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Enquête

"Je veux pas que vous restiez à la maison à faire le couscous" : sexisme et islamophobie au lycée Victor Hugo

Au lycée Victor Hugo à Marseille, les discriminations de la direction contre les lycéennes portant le foulard en dehors de l'établissement se poursuivent. Plusieurs d'entre elles dénoncent des convocations ayant donné lieu à un torrent de remarques sexistes et racistes, dans la continuité des directives réactionnaires du ministère. Enquête.

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Crédits photo : AFP / Image d’illustration

Cet article constitue la première partie d’une enquête sur la situation au lycée Victor Hugo en deux parties.

La tension est toujours aussi forte au Lycée Victor Hugo à Marseille, où les remarques racistes et sexistes, déjà dénoncées l’année dernière, persistent des faits sur lesquels nous reviendront dans cette première partie. Une partie de la vie scolaire est en grève depuis le 16 janvier et continue de dénoncer les faits, ainsi que la répression syndicale qui s’abat contre ceux qui brisent la « loi du silence ». En effet depuis décembre, un de leur collègues syndicaliste est suspendu. Un acharnement qui s’inscrit dans l’objectif de la direction de « liquider tous ceux qui militent » et qui témoigne aussi des logiques répressives au sein de l’Éducation nationale actuellement. Tout en agitant le prétexte de pédagogie et d’inclusivité, dont les directives sur la laïcité du ministre Pape Ndiaye ne sont qu’un dernier exemple, le gouvernement musèle les personnels et les élèves.

Convocations répétées : les lycéennes portant le foulard dans le viseur de la direction

« Non à l’exclusion ! Non, à l’exclusion ! » : c’est ce que scandaient les lycéennes de Victor Hugo lors d’un rassemblement en mai 2022. Elles dénonçaient déjà un climat islamophobe et sexiste au sein de l’établissement, où les remarques stigmatisantes sur leurs tenues se multipliaient. Une situation que résumait ainsi Lina*, dont Révolution Permanente avait recueilli le témoignage à l’époque : « J’ai reçu tout un tas de remarques tout au long de l’année sur la taille de mes robes sur comment je m’habille, des remarques qu’ils ne vont jamais faire à des filles qui ne portent pas le voile. »

Cette année, malgré un changement de direction, il semblerait que cette situation perdure. Selon de nombreux témoignages des élèves et du personnel de l’établissement, ainsi qu’un courrier au rectorat d’Aix-Marseille par deux sections syndicales, les remarques et pression sur les lycéennes portant le foulard à l’extérieur de l’établissement se poursuivent. Un acharnement qui peut désormais s’appuyer sur les directives du ministère de l’Éducation nationale, envoyées depuis la rentrée 2022, qui renforcent la répression contre les élèves musulmanes.

Rassemblement devant le lycée Victor Hugo en mai 2022.

En particulier, nous avons recueilli des témoignages évoquant de nombreuses convocations de lycéenne à propos de leurs tenues vestimentaires et des propos graves de la part de la direction du lycée à cette occasion. Une lycéenne convoquée raconte : « on était plusieurs, une d’entre nous portait une abaya, les autres des ensembles amples. » (des pantalons larges, chemises ou kimonos de couleur unie). L’entretien aurait débuté par une leçon d’histoire sur la laïcité, suivie d’une lecture commentée des directives du ministère de l’Éducation, avec objectif de convaincre les lycéennes de ne plus porter ces tenues, jugées contradictoires avec la laïcité sur des fondements islamophobes.

Selon la direction, les ensembles larges et l’usage de bandeaux pour tenir les cheveux relèveraient en effet d’une atteinte à la laïcité. Une affirmation inspirée du courrier envoyé par le ministre de l’éducation Pap Ndiaye en septembre 2022, à propos d’une « épidémie d’atteinte à la laïcité ». Sur le terrain, celui-ci a permis aux directions de laisser libre cours à une stigmatisation accrue des lycéennes. « Je ne veux pas qu’on puisse dire, elle est musulmane, voilà je ne veux pas le voir ! » aurait expliqué le proviseur selon l’une des lycéennes convoquées. Durant l’entretien à de nombreuses reprises le proviseur aurait incité à acheter de nouveaux vêtements : « Essayez de me mettre des choses un peu jolies, colorés, fleuris vous voyez. »

Très vite les lycéennes répondent : « si on m’interdit les ensembles, on m’interdit de m’habiller comme je veux ». Une élève proteste : « La loi elle est pour tous, elle n’est pas que pour les femmes voilées. C’est-à-dire que moi quand je vois une fille qui n’est pas voilée et qui rentre dans le lycée et qui a une robe longue et que vous ne dites rien, moi ça me choque. » La direction tente de se justifier, mais tout au long de l’entretien, les lycéennes comprennent clairement que ce contrôle des tenues vise celles qui portent un voile à l’extérieur de l’établissement, peu importe leur tenue à l’intérieur.

