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Scandale d'État

Impunité d’État. Le scandale du chlordécone pourrait se conclure par un non-lieu

Ayant contaminé les Antilles depuis 1972, le chlordécone, empoisonnant toujours aujourd’hui les habitants de Martinique et de Guadeloupe, avait déclenché un véritable scandale d’État début des années 2000. Un scandale qui risque fort aujourd’hui de finir sur un non-lieu, démontrant une fois de plus l'impunité de l'État français.

mercredi 6 avril

Crédits photo : HELENE VALENZUELA / AFP

Alors que les Antillais se battent depuis plus d’une dizaine d’années pour dénoncer la responsabilité de l’État français dans le scandale du chlordécone, les juges d’instruction du pôle santé publique du tribunal judiciaire de Paris ont acté la fin des investigations. Une décision qui montre une fois de plus l’impunité de l’État français.

Le chlordécone : quand capitalisme et néocolonialisme font bon ménage

Utilisé dans les cultures de bananes comme insecticide afin de lutter contre la prolifération des charançons - insectes s’attaquant aux racines des bananiers -, la molécule du chlordécone sera interdite dès 1976 aux États-Unis, suite à des études scientifiques pointant le risque cancérigène et plus largement sanitaire de l’utilisation massive de ce composé chimique. Pourtant, l’État français, ayant légalisé son utilisation en 1972 sous Jacques Chirac, poursuivra dans le déni jusqu’en 1990. Son utilisation dans les cultures de bananes se poursuivra quelques années grâce à des dérogations, malgré d’importantes preuves de pollution persistantes de l’environnement, notamment des sols, des nappes phréatiques, et des eaux côtières, ainsi que des espèces vivantes sur les deux îles.

Ce produit, persistant dans l’environnement, n’aura pas seulement causé de nombreux dégâts sur la santé des travailleurs des bananeraies, mais sur l’ensemble des populations de Martinique et de Guadeloupe. Il persiste dans l’environnement, atteignant parfois des concentrations dépassant d’un facteur 100 les normes environnementales, touchant dès lors de nombreux produits alimentaires locaux. Deux études, réalisées entre 2003 et 2008 - TIMOUN et HIBISCUS -, démontrent en effet la contamination des femmes enceintes au chlordécone, et pour la première, un risque accru d’accouchement prématuré concernant 15,5 % des femmes contaminées, contre 5,5 % dans la population générale. En outre, le nombre de cancers de la prostate chez les anciens travailleurs des bananeraies, les plus exposés au pesticide, serait 2,5 fois plus fréquent que dans la moyenne générale, entraînant même la reconnaissance de ce cancer comme maladie professionnelle chez ces travailleurs.

Possible non-lieu : une insulte à toute la population antillaise...

Suite à l’éclatement du scandale parmi la population dans les années 90 ayant débouché sur de nombreuses manifestations dénonçant la responsabilité de l’État français dans ce scandale, l’affaire risque aujourd’hui fort de finir sur un non-lieu selon l’AFP. En effet, après 16 années de bataille juridique, la fin des investigations des juges d’instruction du pôle santé publique ce 25 mars, investigations n’ayant débouché sur aucune mise en examen, montre bien une volonté d’étouffer l’affaire. Malgré le fait que l’État français ait laissé faire des dizaines d’années l’exploitation d’un produit reconnu comme dangereux par la communauté scientifique, sa responsabilité ne risque fort de n’être jamais reconnue, et ce alors qu’en 2018 une étude montrait qu’encore plus de 90 % des Martiniquais et Guadeloupéens étaient contaminés par le chlordécone.

...dans la continuité d’une gestion coloniale

La justice, couvrant de fait la responsabilité de l’État français, montre une nouvelle fois le caractère colonial de la gestion sanitaire dans les départements d’outre-mer. Des dizaines d’années où l’État a laissé faire au profit des exploitants locaux et au mépris de la santé et de l’environnement, sachant très bien le risque dénoncé par les scientifiques depuis la première étude sur le sujet en 1967. Une gestion coloniale qui rappelle celle de la crise sanitaire, pendant laquelle la vie des populations n’a eu que peu de valeurs, comme lorsqu’il a fallu 6 semaines pour envoyer des bonbonnes d’oxygène en plein rebond épidémique.



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