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"Le système de santé doit sortir des mains du capitalisme" Jean-Louis Peyren, CGT Sanofi

Interview Jean-Louis Peyren, coordinateur CGT Sanofi France au sujet de la levée des vaccins, de la lutte menée par les travailleurs de Sanofi et de la santé. En ligne de mire, la nécessité d’exiger la réquisition de l'industrie pharmaceutique pour faire face à la crise sanitaire.

vendredi 7 mai

JEFF PACHOUD : AFP

Révolution Permanente : Après les dernières annonces de Biden et Macron sur une potentielle levée des brevets pour les vaccins, quelle est votre réaction ?

Jean-Louis Peyren : Pour commencer, le fait que Biden et les Etats Unis demandent la levée des brevets des vaccins, on ne peut pas dire que ce soit une mauvaise chose. Par contre ce qui est regrettable, c’est qu’il faut que ce soit les Etats-Unis qui commencent à parler des brevets pour que le monde politique de droite et du centre en France s’emparent de ce sujet. Honnêtement, l’attitude de Macron reste pitoyable, il ne faut pas oublier qu’il avait quand même défendu que les vaccins restent un bien privé, à l’encontre même des propositions de l’OMS, et là d’un coup après les annonces de Biden, on a un président qui commence à dire qu’il y a peut-être nécessité à ce que les brevets soient levés et que la question soit étudiée. C’est quand même étonnant, c’est la troisième fois que Macron retourne sa veste sur le sujet, au début de la pandémie il nous parlait des vaccins comme un bien commun, une fois que le vaccin est arrivé on ne parlait plus de bien commun mais de bien privé et une fois que Biden pose de nouveau la question, Macron revient sur sa position. De manière évidente, Macron va dans le sens du vent, c’est un peu désolant.

Il faut ensuite ajouter une seconde chose, la levée des brevets a pour résultat sur le papier que n’importe quel laboratoire soit en capacité d’utiliser le brevet déposé, ce que cela pose c’est que ce brevet n’appartient plus à une seule entité mais à l’humanité, il n’y a plus de propriété intellectuelle. Ce qu’il faut par contre savoir et ce que ne dit pas Biden, c’est qu’il existe des techniques de production, ce savoir-faire est aussi déposé et soumis à la propriété intellectuelle. Dès lors, on ne peut pas parler de levée des brevets sans parler aussi de levée de la recette de fabrication. Si on supprime le brevet mais que l’on garde sous forme privée la recette de fabrication, ça ne peut pas fonctionner. Les laboratoires pharmaceutiques doivent mettre ces recettes publiques, c’est indispensable. Sinon en réalité on en revient au même point que si l’on avait pas levé les brevets.

Révolution Permanente : On a vu en pleine crise sanitaire une véritable course aux vaccins dans les grands groupes pharmaceutiques, quelle est votre vision sur la gestion sanitaire ?

D’abord je veux dire que d’un côté cette course aux vaccins est importante, de l’autre côté je veux dire ensuite que maintenant elle va commencer par devenir indécente. La question qu’il faut se poser, c’est est-ce que cette course est dans un intérêt sanitaire ou économique ? C’est ça tout l’enjeu de la course aux vaccins. Si la course aux vaccins s’était faite en premier lieu pour l’intérêt sanitaire, j’ai envie de dire pourquoi pas, en réalité, j’ai du mal à penser que pour un laboratoire pharmaceutique, l’intérêt majeur de remporter cette course soit seulement sanitaire, derrière il y a un vrai intérêt économique et financier. Je pense que la question de la levée des vaccins est intéressante, parce que dans le cas où elle se réaliserait je suis convaincu que nous verrons que beaucoup moins de laboratoires vont se lancer dans la course. C’est bien la preuve que pour les laboratoires, l’intérêt premier, ce n’est pas la santé, mais de se faire du fric sur le dos des citoyens des différents pays.
Aujourd’hui, pour moi, cette course aux vaccins ne me semble plus raisonnable, ça ne veut pas dire qu’il faut arrêter de faire des vaccins mais qu’il faut arrêter de se précipiter. Cette course aux vaccins c’est un peu comme un constructeur automobile qui s’est aperçu il y a quelques années que dans telle marque telle astuce marchait bien pour faire de l’argent et que l’on voit alors tous les constructeurs automobiles faire la même chose. Cette course aux vaccins c’est un peu la même chose, pour eux il y a une brèche qui s’est ouverte avec le covid, il y a quelque chose qui peut être intéressant économiquement, donc ils se sont tous engouffrés à fond dans cet espace pour faire de l’argent. C’est ça qui est scandaleux, la santé ne peut pas fonctionner comme ça, on ne gère pas la santé comme ça, il y a d’autres intérêts derrière. En ce qui concerne la levée des brevets ça doit nous faire réfléchir sur l’intérêt de créer un pôle public de la santé sur le médicament et le médical. On doit voir comment un jour cela pourrait nous amener à penser la santé au dehors de l’économique, il faut sortir la santé de ce marché capitaliste, le médicament ne peut pas être une marchandise.

RP : La crise sanitaire a révélé l’incurie d’une logique court-termiste et économique de la santé sous le capitalisme, les travailleurs de Sanofi se sont mobilisés contre la casse sociale mais aussi en mettant en avant le mot-d’ordre de réquisition des outils de production pour aider à la résolution de la crise sanitaire, pouvez-vous nous en parler ?

