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L’écologie est-elle un impensé du marxisme ? Une discussion entre Paul Guillibert et Adrien Cornet

Ce 19 décembre, une cinquantaine de personnes se sont réunies à La Sorbonne pour un séminaire sur le thème du marxisme et de l'écologie, organisé par Le Poing Levé. Retour sur le débat qui s'y est ouvert entre Adrien Cornet, raffineur à Total Grandpuits et Paul Guillibert, philosophe à Paris 1.

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L'écologie est-elle un impensé du marxisme ? Une discussion entre Paul Guillibert et Adrien Cornet

Crédit Photo : Révolution Permanente

À l’invitation du Poing Levé, une cinquantaine de personnes se réunissait pour une discussion intitulée "L’écologie, un impensé du marxisme ?", en présence de Paul Guillibert et Adrien Cornet. Une contribution salutaire dans le but de penser une stratégie révolutionnaire pour le mouvement écologiste, alors que le même mois se concluait la COP 28, marquée par une présence record des lobbys des énergies fossiles, et dont la vacuité témoignait une fois de plus de l’impasse du capitalisme vert.

Cet échange s’inscrit dans le premier cycle des Discussions marxistes que le Poing Levé organise cette année à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, dans l’objectif de pallier le cruel manque d’espace pour les idées marxistes à l’université. Une occasion d’engager aussi des débats stratégiques trop souvent escamotés par celles et ceux qui militent pour le dépassement du capitalisme. Pour présenter les enjeux et ouvrir la réflexion, deux invités : le philosophe Paul Guillibert, qui dans son dernier ouvrage Exploiter les vivants tente de repenser l’écologie à partir de la question du travail, et le raffineur Adrien Cornet, militant à la CGT et à Révolution Permanente, protagoniste de nombreuses grèves sur le site Total de Grandpuits.

"Dès le départ, chez Marx et Engels, il y a une pensée de l’écologie" introduit Guillibert, répondant immédiatement au titre de la séance. Dans ses recherches, Marx avait conscience des limitations des ressources naturelles, et des effets désastreux du capitalisme sur l’environnement : en reprenant ses termes on peut dire que “le capitalisme produit une rupture du métabolisme entre la société et la nature".

Toutefois, il faut garder conscience que "Marx n’était pas écologiste". Guillibert rappelle qu’au sens où on l’emploie aujourd’hui "être écologiste, c’est considérer que le but ultime de la stratégie politique c’est de préserver la biosphère”. Dans Le Capital, avec l’analyse du capitalisme comme point de départ, la découverte de ses effets destructeurs sur la nature n’est que relativement secondaire : ‘l’enjeu stratégique de Marx, c’est la lutte contre l’exploitation du travail". Guillibert propose alors de faire le trajet inverse : "partir de l’analyse de la crise écologique pour se demander ce qui, en elle, a été produit par le capitalisme, par des formes d’exploitation du travail".

Si la pensée écologique a bien une lacune, c’est la question du travail, pourtant centrale dans la subsistance de nos sociétés, et c’est là où la critique marxiste a de quoi renouveler son logiciel théorique et politique. En effet, derrière chaque étape de processus de production, que ce soit à l’extraction des matières premières, lors de la circulation des marchandises ou encore au moment de leur transformation, les sujets du mécanisme sont toujours des travailleurs en constante interaction avec la nature. Ainsi que concluait Guillibert, "il n’y a pas de destruction de la nature qui ne soit pas à un moment ou à un autre liée à des formes d’exploitation capitaliste du travail”.

Or aujourd’hui la plupart de ces processus impliquent des énergies fossiles. Le secteur du raffinage est un élément clef de toute la production, et il a aussi été l’un des plus combatifs cette dernière décennie : évoquant sa centralité stratégique pour mettre à genoux l’économie, Adrien Cornet explique que "la grève des salaires des raffineurs en 2022 montre que c’est un des secteurs qui a la plus grande force matérielle". Lui qui travaille depuis 2009 chez Total au sein de la raffinerie de Grandpuits, connaît précisément la force du travail, qui est la plus apte à porter un programme écologique de rupture avec la logique destructrice du capital.

Analyser la crise écologique à partir du travail, comme nous le propose Guillibert, a donc des conséquences stratégiques essentielles : les contradictions entre les classes et la grève comme moyen d’intervention sont nécessaires pour penser théoriquement l’écocide (et l’éviter en pratique). De ce point de vue, on peut regretter que malgré d’importants renouveaux le mouvement écolo reste encore trop étranger au marxisme, à la fois comme grille d’analyse et comme outil stratégique.

Certaines interventions du public portent ainsi sur les Soulèvements de la Terre, qui ont émergé avec la lutte de Sainte-Soline et ont plus récemment mené des actions contre le groupe Lafarge. L’occasion pour Guillibert de souligner que “il faut reconnaître le nouvel élan que les Soulèvements de la Terre insufflent au mouvement écolo” par leur radicalité, “mais ils restent encore trop séparés du mouvement ouvrier et des travailleurs".

La grève de Grandpuits en 2020 offre un bon exemple d’une possible union entre mouvement du travail et militants écologistes. Alors que Total avait présenté un projet d’arrêt du raffinage de pétrole brut sur le site, le maquillant comme projet de transition écologique, il s’agissait-là du plus pur green-washing. C’est que, "depuis 2010, l’objectif de Total c’est de fermer petit à petit les raffineries et d’importer les produits finis depuis des pays où les normes sociales et environnementales sont moindres par rapport à la France" explique Adrien Cornet.

"On a pensé avec le syndicat de demander aux écolos, qui ont une expertise, ce qu’ils pensaient du projet de Total", raconte-t-il. Contre tous ceux qui ont perdu espoir dans la classe travailleuse, Cornet rappelle que ses collègues et lui étaient "les premières victimes de la pollution de leur usine : la pollution de l’air, des rivières et de tout l’environnement dans lequel les ouvriers vivent", qui détermine leur santé, leur environnement quotidien, et leur détermination à se mobiliser. Ces raffineurs, directement touchés par les conséquences environnementales des secteurs où ils travaillent, sont ceux qui ont le pouvoir de faire changer les choses en entrant dans un rapport de force direct avec les capitalistes de Total. En cela, "c’est une alliance qui est assez historique", notamment parce que le soutien des écologistes a été très actif, et que des liens durables se sont tissés. De quoi tirer de nombreuses leçons pour dépoussiérer la seule option stratégique viable pour mettre fin à l’écocide et faire le pont vers une société écologiquement soutenable : la grève.

Ce qu’une telle discussion avait d’intéressant était aussi la manière de parler philosophie, écologie, société, sans jamais perdre de vue la perspective de la lutte politique, et donc de la stratégie à adopter pour obtenir la victoire de notre camp social. Impossible de contourner le sentiment d’urgence que provoque la crise écologique dans une grande partie de la population, notamment la jeunesse. Mais pour répondre à ce sentiment, il faut bien s’armer, ce à quoi le Poing levé essaie de participer en organisant ces discussions marxistes sur les facs !


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