crises, guerres et révolutions

La méthode de Trotsky pour analyser la situation mondiale

Esteban Mercatante

La méthode de Trotsky pour analyser la situation mondiale

Esteban Mercatante

La méthode développée par Trotsky pour analyser les perspectives du capitalisme et de la révolution socialiste à l’époque impérialiste est un outil d’une grande actualité pour s’orienter sur la scène actuelle du monde, secouée par la crise et de nombreux conflits.

Article publié originalement sur Ideas de Izquierda en février 2021

« Le marxisme part du concept de l’économie mondiale, non comme un amalgame de particules nationales, mais comme une réalité puissante avec une vie propre, créée par la division internationale du travail et le marché mondial, qui prévaut à l’époque où nous courons, sur les marchés nationaux. » [1]

C’est ainsi que Léon Trotsky caractérisait le capitalisme mondial en 1930, c’est-à-dire comme une « réalité supérieure » dont chaque formation capitaliste nationale était une partie intégrante, étroitement liée à toutes les autres.

Comme Marx et Engels l’avaient déjà affirmé avant lui dans le Manifeste du parti communiste, le capitalisme est, depuis son origine, un mode de production mondial. L’étude que Marx a conduit sur l’accumulation originelle dans Le Capital, montre que le pillage de l’or, de l’argent et des autres richesses des colonies d’Amérique du Sud et d’ailleurs a joué un rôle dans l’émergence de ce mode de production ; rôle non moins important que celui joué par l’expropriation des serfs dans les champs d’Angleterre. Mais depuis la fin du XIXe siècle, cette économie mondiale est devenue un réseau beaucoup plus dense. Les nœuds de circulation de plus en plus intense des marchandises, mais aussi — et surtout — des capitaux, se sont complexifiés. Dès la fin du siècle, on assiste à l’émergence de plusieurs puissances au développement vigoureux, pour lesquelles l’affaiblissement de l’hégémonie britannique dans l’articulation des flux de circulation des capitaux et des marchandises devient une condition cruciale pour ne pas voir leur développement entravé. Un monde commence à se dessiner que l’on pourrait qualifier de multipolaire, tant dans le domaine économique que politique.

Comme le souligne Berrick Saul, dans les années 1890, une grande partie du commerce multilatéral reposait « sur un réseau complexe d’activités s’étendant sur des continents ou des sous-continents entiers, découlant d’une nouvelle division planétaire des fonctions » [2].

La configuration de l’espace économique mondial et des relations interétatiques, atteinte à la fin du XIXe siècle, va faire apparaître une nouvelle contradiction, source de conflits dans la « ville globale » de l’époque impérialiste, celle-là même que mentionne Trotsky dans le texte cité ci-dessus : contradiction entre des forces productives de plus en plus internationalisées et l’État-nation comme espace d’articulation des rapports de production. « L’une des causes fondamentales de la crise de la société bourgeoise consiste dans le fait que les forces productives créées par celle-ci ne peuvent plus être conciliées avec les limites de l’État national », affirme Trotsky dans La Révolution permanente [3].

A.L. Helfand, qui publiait sous le pseudonyme de Parvus, a été l’un des premiers à analyser d’un point de vue marxiste les conséquences des changements qui se produisaient. Il a collaboré avec Trotsky pendant la période précédant la révolution russe de 1905, mais ils ont ensuite rompu leurs relations en raison du rapprochement du premier avec l’État allemand, dont il est devenu le représentant commercial à Constantinople. Analysant les tensions géopolitiques dans la région de l’Europe centrale et durant la guerre russo-japonaise de 1904, Parvus a affirmé que « l’État national tel qu’il s’était développé sous le capitalisme était déjà anachronique » [4]. Parvus a souligné l’interdépendance des nations et des États, et a compris dans ce cadre que la guerre russo-japonaise était « le début d’une longue série de guerres, dans lesquelles les États nationaux, poussés par la concurrence capitaliste, lutteraient pour leur survie » [5]. Cette perspective internationale sera approfondie par Trotsky, et constituera le fondement analytique de ses perspectives stratégiques pour la révolution en Russie, et plus tard de sa théorie de la révolution internationale.

