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Culture et Sport

Ce n’est qu’un début, recommençons le combat

‘L’âme rongée par de foutues idées’. Mai 68 au théâtre, interview de Lucie Leclerc et Guillaume Lambert

mercredi 4 mai 2016

Vous jouez le rôle principal de la pièce L’âme rongée par de foutues idées, pourtant vous êtes loin d’être seule sur scène et les références historiques se bousculent. Est-ce Mai 1968 qui est mis en scène ou bien tout autre chose ?

Lucie Leclerc : Mai 68, c’était une base, nous avons lu beaucoup de livres, de documents, vu des vidéos de l’époque pour nous imprégner de l’atmosphère. En 68, c’était un pays entier paralysé, le gouvernement à l’époque débordé, l’urgence des situations, les paroles des étudiants, l’euphorie dans les facultés.
Tous les documents, livres, vidéos et archives que nous avons trouvé nous ont inspiré pour des personnages car évidemment, être seule en scène implique de passer d’un personnage à un autre, et nous avons voulu les travailler dans la plus grande sincérité possible.
Être seule en scène et représenter une révolte, une manif, une foule, ça signifie s’imprégner d’autant d’images pour essayer de les restituer dans le jeu et les rendre concrètes autant pour l’acteur que pour le public. 
Ensuite on a voulu se détacher progressivement de mai 68. Essayer d’élargir le propos et ne pas simplement rester dans le théâtre documentaire.
Au vu des événements en France aujourd’hui, renouveler le propos. Être au plus près des enjeux actuels.


Comment s’est construite cette pièce ?

Lucie Leclerc : On a beaucoup travaillé sur la solitude de ce personnage, ses souvenirs et on s’en est progressivement détaché pour rentrer dans le concret et rendre la situation présente. 
Le travail avec Guillaume, c’est être un acteur créateur. C’est difficile quand tu es seule au plateau, parce qu’il faut tout convoquer en toi, tout chercher dans ton imaginaire et dans ton intériorité. Les impros, c’est long et fastidieux, mais on écrit ensemble en fait, on cherche vraiment à deux et ça laisse une grande marge de liberté et de foirage. 
Je n’avais jamais travaillé de discours politiques avant ça, je n’avais jamais même réellement travaillé de pièce politique en soi. Et travailler sur le personnage de l’infiltrée, c’est fou. Jouer avec autant de sincérité les personnages tels que des militants ou des politiciens carrément réactionnaires est un véritable challenge, car il faut les défendre tous pour qu’ils soient sincères et pour qu’on y croit. Mais heureusement, nous avons pas mal de sources d’inspirations pour des personnages autour de nous actuellement….
Guillaume travaille sur quelque chose d’épuré, une chaise, un micro, des lumières et la présence de l’acteur. C’est un travail sur le texte aussi, car il est omniprésent dans cette pièce. On a attaqué tardivement le texte écrit. Mais comme nous avons tout travaillé en impro auparavant, c’était plus facile à incarner et à interpréter. Finalement on a créé à quatre mains une histoire à ce personnage, on a dessiné une personnalité, et c’est un travail créatif incroyable.
Guillaume Lambert : Le propre des situations révolutionnaires, c’est de libérer la parole, comme on peut le voir aujourd’hui. En travaillant à partir des années 68 françaises, on a voulu se confronter à la densité de ces paroles politiques. Donc le spectacle donne effectivement une large place au texte. Mais, il ne prime pas. La parole, ce n’est pas juste des mots, mais une situation qui la rend possible, une émotion qui lui donne sa direction, une personne et son parcours qui influent sur son contenu. Le travail en impro a servi à retrouver le concret de ces paroles que l’on a trouvé dans les livres ou ailleurs. Trouver la situation suffisamment forte qui peut faire surgir un propos révolutionnaire ou réactionnaire, selon les personnages du spectacle. Et pour faire exister ces situations, la musique, le son, les lumières, les costumes, tout cela participe à rendre possible la parole. On n’a pas cherché à accumuler les éléments, mais trouver le juste minimum pour que Lucie puisse chercher la justesse d’interprétation, et que le spectateur puisse imaginer le reste.

Tâche difficile, mais si vous deviez donner votre avis sur ce qui est pour vous le propos central de la pièce ? 
 
Guillaume Lambert : Difficile en effet, parce que le projet de base n’était pas de défendre ou d’illustrer un propos, mais de raconter une fiction politique. Par contre, nous sommes partis de plusieurs hypothèses que l’on avait envie de tester par le plateau. La première est contenue dans le titre, emprunté à Léo Ferré. Le fait que les idées, la politique, tout cela touche à notre intimité. Qu’il n’y a pas un individu privé et un individu public, mais une seule personne et un continuum entre son intimité et la politique. Que les idées politiques, même chez les technocrates qui se disent les plus neutres possibles, sont imprégnées de nos émotions, nos parcours, nos liens. Et qu’à l’inverse, même chez les personnes qui se sentent éloignée par ces choses qui ne les concernent pas, tournées vers leur intimité, les conditions sociales et politiques affectent directement leur intimité. C’est un parti-pris qui n’est pas évident parce que lorsqu’on écoute le discours d’un politicien, cela nous semble tellement éloigné de nous, qu’on ne voit plus trop comment on a pu se battre aussi violemment pour des idées dans les années 70, ou même aujourd’hui dans d’autres pays. Mais justement, même cet ennui à l’écoute de ces discours touche à notre âme, parce que nous ne sommes pas fait pour nous ennuyer continuellement. Et ça s’accumule jusqu’à exploser d’une manière ou d’une autre.
Une deuxième hypothèse est celle de la nécessité du conflit. A la fois d’un point de vue historique, la violence qui fait accoucher l’histoire, que d’un point de vue intime, seule manière de se sentir en vie. C’est une question que l’on pousse à l’extrême avec ce personnage d’infiltré. Elle est traversée en elle-même par le conflit puisqu’elle défend des positions complètement opposées. Et elle est entourée par des conflits forts : un pays bloqué par la grève, une insurrection étudiante, le meurtre d’un militant, l’enlèvement d’un cadre en représailles. On a cherché à faire exister sur la scène une véritable expérience conflictuelle. Au début de l’écriture, où la colère sociale actuelle n’était pas présente, c’était aussi une volonté presque cathartique. Quand l’ordre règne et qu’une chape de plomb semble rendre tous changements impossibles, retrouver ce conflit apaise paradoxalement. Mais on pose sincèrement la question, car une vie de conflits est aussi éreintante, comme ce personnage qui sort lessivé de son engagement. En posant la question du conflit, et de la violence, cela permet au moins d’en parler et de ne pas rendre ça lointain. De s’y habituer, voire s’y entraîner peut-être, parce que les rapports de force ne vont pas disparaître, au contraire.