« Je ne veux pas que vous restiez à la maison avec dix gamins à faire le couscous » : des discours ouvertement racistes et sexistes

Tous au long de l’entretien qui nous a été rapporté en détail par plusieurs lycéennes, le proviseur se présentera comme étant « dans le dialogue », avec des intentions bienveillantes. Mais son discours constitue un tissu de remarques racistes et sexistes particulièrement violentes.

Pour justifier qu’il n’a pas de problème avec les lycéennes, le proviseur déclare ainsi : « moi j’ai même une petite surveillante qui est voilé, je l’ai recruté sans problème. » En réponse à une crainte exprimée par une lycéenne qui souhaite porter des vêtements amples « pour se protéger du monde », le proviseur répond : « J’avais une élève qui mettait les tenues comme ça, qui faisait pis que pendre dans la cité et qui avait des strings dessous. » Des propos qui ont scandalisé les lycéennes présentes.

L’ensemble de l’entretien est marqué par un profond paternalisme raciste et sexiste, sous couvert de « protéger » les lycéennes, en évoquant par exemple le danger « d’agressions » d’extrême droite. Or, ce sont bien les propos du proviseur véhiculent les clichés les plus réactionnaires sur les femmes musulmanes. En réponse à une lycéenne qui déclare : « ce n’est pas de nous empêcher de porter une abaya qui va régler les problèmes de racisme », le proviseur explique « moi mon objectif c’est que vous ayez votre diplôme, que vous ayez un travail, que vous ne soyez pas mère au foyer, ni femme soumise. » A propos des nouvelles tenues vestimentaires que les jeunes filles doivent acheter, il ajoute : « Essayez de trouver le juste milieu, n’oubliez pas l’objectif là les filles, on doit vous préparer à l’après parce que je ne veux pas que vous restiez à la maison avec dix gamins à faire le couscous, le tajine ou les samoussas, pendant que monsieur... non non. »

L’entretien se terminera par cette remarque du proviseur : « Je vous le répète je n’ai rien contre l’islam, contre vous contre personne, je me dois de faire respecter le texte, et je me dois de vous préparer au mieux à votre insertion professionnelle et sociale, imaginons vous rencontrez un garçon qui ne soit pas musulman (...) si ton mari ne veut pas être musulman, tu ne t’embêtes pas tu sors le couteau, puis tu coupes la merguez et dans le couscous comme en Tunisie. » Un mélange des registres troublant, rempli de remarques violentes, très mal vécu par les lycéennes. Malgré l’ambiance parfois calme de l’entretien, une des lycéennes convoquées nous confie ainsi : « Je me suis senti humiliée, il m’a convoqué plusieurs fois alors que je portais seulement des vêtements larges, aujourd’hui j’ai une boule au ventre quand je vais au lycée. »

Contacté par nos soins à propos de cette convocation la direction du lycée nous a laissé sans réponse. Le rectorat a de son côté refusé de nous répondre.

Canal Telegram : @revolution_permanente

A la source des discriminations : une politique du ministère de l’éducation nationale

Selon des lycéennes et des travailleurs de l’établissement, les convocations au sujet des tenues vestimentaires pour les élèves voilées en dehors de l’établissement se seraient accentuées, notamment depuis l’envoi d’un premier courrier à ce sujet de la part du ministère de l’Éducation aux recteurs en septembre 2022. Ce courrier, qui aborde le port des qamis et des abayas à l’école, deviendra ensuite la circulaire de novembre 2022.