Pour certains auteurs, il s’agit d’une contradiction qui est loin d’être une nouveauté exclusive de l’époque impérialiste. Par exemple, Simon Clarke observe que

« … la contradiction entre le caractère mondial de l’accumulation du capital et la forme nationale de l’État n’est pas un phénomène nouveau, mais une caractéristique du capitalisme depuis les premiers stades du capitalisme commercial, qui sous-tend le développement historique des États capitalistes au sein du système étatique international. » [6]

Mais la configuration d’un monde entièrement articulé par les relations capitalistes — qui s’est achevée au cours de la seconde moitié du XIXe siècle — où une série de puissances se livrent une bataille concurrentielle toujours plus féroce pour s’assurer l’accès exclusif aux marchés et aux destinations d’investissement, donne à cette contradiction un caractère exacerbé. Une fois la conquête du monde par les grandes puissances achevée, plus aucune « fuite en avant » n’était possible, permise auparavant par la conquête de nouveaux espaces non capitalistes. L’avancée du pouvoir de l’une ne pouvait se faire qu’au détriment de celui des autres. La fusion contradictoire de la dynamique de la compétition géopolitique et de la compétition économique capitaliste montre dans ces conditions une exacerbation des tensions dans les deux pôles. Dans une économie mondiale de plus en plus intégrée, la pression exercée par les capitales les plus développées se répercute sur les nations en retard, ce qui exacerbe les tensions sociales. Cela contribue à rendre les relations interétatiques plus instables encore. La centralité de la contradiction soulignée par Trotsky entre les forces productives internationalisées et leur organisation dans un monde divisé en États devient évidente. Nous pourrions dire que nous trouvons ici l’un des points centraux de la caractérisation de l’époque impérialiste par Trotsky qui, contrairement à Lénine, mais aussi à Hilferding, Rosa Luxemburg ou Boukharine, n’a pas écrit une étude spécifique sur la question. L’autre aspect principal de son analyse, qu’il a développé tout particulièrement, l’exprimant même tout au long de ses discussions sur l’Angleterre, la France, l’Allemagne, les États-Unis et les pays semi-coloniaux, est la dispute pour la domination mondiale à un moment de la crise de l’Angleterre comme puissance dominante, et la montée sinueuse de l’impérialisme américain, clair vainqueur de la première guerre mondiale mais pas encore capable de s’imposer pleinement à toutes les puissances en déclin. À propos de ce dernier, il a fait remarquer :

« La puissance des Etats-Unis dans le monde et l’expansionnisme qui en découle les obligent à introduire dans les fondations de leur édifice les explosifs de l’univers entier : tous les antagonismes de l’Occident et de l’Orient, les luttes de classes de la vieille Europe, les insurrections des masses colonisées, toutes les guerres et toutes les révolutions. Aussi dans cette nouvelle époque, le capitalisme de l’Amérique du Nord constituera-t-il la force contre-révolutionnaire principale qui se montrera de plus en plus attachée au maintien de « l’ordre » dans chaque coin du globe terrestre. [7] »

Fondée après la Révolution d’Octobre, l’Internationale communiste, ou Troisième Internationale, qui rassemblait un grand nombre de ceux qui avaient tenu des positions internationalistes pendant les années de la Première Guerre mondiale et pour la transformation de la guerre impérialiste en révolution, avait besoin d’une méthode pour rendre compte des changements brutaux de la situation. La confiance initiale selon laquelle la prise du pouvoir par le prolétariat en Russie se poursuivrait comme une marée balayant l’Europe avait été démentie. La faiblesse des partis communistes nouvellement formés, les réserves plus importantes de la classe dirigeante dans les pays impérialistes, et tous les efforts de la bourgeoisie pour sauver le régime à tout prix, ont freiné les avancées révolutionnaires de la classe ouvrière en Occident. Pour rendre compte des évolutions de cette situation, ainsi que de sa relative précarité, Trotsky développe alors la notion « d’équilibre capitaliste ».