S’agit-il de discuter « d’engagement politique » ou bien au contraire de ne pas voir celui-ci comme objet d’extérieur à la vie ? 
 
Guillaume Lambert : Dans ce spectacle, on pourrait dire que l’engagement politique de ce personnage est extérieur à la vie. Ce personnage d’infiltré est absolument plongé et rongé par la question politique, à tel point que tout « le reste » de la vie est laissé dans l’ombre. J’ai voulu questionné l’engagement politique par ce cas limite. A l’inverse de ma précédente pièce, Citoyens du vent, ou l’on observait des personnages éloignés des enjeux politiques. Jusqu’à ce que les événements extérieurs les atteignent directement.
Avec ces deux cas opposés, on définit en creux, effectivement, que l’engagement politique ne peut pas être extérieur à la vie. Le personnage de L’âme rongée, qui vit dans une complète solitude, échoue dans son projet. Vouloir faire de la politique, surtout révolutionnaire, tout seul, ça ne marche pas. On a besoin de densifier nos liens, tous nos liens, amicaux, amoureux, locaux, de travail, pour avoir un réel impact politique je pense. Dans un texte de la Gauche prolétarienne des années 70, avant leur dissolution, les auteurs revenaient sur l’échec de l’enlèvement du cadre de Renault en représailles de la mort de Pierre Overney, abattu devant les usines. Ils disaient notamment qu’on ne met pas sa vie en jeu pour des idées sorties d’un livre. Que l’on est prêt à mourir pour ce que l’on a construit, plus que pour des idées. Ils avaient en tête l’exemple des paysans du Larzac ou des Lips qui, bien qu’assez peu militants à la base, ont été à l’origine des mouvements sociaux les plus originaux et les plus forts des années 70 françaises. Si ces mouvements ont eu un tel écho, c’est que ces révolutionnaires se battaient pour leurs vies, en leurs noms. La politique, et la vie, c’était la même chose. C’est bien pour ça que les années 70 ont été si explosives. Et c’est bien pour ça que nos politiciens s’efforcent d’éloigner nos vies de la politique, à coup d’union européenne, de discours économiques complexes, de fac-similé démocratique où seule une oligarchie a le pouvoir etc. Plus cela nous semble éloigner, plus nous restons calme, à consommer tranquillement. Plus la politique surgit dans nos vies, ce qui nous semblait être notre espace privé, plus on comprend que tout est politique et que nous sommes déjà engagé malgré nous.

Imaginiez-vous en montant la pièce que la première, qui aura lieu le 5 mai, se déroulerait dans une telle atmosphère de colère sociale ?

Guillaume Lambert : Non absolument pas. Après l’annonce du projet de loi travail, c’était incroyable de voir à quel point l’histoire bégayait à nouveau. Tout concordait : une longue période d’ennui et de lassitude face à la politique, un projet de loi, des AGs, des violences policières qui poussent toujours plus de monde dans la rue… A se demander s’il n’y avait pas véritablement un infiltré au gouvernement qui cherchait à réveiller la colère des gens… Et en même temps, même si c’est plus simple de le dire après, c’était prévisible. Déjà parce que ces mouvements sociaux sont cycliques. Avant ça c’était les retraites, avant le CPE, avant les retraites etc. C’est comme si ces mouvements sociaux qui embrasent le pays pendant quelques semaines sont un passage nécessaire pour chaque génération. Et surtout parce que l’on sent bien que l’horizon révolutionnaire est de plus en plus un fait acquis pour beaucoup. Plein de signes le montrent : les révolutions arabes, occupy, les indignés, l’Ukraine, les livres du comité invisible… Tout cela ne suffit pas à faire la révolution en France, mais ça montre bien que le fait que tout va exploser, dans un sens ou dans un autre (révolutionnaire ou fasciste), est un sentiment diffus chez chacun. Un sentiment qui surgit sporadiquement dans les événements politiques. Et artistiques. Combien de spectacles sur le thème de la révolution ces dernières années ! L’âme rongée en fait partie et j’espère que l’actualité nous permettra d’avoir un véritable échange avec les spectateurs sur les questions que soulève le texte.

Propos recueillis par Léo Serge

L’âme rongée par de foutues idées est jouée à partir du 5 mai à la Manufacture des Abbesses à Paris, jusqu’au 19 juin, à 21h du jeudi au samedi et à 17h le dimanche, relâches les 19, 26 et 27 mai. 
La Manufacture des Abbesses -7 rue Véron, Paris 18e




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