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Racisme et violences d’Etat

Quand la police tue deux fois

Il y a 36 ans, Malik Oussekine et Abdel Benyahia étaient tués par la police. Ni oubli ni pardon !

Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, la police a tué deux fois. Malik Oussekine est tabassé à mort, Abdel Benyahia tué par balle. Une affaire est mise sous les projecteurs, l’autre étouffée. Nous voulons rendre hommage à Malik, à Abdel et à tous ceux qui se sont battus pour la justice et pour ne pas oublier.

mardi 6 décembre 2022

Dans la nuit du 5 décembre au 6 décembre 1986, deux hommes sont tués par la police. Malik Oussekine, 22 ans, et Abdel Benyahia, 20 ans. Malik Oussekine est tabassé à mort par deux voltigeurs, les ancêtres de la BRAV-M, lors de la répression d’une manifestation étudiante contre la sélection sociale à l’université. Un témoin assiste à son passage à tabac, sa mort est médiatisée. Abdel Benyahia est assassiné, le même soir, par balle à Pantin par un inspecteur de police hors service, totalement ivre qui avait gardé son arme de service. Il faudra toute la mobilisation de la famille et d’un large comité de soutien pour savoir où est passé le corps, et pour obtenir justice et vérité contre l’institution policière. Ces deux meurtres policiers, l’un mis sous le feu des projecteurs, l’autre étouffé autant que possible et présenté comme un simple fait divers, ont montré toute l’impunité et la protection dont jouit la police. Systématiquement les puissants et leurs flics essayent de faire croire que si la police a tué quelqu’un, c’est d’abord et avant tout de la faute de la victime. Des voltigeurs de Pasqua, à la BRAV-M de Darmanin, rien n’a vraiment changé. Ou plutôt si. Les pouvoirs et l’impunité de la police se renforcent, dans une longue suite de crimes impunis.


Décembre 1986. La France est secouée par la mobilisation massive de milliers d’étudiants, rejoints par les lycéens, contre le projet de réforme de l’université mené par le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Alain Devaquet. Le 4 décembre est le pic de la contestation, avec des centaines de milliers de personnes qui défilent dans les rues de Paris et une répression féroce. C’est dans ce contexte que, dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, Malik Oussekine est frappé à mort par deux policiers, en marge de la manifestation.

Le projet de loi Devaquet : la mobilisation étudiante contre les flics de Pasqua
Le contexte de la mort de Malik Oussekine, c’est la mobilisation étudiante contre le projet de loi Devaquet. Chirac, après la victoire de la droite aux élections législatives de mars 1986, est devenu Premier ministre de Mitterrand : c’est le début de la cohabitation, entre une présidence PS et un gouvernement de droite. Il entend faire passer une série de mesures de libéralisation, entre autres dans l’Enseignement supérieur. C’est ainsi que va naître le projet de loi mené par le ministre de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur, Alain Devaquet en lien avec celui de l’Education nationale René Monory, pour donner plus d’autonomie aux universités et les mettre en concurrence les unes avec les autres. Le but de la réforme est de mettre en place la sélection à l’entrée de l’université, pour adapter les flux d’étudiants aux besoins du marché du travail et la possibilité de fixer ses frais d’inscription pour chaque université. Projet de sélection qui, faute d’aboutir en 86, sera de nouveau porté en 2018 avec la loi ORE qui instaure notamment Parcoursup. Car ce qui fait reculer le gouvernement Chirac, c’est la mobilisation historique de la jeunesse, qui menace de se radicaliser et de s’amplifier après le choc que constitue la mort de Malik.

Du 21 novembre à début décembre, les étudiants descendent dans la rue, où ils sont rejoints par les lycéens. Aux quatre coins du pays, les universités sont le théâtre d’Assemblées Générales où les étudiants votent le blocage. Le 4 décembre, c’est l’apogée du mouvement, avec entre 500 000 et 600 000 personnes qui battent le pavé à Paris et plus d’un million dans toute la France. La jeunesse se mobilise pour le retrait du projet de loi, contre la sélection, les inégalités et la précarité.