L’équilibre capitaliste

La thèse principale que Trotsky soutiendra dans son discours au troisième congrès de l’Internationale communiste est que les tendances de l’économie mondiale doivent être abordées dans leur interdépendance avec les relations géopolitiques et avec la lutte des classes. Ce congrès s’inscrit dans la continuité du précédent où, avec Lénine, Trotsky avait amorcé une lutte contre les secteurs « gauchistes », constitués par ceux qui niaient les tendances à la stabilisation après les défaites et les déviations des assauts révolutionnaires à la fin de la Première Guerre mondiale. L’articulation de ces trois dimensions est ce que Trotsky définira comme « l’équilibre capitaliste », idée par laquelle il cherche à analyser dans quelle mesure les conditions de la reproduction du capital et donc de la domination de la bourgeoisie se maintiennent ou au contraire se détériorent.

Dans son discours au congrès de l’Internationale en 1921, Trotsky souligne :

« L’équilibre capitaliste est un phénomène très complexe ; le régime capitaliste construit cet équilibre, le rompt, le reconstruit et le rompt de nouveau en élargissant en même temps les cadres de sa domination. Dans le domaine économique, les crises et les recrudescences d’activité constituent les ruptures et les rétablissements de l’équilibre. Dans le domaine des relations entre les classes, la rupture d’équilibre consiste en grèves, en lock-outs, en lutte révolutionnaire. Dans le domaine des relations entre Etats, la rupture d’équilibre c’est la guerre tout court, ou bien, sous une forme affaiblie, la guerre des tarifs douaniers, la guerre économique ou le blocus. Le capitalisme a ainsi un équilibre instable qui, à tour de rôle, se rompt et se rétablit. Mais en même temps, cet équilibre possède une plus grande force de résistance, dont nous avons la meilleure preuve dans ce fait que le monde capitaliste ne s’est pas encore écroulé. [8] »

Hillel Ticktin, auteur d’une étude sur les idées du révolutionnaire russe, observe que « le concept d’équilibre des forces jouait un rôle central dans la pensée de Trotsky. Il considérait que le capitalisme essayait constamment d’établir un équilibre, qui se rompait constamment » [9]. Ticktin apporte une précision importante : la notion d’équilibre ne fait pas référence à des forces qui se neutralisent pour créer une situation stable.

« Elle n’est pas dérivée de la métaphore physique de l’équilibre, où deux forces se tiennent l’une contre l’autre. Ce concept implique plutôt l’idée que des forces contradictoires opérant en opposition les unes aux autres font partie de la société. Dans la mesure où ils peuvent interagir sans s’écraser mutuellement, ils se rapprochent et s’éloignent de l’équilibre. De ce point de vue, l’équilibre est un état qui est toujours atteint et rompu, jusqu’à ce que l’un des pôles de la contradiction perde son pouvoir et échoue. [10] »

Il est intéressant d’observer quel rôle a pu jouer cette relation entre deux des trois termes, économie et lutte des classes, après la Première Guerre mondiale et dans la situation que Trotsky analyse en 1921 : « Après la guerre, une situation économique indéfinie a été créée. Mais, à partir du printemps 1919, le boom commence » [11]. Malgré les ravages de la guerre, les réparations imposées à l’Allemagne vaincue et d’autres désastres, l’économie était en pleine croissance. Quelles sont les raisons d’un tel essor qui pourrait, à première vue, paraitre contre-intuitif ?

