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Politique

Pour un Parti Révolutionnaire des Travailleurs !

La nouvelle génération ouvrière et la nécessité d’un Parti Révolutionnaire des Travailleurs

Alors qu’un nouveau cycle de lutte de classe s’est ouvert en France depuis 2016, l'extrême-gauche peine à apparaître comme une alternative. Pourtant, la gravité de la crise ouverte par la pandémie et l'émergence d'une nouvelle génération ouvrière forgée dans cette vague de lutte, ouvrent, dans des coordonnées nouvelles, la possibilité de construire un parti révolutionnaire en France.

mardi 30 mars

Crédits photo : O Phil des Contrastes, Révolution Permanente, Julien Gate

Face à la crise, les travailleurs orphelins de projet politique ?

Depuis plus d’un an, la pandémie de coronavirus a ouvert une situation de crise aux conséquences durables. De fait, pour assurer le remboursement de la dette publique contractée et restaurer le taux de profit des entreprises capitalistes, les classes dominantes se préparent en effet à faire payer les travailleurs à coup de réformes néo-libérales, d’augmentation de la productivité et de mesures d’austérité. Or, face à cette sombre perspective, aucun projet politique à même de défendre les intérêts des travailleurs avec une stratégie à la hauteur ne semble émerger. Une situation en profond décalage avec la politisation et les luttes intenses qui se sont enchaînées ces cinq dernières années en France. En 2016 contre la Loi Travail, en 2018 dans le cadre du mouvement contre la réforme ferroviaire et de la lutte contre la sélection à l’université, en 2018-2019 avec le mouvement historique des Gilets jaunes, en 2019-2020 avec le mouvement contre la réforme des retraites et la grève historique du secteur des transports francilien. Dans différents secteurs on a en parallèle assisté à un renouveau des luttes, comme dans l’Éducation Nationale ou du côté des personnels des universités.

Ces expériences ont été marquées à la fois par la participation significative et avec leurs propres méthodes de secteurs concentrés de la classe ouvrière, mais aussi par la mise en branle de secteurs ouvriers jusqu’alors absents des luttes à l’image des franges semi-rurales précarisées de la classe ouvrière qui ont été le socle du mouvement des Gilets jaunes. Ces mouvements se sont accompagnés et ont alimenté des phénomènes de politisation de fond. La jeunesse a été une véritable caisse de résonance de cette dynamique et a porté dans la rue la dénonciation des violences policières et du racisme, des violences sexistes et sexuelles ou de la catastrophe climatique en cours.

Or, alors que les protagonistes de ces luttes ont bien souvent remis en cause le système dans son ensemble, qu’il s’agisse des Gilets jaunes, convoquant un imaginaire révolutionnaire, des jeunes mobilisés contre le racisme d’État ou encore des écolos pour qui le capitalisme est incompatible avec la défense du climat, la seule perspective qui semble offerte aujourd’hui à ces luttes est d’aller se couler dans les institutions pour, au mieux, les changer de l’intérieur.

C’est le cas notamment du projet de la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Celle-ci aspire à hégémoniser la gauche et l’extrême-gauche autour d’une candidature visant à réformer le système. Or, un tel projet électoraliste et réformiste implique d’agréger des secteurs hétérogènes et de faire preuve d’un minimum de responsabilité vis-à-vis des piliers du système. D’ores et déjà, cette démarche amène LFI à s’adapter bien souvent aux institutions et aux pressions des forces politiques dominantes, comme elle l’a fait en s’engouffrant dans l’unité nationale réactionnaire de Macron après l’assassinat de Samuel Paty ou encore, en votant une partie des articles de la Loi séparatisme, quand bien même elle rejetait le texte dans sa globalité. Des pressions qui, surtout en période de crise, ne pourraient que de se démultiplier à l’extrême en cas d’arrivée au pouvoir de Jean-Luc Mélenchon, le conduisant à abandonner les éléments les plus ambitieux de son projet politique, à l’image des trajectoires de Syriza en Grèce ou de Podemos en Espagne, qui ont tous deux fini par embrasser les contraintes auxquelles ils faisaient face et à trahir les travailleurs.

En réalité, non seulement l’ampleur des attaques qui se préparent mais aussi la politisation de fond actuelle et la radicalité qui existe dans la société et met en cause ses fondations, faites d’exploitation et d’oppression, ne pourraient s’incarner que dans un projet révolutionnaire. Un projet qui assume la nécessité de mettre à bas le capitalisme et de construire un autre système. Or, paradoxalement, alors qu’une telle idée devient audible à échelle relativement large, les organisations d’extrême-gauche censées la porter semblent au plus mal. Loin d’être une fatalité, cette situation marque d’abord l’échec de l’extrême-gauche à passer l’épreuve de la dernière vague de la lutte de classe.

NPA, LO : quel bilan pour l’extrême-gauche ?

