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Culture et Sport

Depuis la Croisette

« La loi du marché ». Lindon dans l’un de ses meilleurs rôles

Roland Darbant Dans La Loi du marché, film pour lequel Vincent Lindon a reçu le prix d’interprétation à Cannes, Stéphane Brizé retrace, au plus près, des scènes d´une humiliation quotidienne, bien connues de tous les salariés : les entretiens à Pôle-emploi, les entraînements au recrutement, les rendez-vous à la banque, les entretiens d´embauche, le travail précaire, les idées les plus sombres. La « loi du marché » nous impose à tous une vie où le « chacun pour soi » -ou plutôt le « chacun contre tous »- s’impose comme la règle. C’est ainsi que le récit de Brizé donne comme une impression de déjà-vu, un peu comme si le spectateur était mis face à la fatalité de sa propre vie. Jusqu´où peut-on aller, dans une société qui préconise l´individualisme exacerbé comme mode d´emploi, pour continuer à survivre ? Combien d´humiliations sommes-nous prêts à supporter avant de réagir ? Et surtout, comment ?

lundi 1er juin 2015

L´aspect tragique de la société capitaliste réside dans l´impossible réalisation des envies et des besoins les plus basiques pour l´énorme majorité des êtres humains. Dans La loi du marché, il ne s´agit pas d´une tragédie individuelle, mais sociale : en suivant la quête de Thierry, un ouvrier, la cinquantaine, qui essaye de sortir du chômage, c’est comme un miroir que le spectateur se tend à lui-même. Et ce n’est pas un hasard que le metteur en scène ait choisi de recruter des acteurs non-professionnels qui jouent, au fil du récit, leur propre rôle.

Pendant un rendez-vous avec ses anciens collègues de travail, toujours en lutte dans le procès contre leur licenciement, Thierry opte pour une voie de sortie individuelle : usé par les longues procédures judiciaires qui ne semblent aboutir à rien, il décide d´abandonner les poursuites. Ses collègues, dont l’un des personnages est joué par Xavier Mathieu, l’ancien chef de file des Conti, lui-même licencié en 2009, essayent pourtant de le convaincre qu’il est encore possible de « faire condamner les bourreaux ». Le personnage principal, lui, décide de se soumettre à un parcours humiliant pour retrouver un travail. « Est-que cela fait de moi un lâche ? ». C’est la question qui le taraude.

Marié et père d´un enfant handicapé, la vie de Thierry est une course contre la montre. Pris au piège, il encaisse les coups : à la banque on lui propose de vendre l´appartement et prendre une assurance de vie ; lors d´un entretien d´embauche on lui dit qu´il n´est pas assez qualifié, on lui propose de toucher moins pour lui dire, au bout du compte, qu´il ne sera « probablement » pas pris ; pendant sa formation il est obligé de s’entendre dire qu´il n´arrive pas à convaincre quiconque de ses capacités car il ne sait pas sourire, il ne s’engage pas dans les conversations, il ne sait pas bien se tenir. Le chômage, en somme, ce serait la faute de Thierry.
Le personnage se rend compte, néanmoins, que l´humiliation à laquelle il doit se soumettre n´est pas individuelle : elle constitue les différents aspects de sa vie, de la vie de tous les siens, celles et ceux de sa classe. En retrouvant du travail comme vigile dans un supermarché, Thierry se retrouve obligé à surveiller les petits larcins de toute sorte, y compris quand il s’agit de retraités n’ayant pas assez d’argent pour manger. Il en va de même pour ses propres collègues, à commencer par les caissières. L’un de ses supérieurs lui explique que pour augmenter les profits, la direction doit mettre en place une politique plus rigoureuse de surveillance de ses propres employés. Il ne faudrait pas que quelqu’un se hasarde au trafic de tickets de réduction…

Fidèles aux aspects subjectifs qui prédominent encore dans cette société, les choix des différents personnages ne peuvent qu´être, eux aussi, individuels : les petits vols, le suicide, la résignation ou encore la voie de fuite de Thierry qui doute néanmoins quant à la pertinence de continuer à se soumettre aux règles du jeu. Les personnages sont en tension entre la soumission et la contravention à une « loi du marché » à laquelle personne ne semble pouvoir échapper. Thierry, lui, tour-à-tour résigné et insoumis, montre les limites des chemins individuels quand il s´agit de faire face à cette prétendue fatalité qui a pour nom « loi du marché ».

30/05/15