« En premier lieu, par des causes économiques : les relations internationales ont été renouées, quoique dans des proportions restreintes, et partout nous observons une demande des marchandises les plus variées ; il s’explique ensuite par des causes politiques et financières : les gouvernements européens avaient eu peur de la crise qui devait se produire après la guerre et avaient pris leurs mesures pour faire durer ce relèvement artificiel qui avait été provoqué par la guerre. Les gouvernements ont continué à mettre en circulation du papier-monnaie en grande quantité, ils ont lancé de nouveaux emprunts, taxé les bénéfices, les salaires et le prix du pain, ils couvraient ainsi une part des salaires des ouvriers démobilisés en puisant dans les fonds nationaux, et créaient une activité économique artificielle dans le pays. De cette façon, pendant tout ce temps, le capital fictif continuait à croître, surtout dans les pays où l’industrie baissait. Cependant, le redressement fictif d’après-guerre a eu des conséquences politiques sérieuses : on peut dire, non sans raison, qu’il a sauvé la bourgeoisie. [12] »

Les gouvernements européens ont « gonflé » leurs économies pour apaiser la situation (tout en faisant appel à des bandes armées, de l’autre main, pour « apaiser » les masses insurrectionnelles, comme celles qui, en Allemagne en 1919, ont massacré l’avant-garde et pris la vie de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, comme un avant-goût de ce que les nazis allaient faire). Le prix de ce « sauvetage », bien sûr, était de se préparer à de nouvelles déstabilisations de l’économie, des faillites dues à l’incapacité de faire face au volume croissant de capitaux fictifs sous forme de dettes publiques, de hausses inflationnistes incontrôlées, etc. Dans tout cela, la bourgeoisie a obtenu la seule chose qu’elle pouvait alors espérer gagner : du temps. Les classes dirigeantes étaient déterminées à amplifier la relance économique, seul moyen pour elles de contenir dans l’immédiat la montée révolutionnaire des masses, mais préparant, dans le même temps, d’inévitables nouvelles crises. L’apaisement de la lutte des classes obtenue par la bourgeoisie, réel bien que relatif mais néanmoins consolidé par ses programmes de relance économique, a donné un nouvel élan à l’accumulation du capital (sans dégager l’horizon des nuages d’orage qui l’affligeraient dans un avenir plus lointain).

L’actualité de la méthode

La relation dialectique entre les fondamentaux économiques, les relations interétatiques et la lutte des classes, est très pertinente pour analyser la situation actuelle. Comme nous l’affirmons depuis plusieurs années, le capitalisme mondial continue de subir les effets de la grande crise de 2008. Cette crise a mis en exergue l’effondrement de la « grande entreprise » à travers laquelle l’impérialisme nord-américain s’était assuré, depuis les années 1980, le maintien du leadership des classes capitalistes dans le monde. Ces années sont celles du développement des politiques néolibérales et de l’internationalisation de la production sous l’idéologie de la mondialisation (deux voies qui ont permis d’articuler une grande offensive contre les classes ouvrières de nombreux pays au profit des patrons). Face aux effets perturbateurs de la faillite de la banque Lehman Brother, qui marqua un saut dans la crise ayant débuté dès 2007 avec son épicentre aux États-Unis, les principales puissances mondiales ont déployé des efforts concertés pour contenir le développement de la crise, empêchant le spectre d’une nouvelle Grande Dépression comme celle qui suivit le krach boursier de 1929 de se matérialiser, avec la menace que cela pourrait impliquer pour la domination capitaliste. Aux États-Unis et dans l’UE l’effort principal a été de sauver les banques, bien plus que de contenir les effets en termes de destruction d’emplois et de perte d’activité. Dans l’ensemble, il s’agissait d’une énorme socialisation des faillites privées afin de garantir que les banques continuent de fonctionner (et reprennent rapidement la distribution de rémunérations juteuses pour leurs dirigeants et de dividendes pour leurs actionnaires, comme avant la crise).

