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Jeunesse

Violence sociale

Jacqueline, 13 ans, suicidée. La brutalité quotidienne au collège et au lycée

Guillaume Loïc Dans la nuit du 18 au 19 juin dernier, une collégienne de 13 ans a trouvé la mort en se jetant du onzième étage de sa tour HLM à Villetaneuse. Elle a laissé un journal intime dans lequel elle raconte les brimades et humiliations quotidiennes au collège, contre son physique. Mais qui est le coupable ?

vendredi 26 juin 2015

Un drame qui aurait sans doute pu être évité

Jacqueline a sauté de la fenêtre de son appartement car elle ne voyait plus d’issue aux journées de souffrance qui constituaient sa vie. Harcelée au collège, où elle était devenue le souffre-douleur d’un groupe d’élèves, elle rencontrait également des difficultés à trouver refuge chez elle, entre les disputes de ses parents. En parcourant les articles de presse qui relatent l’événement, on apprend qu’elle avait déjà fait une tentative de suicide au mois de mai, et avait eu plusieurs entrevues avec l’assistante sociale du collège. Cinq de ses amies, à qui elle avait exprimé à nouveau le souhait d’en finir, étaient d’ailleurs récemment retournées alerter cette dernière, qui n’a pas donné suite. La mère de Jacqueline n’avait été mise au courant de rien par le collège, qui avait pourtant dès le mois de mars convoqué quelques-uns des élèves harceleurs pour une heure de colle et des travaux d’intérêts généraux. Avec un collectif de plusieurs parents d’élèves, elle a décidé de porter plainte contre l’éducation nationale.

Le plus scandaleux, c’est que même après ce drame, l’Inspection académique refuse de changer de discours. Son porte-parole pour cette affaire, Denis Waleckx, expliquait froidement que les violences morales subies par l’adolescente se situaient dans « le cadre normal de ce qui peut se passer entre élèves », étaient de l’ordre de « l’habituel ». Froideur de l’Education nationale, cette grande institution capitaliste qui banalise en son sein la plus grande brutalité dans les rapports sociaux.

Le gouvernement, avec ses politiques austéritaires, est directement responsable de la situation. Alors que le pôle médicosocial avait déjà subi des coupes drastiques dans les collèges, la nouvelle réforme de l’éducation prioritaire prévoit que les assistantes sociales, déjà surchargées, aient à prendre en charge un plus grand nombre d’élèves dans plus d’établissements.

La violence contre nos corps commence bien avant le suicide

Pour se laver les mains, l’Etat peut s’appuyer sur un argument simple : c’est de l’extérieur de son école que vient la violence, et dans les classes, les cours de récré, les abords des établissements, l’autorité publique ne pourrait pas faire mieux que chercher à la réguler. Il est clair en effet que le contrôle des corps, les normes oppressantes de beauté qui permettent ensuite les moqueries contre celles et ceux qui n’y entrent pas, sont véhiculées au quotidien par la publicité, la mode, l’industrie pornographique (selon les statistiques, la grande majorité des collégiens y ont accès). Il est certain aussi (et même si cela se dit déjà bien moins dans les sommets de l’Education nationale), que le chômage qui touche près d’un tiers de la population d’un quartier comme celui où vivait Jacqueline, déstructure les familles et jette les ados dans la violence et le trafic.

Mais un collège comme Lucie Aubrac à Villetaneuse n’est-il vraiment que le réceptacle d’une violence extérieure ? Gober cette version des choses, c’est oublier l’autoritarisme des établissements scolaires, qui transforment les jeunes en objet de contrôle permanent (pas de casquette, pas d’écouteurs, le régime des menaces et des punitions, l’arbitraire). C’est oublier ce que le système de notation et de sélection implicite inculque aux rapports entre les élèves, jugés en permanence, mis en compétition. C’est oublier aussi la violence des programmes scolaires, qui camouflent systématiquement les crimes coloniaux, le racisme d’Etat et les résistances de ceux d’en bas. C’est nier, enfin, la fonctionnalité entre la répression au collège et les contrôles au faciès, hebdomadaires voire quotidiens, qui maintiennent la pression sur les élèves à l’extérieur. L’Etat a beau jeu de constater que les rapports entre jeunes sont pourris, quand il organise et maintient ce pourrissement.

Swags et boloss, victimes et bonshommes

L’histoire de jacqueline est en effet celle de milliers, ou plutôt de dizaines de milliers de jeunes, bien que cette réalité reste le plus souvent silencieuse, invisible. Selon l’édition de janvier de la revue Le Concours médical, pas moins de 20% des jeunes filles de 16 ans déclarent aujourd’hui avoir fait au moins une tentative de suicide, contre 9% il y a une vingtaine d’année. Chez les garçons, ce taux est de 8,8%. Ces chiffres terrifiants témoignent du caractère de masse de la violence psychologique et morale dans notre société, une violence dont l’intensité est directement indexée sur la régression sociale imposée au nom de la crise, sur la courbe du chômage et sur les coupes budgétaires qui suppriment les postes de profs et de personnels auxiliaires. Une violence qui, dans les collèges et lycées, se cristallise beaucoup dans les rapports sociaux oppressants qui font le quotidien des élèves.

Chacun de nous se souvient d’avoir été moqué, ou de s’être moqué. La voie est étroite entre celles et ceux qui se retrouvent victimes et celles et ceux qui victimisent. D’ailleurs, beaucoup humilient afin de n’être pas eux même humiliés, de ne pas devenir les souffre-douleurs, les « boloss » qui servent de défouloir à tout le monde. La violence est ainsi souvent défensive. Et toujours intriquée dans les parcours scolaires, la pression à la réussite se combinant avec la crainte d’être étiqueté comme fayot, qui pousse nombre d’élèves à saborder leur rapport au savoir. Sur les filles pèse la double peine d’être non seulement partie prenante de ces rapports-là, mais encore de l’être du mauvais côté de l’oppression sexiste et patriarcale. Harcèlement moral pour Jacqueline, harcèlement sexuel pour des milliers d’autres, et la pression à être la belle gosse ou le bonhomme – celle qui sait se défendre – pour éviter d’être victimisée. Le niveau de brutalité est tel qu’il est absolument logique qu’une large proportion de jeunes ne puisse la supporter.

« Plus jamais ça »

Jeudi 25 juin, une marche blanche en mémoire de Jacqueline a rassemblé 400 personnes à Villetaneuse. Sa famille, ses amis, ses voisins, de nombreux collégiens et collégiennes se sont rassemblés derrière une banderole qui disait « Stop au harcèlement. Plus jamais ça ». L’émotion était forte au sein de cette manifestation silencieuse, qui s’est terminée au pied du bâtiment où habitait l’adolescente, et d’où elle s’est défenestrée. De même que l’espoir de ne plus voir ce reproduire de tels drame.

La mort de Jacqueline met en lumière les contradictions profondes qui travaillent la société d’exploitation et d’oppression dans laquelle nous sommes forcés à vivre, et qui ne profite qu’à une minorité de capitalistes. Le système éducatif, qui leur sert à former une main d’œuvre relativement qualifiée et à maintenir leur ordre social, y a réagi d’abord en punissant les élèves qui se sont fait le véhicule de la violence subie par l’adolescente, avant de se dédouaner de toute responsabilité. Quand on comprend un peu la manière dont cette violence est fonctionnelle à ce système, on se dit que ce serait la moindre des choses que l’Education nationale soit reconnue coupable comme l’exigent les parents de la victime. Mais on voit aussi que, pour conquérir des relations sociales saines et émancipées, c’est toute une société qu’il va falloir changer.




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