une certaine mesure contre elles-mêmes, du moins en matière d’énergie et de dépenses militaires - et de renforcer l’OTAN, jusqu’à récemment en déclin et divisée, sous leur direction.

Biden a eu de sérieuses difficultés à réaliser le Sommet. Non pas pour atteindre ses objectifs régionaux, mais pour éviter un échec cuisant qui compromettrait ses objectifs stratégiques et réduirait sa marge de manœuvre en tant que puissance hégémonique du continent. Pour éviter un scénario embarrassant, les États-Unis ont envoyé l’ancien sénateur démocrate Christopher Dodd comme délégué dans une tournée de réunions avec des dirigeants latino-américains, où il a échangé sur la mise en place sommet à l’opposé des réunions bilatérales avec Biden, exposant ainsi la surprenante improvisation de la politique américaine envers son "arrière-cour".

Les attentes se sont heurtées à l’équilibre des pouvoirs qui existe sur le continent et aux aspirations de certains pays à élargir leur marge d’autonomie, malgré le fait qu’ils soient dans un processus de retrait relatif de certaines des coordinations qu’ils avaient entre eux durant la première décennie du 21ème siècle. Même s’il y a une augmentation des prix de certaines matières premières qui peut augmenter la possibilité de recréer d’anciens projets politiques, il n’y a plus de place pour établir un bloc stable. Les accords régionaux existants - Mercosur, Communauté andine, Caricom, ALBA - sont extrêmement fragmentés, et les revenus tirés des prix élevés des matières premières ne sont plus suffisants pour penser à un éventuel "développement régional" - l’idée à l’origine d’initiatives telles que l’UNASUR et la CELAC - sur la base duquel des politiques communes peuvent être articulées.

Tous les pays sont ainsi impliqués dans le processus de déplacement du centre de gravité de l’économie mondiale de l’Atlantique au Pacifique, et dans l’émergence de la Chine en tant que puissance économique aspirant à devenir le principal investisseur, acheteur de matières premières et exportateur de produits manufacturés sur tout le continent américain. Cela s’exprime par l’augmentation importantes, entre 2005 et 2020, du volume des échanges, qui atteindra 450 milliards de dollars et devrait atteindre 500 milliards de dollars en 2025. En outre, une vingtaine de pays du continent ont accepté de rejoindre la Nouvelle Route de la Soie, attendant des travaux d’infrastructure et de développement d’une valeur de 250 milliards de dollars (le Brésil etant le principal pays recevant des investissements chinois dans les infrastructures) [5].

Mais plutôt qu’une initiative propre de la Chine, cette situation est d’avantage liée à la faiblesse structurelle de l’hégémonie américaine et à ses difficultés à présenter des projets concrets à long terme dans la région. Dans ce contexte, l’objectif à court terme de M. Biden consiste essentiellement à limiter l’influence de Pékin dans l’hémisphère occidental.

Bien que les États-Unis restent en tête en matière d’investissements directs étrangers, la relation commerciale de l’Amérique latine avec la Chine (qui s’est développée dans ce sens) réduit l’influence des États-Unis en tant que facteur de puissance régionale, indépendamment des politiques économiques suivies par chaque pays d’Amérique latine. En outre, les États-Unis n’ont pas de plans de développement économique équivalents ou supérieurs à ceux de l’initiative chinoise "Belt and Road" (BRI), au-delà du "Back to the Americas" (pour ramener les investissements de l’Asie du Sud-Est) ou du "Build Back Better World" (B3W), qui tenterait de remplacer la BRI mais dans une perspective "verte", bien que sans échéances ni promesses concrètes. En ce sens, la politique américaine envers l’Amérique latine spécifiquement semble maintenir une continuité dans le contrôle militaire depuis la réactivation par Trump de la quatrième flotte en 2018, qui accompagne les 76 bases militaires sur le continent. En d’autres termes, une politique qui se limite pratiquement à la domination et au contrôle militaires de la région afin de contenir ou de limiter la Chine et l’immigration croissante, ainsi que de "combattre" le trafic de drogue.