La menace de catastrophe n’a été évitée en 2008 qu’au prix d’une formidable batterie de mesures d’urgence. Ces mesures correspondaient notamment à l’injection de liquidités dans les banques par le biais de transferts publics, ce qui a entraîné un bond de l’endettement des États, en particulier aux États-Unis et dans l’UE, à des mesures fiscales visant à stimuler l’activité, l’augmentation des travaux publics et des dépenses pour les réaliser et aux dépenses de sécurité sociale (ce qui s’est produit de manière très inégale selon les pays, la Chine effectuant les interventions les plus importantes). Cela a renforcé à son tour l’endettement de l’État, entraînant une intervention monétaire sans précédent sur les marchés des capitaux par le biais du Quantitative Easing (un pompage d’argent à grande échelle pour garantir la valeur des actions et des obligations). Cette mesure inaugurée par la Réserve fédérale (Fed) a ensuite été imitée par les banques centrales d’autres pays, ajoutées à la validé de taux d’intérêt proches de 0 %, en vigueur pratiquement jusqu’à la fin de l’année 2015. Ainsi, la crise de 2008 a été traitée par l’application à grande échelle de toutes les mesures d’ « endiguement de la crise » mises en œuvre au cours des décennies précédentes.

Ce qui est central, en revanche, c’est que cette batterie d’initiatives a permis de contenir l’épisode le plus dramatique généré par le choc mais ne peut empêcher que ne s’ouvrent encore de nouveaux chapitres. En ce sens, si la Grande Récession peut être considérée comme terminée, elle a ouvert une « faille tectonique » dans ce que nous pourrions appeler « l’équilibre capitaliste néolibéral », qui n’a pas pu être refermée. Aux États-Unis, la reprise amorcée en 2009 a été la plus faible depuis 75 ans, avec un solde d’emploi et de salaires beaucoup plus dégradé et qui n’a été que très faiblement inversé par le retour d’une (faible) croissance. Dans l’UE, le coût des mesures d’endiguement de la crise a fini par rendre insoutenables les déséquilibres qui caractérisaient les économies les plus exposées par l’architecture d’une Union construite autour du profit et de la compétitivité mondiale du capital européen. La réponse austéritaire à la crise, appliquée par la « Troïka » sous les auspices de l’Allemagne (secondée par la France), a notamment plongé la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Italie et l’Irlande dans une dépression économique. Ces coupes budgétaires sévères ne se sont pas limitées à la zone euro.

Aujourd’hui, douze ans après le début de la « Grande Récession », et bien qu’elle se soit terminée en 2010, nous constatons que, malgré tous les moyens que la classe dirigeante a mis en œuvre pour en contenir les pires effets, même au prix de la production de nombreux effets négatifs de « déséquilibre » et toujours dans le but de s’assurer que son pouvoir ne serait pas remis en cause, elle n’a pas pu écarter ce danger. Comme le souligne le membre du Parti des Travailleurs Socialistes (PTS) argentin Christian Castillo, dans une réunion publique intitulée « La situation internationale et les défis de l’extrême-gauche dans le monde », en 2019 s’est ouverte une nouvelle vague de lutte de classe dans le monde, dont le Chili et la France sont quelques-uns des principaux théâtres. La première, en 2010/2012, a eu ses épicentres au Moyen-Orient et dans l’UE. Aujourd’hui, la portée est beaucoup plus globale.

Le retour à la « normalité » d’avant la crise, c’est-à-dire la reconstruction de l’équilibre perdu, semble hautement improbable. Des secteurs de la classe dominante ont cherché à canaliser le mécontentement contre le néolibéralisme et la mondialisation vers des débouchés nationalistes, avec des discours xénophobes et la promesse de politiques protectionnistes. Trump et le Brexit qui a finalement eu lieu en sont les exemples les plus évidents. Ces dernières années, la crise du « consensus néolibéral » s’est également exprimée à gauche avec la croissance de secteurs que nous avons définis comme « néo-réformistes », qui cherchent à donner une nouvelle vie aux prétentions qu’il serait possible d’obtenir des améliorations pour les masses ouvrières et populaires dans le cadre des institutions capitalistes. Nous le voyons aux États-Unis avec Elizabeth Warren et surtout Bernie Sanders (qui a déjà réalisé une performance remarquable il y a quatre ans lorsqu’il a affronté Hillary Clinton) qui se sont positionnés avec succès au sein du Parti Démocrate. Pendant ce temps, Podemos est arrivé main dans la main avec le PSOE au gouvernement de l’État espagnol pour la première fois.