Les deux documents ont pour but de soutenir les chefs d’établissement qui seraient « confrontés à une augmentation des signes religieux », accentuant ainsi la répression à l’encontre des élèves musulmanes. Sont visées toutes les tenues qui manifesteraient, simplement « par intention », un caractère religieux, dont les qamis et les abayas mais également les bandanas, ou tout autre vêtement « si le signe ou la tenue que porte l’élève démontre son choix de manifester une appartenance religieuse ».

Ces mesures stigmatisantes et particulièrement floues laissent une grande marge d’appréciation au chef d’établissement quant à la caractérisation ou non de manifester une appartenance religieuse. Sur le terrain, elles conduisent à cibler les lycéennes portant un foulard à l’extérieur du lycée, suspectées d’atteintes à « la laïcité », et visées par des rappels à l’ordre sexistes et racistes.

Les conséquences claires d’une énième directive stigmatisant les musulmanes à l’école, qui se multiplient depuis la loi de 2004 interdisant le port du voile dans les écoles. Un renforcement des mesures islamophobes et sécuritaires qui s’accompagne par ailleurs de la répression des activités syndicales susceptibles de dénoncer ces faits.

Une situation dénoncée dans le lycée

Les lycéens et les surveillants dénonçaient déjà la situation depuis un certain temps. En janvier 2022, six surveillants rapportent des propos à caractère raciste qu’une professeure de l’établissement aurait prononcé à ses élèves. En résulte une extrême tension au sein de l’établissement : harcèlement moral, remarques racistes et sexiste envers les surveillants de la part de professeurs et de membre de la direction. A la fin de l’année trois des six surveillants seront remerciés (non-renouvellement de leur CDD). Les lycéennes, de leur côté, s’étaient mobilisées en se rassemblant devant le lycée et malgré qu’elles aient été reçu par la proviseure de l’époque : « ça n’a rien changé ! » nous déclarait Maria*, élève de première.

Cette année, même constat : « dès le début de l’année, le proviseur est reparti sur la même dynamique » explique Djenab Barry, surveillante au lycée Victor Hugo depuis septembre 2021, « Le proviseur s’est poste tous les jours à 8h du matin en arrêtant toutes les filles dont il estimait qu’elles ne portaient pas une tenue laïque. » Le 21 octobre 2022, au moment des grèves de raffineurs où plusieurs lycées bloquent à Marseille contre la réforme des lycée professionnels, à Victor Hugo, la question centrale est celle de l’islamophobie. Les élèves tenteront à plusieurs reprises de bloquer leur établissement pour dénoncer ces types de discriminations qui seraient monnaie courante au lycée. Une mobilisation qui ne sera jamais entendue, les remarques déplacées se poursuivant selon les témoignages.

Les propos prononcés lors d’une des convocations de lycéennes seront également dénoncé dans un courrier adressé au rectorat de l’académie d’Aix-Marseille datant du 14 novembre 2022, de la part des sections syndicales CGT et SUD, soutenues par tous les personnels d’éducation élus au Conseil d’Administration du Lycée Victor Hugo (voir en Annexe). Le courrier évoque : « des faits susceptibles de recevoir une qualification pénale nous obligent aujourd’hui à vous indiquer, pour votre bonne appréciation de la situation, certains des propos du proviseur du lycée Victor Hugo tous adressés à des jeunes filles » avant de lister certains des propos rapportés plus haut et d’affirmer que « le chef d’établissement a en effet tenu des propos à caractère raciste et sexiste que ni nous, ni les élèves et leurs familles, ne pouvons accepter ». Malgré trois relances, le rectorat qui serait donc clairement au courant de la situation ne répondra jamais à ce courrier et ne mettra aucune enquête en place malgré la gravité des faits.

Cette situation au sein du lycée Victor Hugo est révélatrice du climat réactionnaire qui prend corps dans l’éducation nationale. Depuis la loi de 2004, les offensives stigmatisant les élèves musulmanes se multiplient et n’ont fait que se renforcer sous les gouvernements de Macron. Alors que la tenue et le corps des femmes sont au cœur des débats, il est fondamental de soutenir les lycéennes du Lycée Victor Hugo de Marseille ainsi que le personnel de la vie scolaire qui subissent la répression syndicale. Trop couverte ou pas assez aux élèves de décider, l’école devrait être un lieu d’apprentissage et d’émancipation, non de stigmatisation et d’autoritarisme.

Annexe : Courrier des organisations syndicales au rectorat


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