Une organisation qui se revendique révolutionnaire, et postule donc jouer un rôle d’organisateur des travailleurs et des classes populaires dans une lutte à mort contre le système capitaliste, fait ses preuves dans les grands combats de classe qui précèdent la révolution. C’est dans une grande mesure par son intervention dans la lutte de classes qu’elle convainc de nombreux travailleurs de son utilité et de la justesse de sa politique. Or, force est de constater que dans les derniers épisodes de la lutte de classe, l’extrême-gauche a peiné à faire ses preuves.

Le mouvement des Gilets jaunes a notamment cristallisé les difficultés de l’extrême-gauche à saisir des phénomènes politiques nouveaux et complexes, mais aussi à y intervenir. Lutte Ouvrière en choisissant consciemment de ne pas s’investir dans un mouvement dont elle avait perçu assez tôt l’ampleur, dressant une barrière artificielle entre les Gilets jaunes et les « communistes révolutionnaires » [1], et la majorité du NPA en cédant en partie et pendant assez longtemps à l’idée, dominante alors dans la gauche politique et syndicale, qu’il s’agissait d’un mouvement réactionnaire autour duquel il fallait dresser un cordon sanitaire, avant de s’y diluer, sans avoir à aucun moment réussi à mener une politique en propre, consciente et coordonnée à l’échelle nationale.

Malheureusement, dans la lutte contre la réforme des retraites, aux coordonnées pourtant plus accessibles pour l’extrême-gauche, les deux organisations ont montré les mêmes limites. Lutte Ouvrière a notamment refusé de prendre part aux tentatives de coordination des grévistes de façon indépendante de la bureaucratie syndicale, opposant abstraitement la construction de la grève dans les dépôts, les gares ou les entreprises à la mise en place d’éléments de coordination du mouvement. La majorité du NPA a quant à elle eu beaucoup de mal à structurer une quelconque intervention à échelle nationale, les seules initiatives d’une certaine importance ayant été prises par des tendances minoritaires de l’aile gauche du parti. Il est dans les deux cas impossible de désigner des apports significatifs de ces deux organisations dans le cadre de ce combat historique.

En ce qui concerne le NPA, un tel recul de sa capacité d’intervention est évidemment en lien avec la crise profonde que traverse le parti et qui fait aujourd’hui peser sur lui une menace d’implosion. Mais cela n’est que le dénouement d’un long processus, initié par la LCR dans les années 1980-1990, d’abandon d’une stratégie centrée sur le rôle de la classe ouvrière (dont le néo-libéralisme avait proclamé la mort), au profit de l’intervention dans les « mouvements sociaux », avant de se dissoudre dans un parti large non délimité stratégiquement, le NPA.

Du côté de Lutte Ouvrière, qui possède encore des bastions dans des secteurs stratégiques, règne une forme de scepticisme, accompagnée d’une dose de nostalgie du vieux mouvement ouvrier français, façonné par le PCF. Ce scepticisme, qui rejette toujours la faute sur les travailleurs qui ne voudraient pas lutter, couvre en réalité le refus de prendre une part active au travail d’organisation des couches les plus avancées de la classe et d’une nouvelle génération ouvrière en gestation, ainsi que de combattre la politique néfaste des directions syndicales bureaucratiques.

La nouvelle génération ouvrière et l’espace pour la construction d’un parti révolutionnaire en France

Plus que jamais, comme le montrent les éléments avancés plus haut, il existe pourtant un espace objectif pour construire un parti révolutionnaire avec une forte composante ouvrière et une intervention puissante dans la lutte de classes. Un parti qui se revendiquerait clairement d’un projet de société sans exploitation ni oppression, le communisme, et qui porterait un discours révolutionnaire, anti-raciste, anti-impérialiste, féministe mais aussi écologiste, capable de s’adresser aux acteurs de la dernière vague de lutte de classe, en faisant des démonstrations concrètes dans la réalité.

Le mouvement ouvrier a vu notamment émerger une nouvelle génération qui pourrait être le levier de la construction d’une organisation de ce type. Nous l’avons vu pour la première fois en 2014, dans la grève de la SNCF, où, ne partageant pas les codes de la gauche politique et syndicale, voire partageant de façon peu consciente ceux de personnages confusionnistes comme Dieudonné (nous étions au sommet du phénomène des « quenelles »), ils et elles ont été souvent boudés par les militants d’extrême-gauche. Depuis, nous les avons vu prendre leur place dans chacune des grandes mobilisations qui ont traversé le pays, avec des profils très variés : souvent racisés et issus de l’immigration dans les grandes agglomérations, ouvriers et ouvrières gilet-jaunisés dans la France périurbaine, militantes et militants syndicaux combatifs ou travailleurs du rang…

Parmi eux, des dirigeants syndicaux radicaux dont l’émergence s’inscrit dans des coordonnées particulières. Dans le contexte de recul du PCF au sein de la CGT et de crise de renouvellement militant, des jeunes syndicalistes peuvent se retrouver assez vite en responsabilité d’organisations ou structures syndicales importantes. Or, ceux-ci émergent dans un contexte post-mouvement des Gilets jaunes, qui a ouvert une crise dans le syndicalisme, affaiblissant les barrières imposées par la bureaucratie entre le syndical et le politique, et modelant cette nouvelle génération de militants ouvriers.