Dans ce cadre, les relations interétatiques sont devenues de plus en plus ouvertement conflictuelles. Bien que, comme Trump l’a montré au cours de son mandat, il y a une grande distance entre son discours isolationniste et sa pratique, expression du fait que les secteurs les plus importants de la bourgeoisie impérialiste américaine sont réticents à abandonner la mondialisation des chaînes de production qui a entraîné de bons résultats pour leurs profits. Mais si les intérêts des secteurs de la bourgeoisie la plus transnationalisée agissent comme un modérateur, ils s’avèrent de plus en plus insuffisants pour contrer les tendances qui vont dans le sens opposé. Avec le cas des États-Unis, nous l’avons vu dans sa relation avec son grand concurrent stratégique, la Chine, avec laquelle elle a conclu une trêve dans la longue guerre commerciale commencée en 2018, une pause qui prenait principalement un sens électoral sans clore les raisons profondes du conflit qui ne manqueront pas de se rouvrir. Nous observons également une fissure de plus en plus ouverte avec les anciens grands alliés de l’OTAN qui considèrent la puissance américaine avec une méfiance croissante.

Une remontée de la lutte des classes internationale s’est développée dans les fissures d’une économie mondiale qui anticipe pour les années à venir des prévisions d’aggravation économique (et la possibilité d’une nouvelle récession) et qui voit s’approfondir des conflits géopolitiques naissants. Ce qui est nécessaire, pour que des victoires émergent de ce nouveau cycle, c’est d’œuvrer à la construction de partis révolutionnaires qui permettent à la classe ouvrière de conquérir l’hégémonie et de lutter pour le pouvoir. Dans ce contexte, se réapproprier la méthode de Trotsky pour caractériser la situation internationale et ses équilibres instables est une boussole fondamentale.

Traduction Jean Beide et Flo Balletti

VOIR TOUS LES ARTICLES DE CETTE ÉDITION
NOTES DE BAS DE PAGE

[1Trotsky, La teoría de la revolución permanente (compilation), Buenos Aires, Editions CEIP, 2000, p. 402.

[2Samuel Berrick Saul, Studies in British Overseas Trade, 1870-1914, Liverpool, Liverpool University Press, 1960, p. 115

[3Léon Trotsky, La teoría de la revolución permanente, ibid. Notre traduction.

[4Cité par Isaac Deutscher, dans Trotsky, le prophète armé, Santiago du Chili, Era-LOM, 2007, p. 101. Notre traduction

[5Idem. Notre traduction

[6Simon Clarke, "Class Struggle and the global overaccumulation of capital", dans Robert Albritton et Makoto Itoh (Eds.), Phases of capitalist Development. Booms, Crises et Globalisations, Londres, Palgrave Macmillan UK, 2001, p. 76

[7Léon Trotsky, L’Internationale Communiste après Lénine ou le grand organisateur des défaites, « les Etats-Unis et l’Europe », http://www.luttedeclasse.org/marxisme/ical.pdf, page 6

[8Léon Trotsky, Nouvelle étape. Rapport sur la crise économique mondiale et les nouvelles tâches de l’Internationale Communiste « La situation mondiale (1917-1921) » disponible ici : https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1921/08/lt19210819a.htm

[9Hillel Ticktin et Michael Cox, The Ideas of Leon Trotsky, Londres, Porcupine Press, 1995, p. 89

[10Ibid.

[11León Trotsky, Nouvelle étape. Rapport sur la crise économique mondiale et les nouvelles tâches de l’Internationale Communiste, op. cit. Notre traduction

[12Ibid.
MOTS-CLÉS

[Crise économique]   /   [Crise sociale]   /   [capitalisme]   /   [Lutte des classes]   /   [Théorie marxiste]   /   [Trotsky]

COMMENTAIRES