Reconfiguration du scénario latino-américain

Le sommet de Los Angeles retrouve une fois de plus des gouvernements "populistes" à la tête des pays d’Amérique latine. Cependant, contrairement à ceux qui ont pris le pouvoir avec des projets plus radicaux à la suite de rébellions populaires, cette soi-disant nouvelle vague est beaucoup plus modérée dans son discours et ses politiques. Certains d’entre eux ont appelé au boycott, le Mexique en tête, en raison de l’exclusion du Nicaragua, du Venezuela et de Cuba. Beaucoup de ces gouvernements sont le produit de l’échec même de leurs prédécesseurs conservateurs entre 2016 et 2019 (Argentine, potentiellement Brésil si Lula gagne cette année, comme le projettent les sondages), ou sont arrivés au pouvoir après des révoltes populaires comme au Chili, au Pérou (et potentiellement en Colombie si la victoire de Petro au second tour se confirme), ou après de longs processus contre la corruption de l’État et des attentes de changements forts comme au Mexique.

Il reste à voir si les États-Unis pourront surfer sur cette nouvelle vague de gouvernements dits progressistes, qui arrivent dans une situation d’instabilité, de polarisation et de fragmentation politique régionale accrue par le coup de la pandémie. Ils sont porteurs de projets d’autonomie relative mais ne prévoient pas de rompre les liens avec la principale puissance historique. Comme nous pouvons le voir dans les contradictions qui existent où, à droite, Bolsonaro n’a participé qu’après de nombreux doutes et pour faire un discours électoral ; au centre, Alberto Fernández, qui dans son discours a mis l’accent sur les pays absents ; et à gauche, AMLO, qui n’a pas participé au sommet. Mais cela ne signifie en aucun cas une rupture ou une confrontation ouverte avec le leader du Nord.

La guerre en Ukraine aura des conséquences à long terme pour le monde. On observe déjà la hausse des prix des hydrocarbures et des denrées alimentaires, consolidant ainsi les tendances inflationnistes à l’échelle mondiale, non seulement dans les pays les plus vulnérables mais aussi dans les grandes puissances (comme la hausse historique à 8,6 % de l’inflation aux États-Unis). Les gouvernements d’Amérique latine espèrent une amélioration des entrées de devises étrangères pour contribuer à atténuer les crises actuelles. Mais, contrairement au précédent cycle de prix élevés des matières premières de 2003 à 2011, cette fois-ci, une forte récession est attendue aux États-Unis d’ici 2024, la croissance en Amérique latine devrait se situer autour de 1 %, tandis que la Chine ne présente pas de contre-tendance aux niveaux qu’elle a connus par le passé, et une récession est attendue aussi.

Les déséquilibres caractéristiques des économies inégales d’Amérique latine annoncent, comme par le passé, des crises d’inflation ou de balance des paiements dues à une "fuite des capitaux" structurelle associée à un mouvement des capitaux vers des actifs à plus forte rentabilité et à moindre risque (fly to quality). Ces derniers, après les hausses de taux d’intérêt de la Fed, se situent dans la sphère d’accumulation directement contrôlée par l’économie américaine, en absorbant l’essentiel des "revenus extraordinaires" générés par les prix records des matières premières - qui, rappelons-le, font l’objet d’échanges internationaux sur les bourses de Chicago (céréales) et de Toronto (mines). Cela signifie que les pays d’Amérique latine - étant donné leur nature périphérique et leur productivité relativement faible en terme mondial - ne peuvent pas conserver dans leurs propres sphères d’accumulation la majeure partie des revenus générés par des échange favorables, ce qui accroît généralement les pressions pour mettre en œuvre des ajustements fiscaux et des réformes favorables au marché afin de ne pas accumuler les déficits fiscaux à long terme. Cette dynamique est révélatrice du caractère "dégradé" que peuvent revêtir les marges d’autonomie dont les pays d’Amérique latine tentent de tirer parti à ce stade historique. Dans différents pays européens, de fortes grèves ont lieu avec ces tendances, tandis qu’en Amérique latine, les gouvernements qui ont pris le pouvoir comme une "diversion" aux révoltes populaires du continent n’ont pas encore consolidé leur pouvoir. Cette situation s’inscrit dans une tendance à la rupture de l’équilibre capitaliste, où l’irruption de la classe ouvrière sera un facteur de plus en plus pertinent.

L’Amérique latine, bien qu’elle ait perdu relativement de son importance pour les États-Unis, continue d’être un espace stratégique vital pour les luttes visant à maintenir sa suprématie d’hégémonie mondiale, qui est aujourd’hui en crise. Il est nécessaire pour les États-Unis de démontrer leur domination dans leur zone d’influence historique afin de maintenir leur déploiement militaire, leur supériorité technologique et la centralité de Wall Street en tant que centre financier mondial, ainsi que le dollar en tant que monnaie d’accumulation mondiale.



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