Tout révolutionnaire digne de ce nom devrait prêter la plus grande attention à ce phénomène, et chercher à tout prix à confluer avec cette nouvelle génération. A ce titre, voici ce que disait Trotsky dans un passage d’Où va la France, écrit au tout début de la grève générale de juin 1936 : « Malgré tout, le prolétariat ne reprend pas l’histoire au commencement. La grève a toujours et partout fait apparaître à la surface les ouvriers les plus conscients et les plus hardis. C’est à eux qu’appartient l’initiative. […] La principale conquête de la première vague réside dans le fait que des chefs sont apparus dans les ateliers et les usines. Les éléments d’états-majors locaux et de quartier sont apparus. La masse les connaît. Ils se connaissent. Les véritables révolutionnaires chercheront la liaison avec eux. Ainsi la première auto-mobilisation de la masse a marqué et en partie désigné les premiers éléments d’une direction révolutionnaire. La grève a secoué, ranimé, renouvelé dans son ensemble le gigantesque organisme de la classe. La vieille écaille organisationnelle est encore loin d’avoir disparu, et elle se maintient, au contraire, avec pas mal d’obstination. Mais, dessous, apparaît déjà une nouvelle peau. »

La vague de lutte de classes de ces dernières années n’a pas encore eu, bien entendu, la même profondeur que celle qui a eu comme point culminant la grève générale de 1936, dans laquelle l’émergence de nouveaux dirigeants ouvriers était généralisée. Mais c’est dans une grande mesure une « nouvelle peau » de la classe qu’incarne cette nouvelle génération de militants ouvriers, issue des dernières expériences de la lutte de classe.

C’est avec eux que pourra se construire un parti révolutionnaire des travailleurs à la hauteur des enjeux de la situation et de la crise actuelles, à condition de rompre avec le conservatisme et le scepticisme dominants à l’extrême-gauche.

Révolution Permanente et ses référents ouvriers au service du projet d’un Parti Révolutionnaire de Travailleurs

Au NPA – Révolution Permanente, nous avons eu le mérite relatif d’avoir saisi l’émergence de cette nouvelle génération ouvrière assez tôt et d’avoir essayé de fusionner avec elle. Que ce soit dans le cadre de la « Bataille du Rail » de 2018 avec la construction de la rencontre Intergare, de la grève victorieuse d’Onet, du mouvement des Gilets jaunes, du mouvement des retraites au travers de la coordination RATP-SNCF, où actuellement des grèves de Grandpuits et des agents d’entretien des voies (Infra-pôle) de Gare du Nord, nous sommes intervenus avec une même logique : celle de déployer dans chaque bataille un arsenal stratégique et programmatique qui permette de pousser ces expériences le plus loin possible, en sortant du cadre imposé par la routine syndicale.

C’est au travers de ces expériences que nous avons pu faire entrer dans nos rangs de nombreux jeunes militants ouvriers, parmi lesquels de véritables figures dans leur région ou branche, à l’image d’Anasse Kazib à la SNCF, d’Adrien Cornet chez Total, de Gaëtan Gracia dans le bastion toulousain de l’aéronautique, de Christian Porta chez Neuhauser (industrie agro-alimentaire) en Moselle, mais aussi de jeunes militants comme Rozenn à Chronodrive ainsi que d’autres camarades dans le privé ou dans le public, à la RATP, dans la Santé, la Culture ou l’Éducation Nationale. C’est aux côtés et au travers de ces militants que nous souhaitons aujourd’hui lancer une campagne autour de la nécessité d’un Parti Révolutionnaire des Travailleurs.

Cette perspective, nous la portons au sein du NPA et en perspective de son prochain Congrès. Nous sommes persuadés que la seule issue progressiste à la profonde crise que traverse l’organisation serait une refondation autour d’un projet de ce type, plus en phase avec les défis imposés par la nouvelle situation, ainsi qu’avec les tendances à la radicalisation qui existent au sein de la classe et se sont exprimées dans les mobilisations des dernières années. Mais nous nous adressons également aux militantes et militants de Lutte Ouvrière, aux syndicalistes combatifs, ainsi qu’à l’ensemble des travailleurs et des jeunes, mais également des militants anti-racistes, féministes ou écolos, conscients que chacun de leurs combats nécessite la destruction de ce système meurtrier qu’est le capitalisme et que, pour cela, il nous faut un outil politique révolutionnaire à la hauteur des combats de classe qui s’annoncent.

[1] Comme nous l’avions pointé lors du débat NPA – LO de 2018 : https://www.youtube.com/watch?v=ey9i4IlFoTg