Il est vrai que la levée des brevets sur les vaccins ne va pas sans la réquisition des outils de production, si vous avez un brevet qui est mis en libre circulation, il faut arriver à produire et avoir les capacités pour. Aujourd’hui si l’on prend l’exemple de la France, les capacités de production nationales, c’est-à-dire en dehors du privé, on ne les a pas. Pour produire un maximum de vaccins il faut faire appel à des entreprises comme Sanofi, et pour vous dire, je ne suis pas certain qu’une entreprise comme Sanofi accepte dans ces conditions de produire des vaccins. La réquisition des outils de production, elle est indispensable, automatique, il va falloir passer par cela.

De toute façon, on voit bien dans la période actuelle que cette histoire de faire tomber des brevets et de réquisitionner les outils de production prend tout son sens. On a vu depuis un an qu’en termes de production de vaccins, on est sur des règles capitalistes, les vaccins vont au plus offrant. C’est-à-dire que l’on va laisser sur le côté de la route tout un tas de pays, voire de continents. En effet, par exemple la majorité des pays en Afrique ne vont jamais pouvoir se payer des vaccins à grande échelle. On ne peut pas se contenter de dire les pays riches dans le meilleur des cas doivent lever des fonds pour que les pays les plus pauvres puissent vacciner, ce n’est pas tolérable. Si cela va faciliter peut-être l’accès aux vaccins de ces pays-là, derrière ça sous-entend aussi que l’on va permettre aux laboratoires d’engranger des profits, il faut sortir de cette logique purement économique et financière de la santé et du médicament. Cette logique dans la crise que l’on vit, montre toutes ses limites.

Révolution Permanente : Dans le cas où il n’y aurait pas de propriété intellectuelle sur les vaccins quelle serait la réalité de la situation sanitaire aujourd’hui ?

Ce serait prétentieux de dire que la crise serait résolue, par contre dire que l’on serait en avance sur la situation actuelle, c’est prendre peu de risques. Très clairement si l’on avait mis toutes les capacités de production qui pourraient être à notre disposition pour produire des vaccins, on ne serait pas aujourd’hui à compter les personnes prioritaires ou non, on serait en capacité de vacciner massivement. Après il est clair que pour l’instant les capacités de production mondiales ne sont pas en capacité de produire en quelques mois assez de doses pour l’ensemble de la planète mais on a quand même l’impression qu’on a déjà perdu 6 mois. Si on avait dès le début levé les brevets sur les vaccins et réquisitionné les capacités de production, on aurait gagné du temps. Plus révoltant, tous les mois perdus c’est autant d’argent gagnés par les grands laboratoires pharmaceutiques. Le jour où il y a levée des vaccins c’est terminé pour eux, ils ne vont plus gagner un centime. On a ces grands labos qui nous expliquent d’ailleurs tout le temps que la recherche ça coûte extrêmement cher, il faut savoir quand même que la recherche contre le covid a été largement financée par de l’argent public, quand vous voyez la méthode ARN aux Etats-Unis, elle a été financée par les contribuables américains. Nous ne pouvons pas toujours être les dindons de la farce, notre argent sert à financer la recherche dans des entreprises privées, qui nous revendent ensuite, sous prétexte que la recherche coûte cher, des vaccins à des sommes astronomiques, il faut que ça s’arrête.

Révolution Permanente : À Sanofi vous êtes en lutte depuis plusieurs mois, pouvez-vous revenir sur l’état du mouvement ?

On est en lutte depuis plusieurs mois, un peu moins sous le feu des médias actuellement, mais au niveau du syndicat CGT on est toujours en lutte pour arrêter cette casse, certains parlent de casse sociale, mais c’est une casse tout court, on nous casse socialement, on casse nos emplois, on casse notre industrie, notre recherche, c’est un massacre. On essaye de faire le maximum pour que Sanofi arrête ce jeu de massacre, on le fait avec nos moyens et avec nos forces. Nous on demande aucune suppression d’emploi, la fin de la casse de la santé. Quand on parlait de réquisition, on parlait de la réquisition de la production des vaccins. Pour expliquer, dans le vaccin il y a une partie dite vivante, mais il y aussi une partie chimique, nos sites de production chimiques à Sanofi peuvent participer à fabriquer de la matière première pour la solution finale. Aujourd’hui on s’aperçoit que par exemple Pfizer affirme que si on fait tomber les brevets ça va provoquer des difficultés en apprivoisement de matière première, mais ces matières premières on est capable de les fabriquer nous.

Il va falloir faire tomber les brevets là aussi, il y à toute une chaîne de fabrication à faire tomber, les propriétés intellectuelles doivent s’effondrer. C’est une chaine tellement complexe pour construire un médicament qu’il faut que ce soit la totalité de la santé qui sorte des mains de ce système capitaliste, la santé c’est un bien commun de l’humanité, ça ne doit pas être entre les mains du privé. Il faut que l’on regarde les choses en face et que l’on se pose les bonnes questions, la santé aujourd’hui ce n’est plus tenable. Quand je vois Sanofi qui lors de sa dernière journée des actionnaires autorise que sur les 24 derniers mois, 1 milliard d’euros d’actions soient détruites, ce n’est pas possible. On a des laboratoires qui se permettent de retirer l’équivalent de 1 milliard d’euros de la recherche pour que cet argent ne serve rien, c’est comme si on le jetait au feu. D’un côté des États nous disent qu’on a besoin d’argent pour vacciner de l’autre des groupes pharmaceutiques le détruisent. Il faut que ça s’arrête, c’est plus possible.

Propos recueillis par Simon Erderof




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