Le mouvement se voit réprimé violemment, notamment par les « voltigeurs » mis en place par le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua. Ces binômes de flics à motos – l’un conduisant pendant que l’autre a les mains libres pour matraquer – s’inscrivent dans le programme répressif mis en place par Chirac, avec un Pasqua chargé de mettre l’accent sur la lutte contre « l’insécurité ». Il fait ainsi voter toute une série de lois contre la criminalité, la délinquance, le terrorisme et les atteintes à la sûreté de l’État et est l’inventeur avec son ministre délégué à la sécurité Robert Pandraud de ces pelotons de voltigeurs.

Troupes de chocs conçues spécialement pour réprimer les manifestants, ils sont là pour « nettoyer » en fin de journée. Ils isolent les étudiants, ceux qui sont désignés comme « casseurs », pour les passer à tabac. Le 4 décembre, la manifestation est ainsi dispersée par des charges et des flics qui arrosent de gaz lacrymogènes, provoquant au moins deux blessés graves. Le soir même, les étudiants votent en assemblée générale à Jussieu une motion de protestation contre les violences policières. Il y a à nouveau des milliers de personnes dans la rue le 5. Face à l’ampleur de la contestation, la violence répressive monte encore d’un cran.

Point culminant des violences policières : Malik Oussekine tabassé à mort

C’est dans la nuit du 5 au 6 décembre que cette violence culminera et se déchaînera avec le crime policier commis contre Malik Oussekine. La Sorbonne vient d’être évacuée et les flics quadrillent le Quartier Latin, traquant les derniers « casseurs ». Malik Oussekine, 22 ans, d’origine algérienne, est étudiant à Dauphine et sort d’un club de jazz. Il croise alors la route de trois voltigeurs qui le prennent en chasse. Un témoin, fonctionnaire au ministère des Finances, raconte l’avoir vu se réfugier dans un hall d’immeuble, où il sera immédiatement poursuivi et roué de coups : « Je rentrais chez moi. Au moment de refermer la porte après avoir composé le code, je vois le visage affolé d’un jeune homme. Je le fais passer et je veux refermer la porte. Deux policiers s’engouffrent dans le hall, se précipitent sur le type réfugié au fond et le frappent avec une violence incroyable. Il est tombé, ils ont continué à frapper à coups de matraque et de pieds dans le ventre et dans le dos. La victime se contentait de crier : "je n’ai rien fait, je n’ai rien fait" ». Il veut s’interposer, reçoit lui aussi pour cela des coups, et ce n’est que quand il sort sa carte de fonctionnaire que les policiers se replient et prennent la fuite. Un autre témoin décrira « les tâches de sang sur les murs et les éclats de verre des plaques de boîtes aux lettres ». Le SAMU arrive dix minutes après, mais il est trop tard. Mort dans le hall de l’immeuble, le corps du jeune homme est transporté à l’hôpital Cochin, où les médecins constateront les hématomes au visage, une fracture de la cloison nasale, une abrasion du nez et de la joue droite. Ils constatent aussi une insuffisance rénale, ce qui servira de prétexte pour atténuer la responsabilité policière et fera l’objet d’un commentaire de Robert Pandraud qui choque l’opinion : « Si j’avais un fils sous dialyse, je l’empêcherais d’aller faire le con la nuit ».

Durcissement du mouvement : le PS à la rescousse pour étouffer la contestation

Le lendemain du crime, une manif qui réunit entre 30 000 et 40 000 personne s’organise spontanément en direction de l’hôpital Cochin. Sur les pancartes on lit « Ils ont tué Malik », « Universités : 1 mort, la sélection commence », « 160 blessés dont 6 grièvement, il vous fallait un mort, Pasqua-Monory assassin ». Le Parti Socialiste, à travers ses militants à l’UNEF, s’empare de la tête du cortège et tente de reprendre la main sur un mouvement sur lequel il n’avait plus aucun contrôle. Il transforme une manifestation où résonnaient les cris de colère en marche blanche silencieuse et funèbre. À l’issue de la matinée, les présidents de l’UNEF-ID et de SOS racisme sont reçus place Beauvau comme interlocuteurs du gouvernement dans la mobilisation.

Le mouvement, pourtant, se politise et se durcit. Le soir du 6, la Coordination Nationale Etudiante vote la poursuite de la mobilisation jusqu’au retrait du projet de loi, et certains appellent même à exiger la démission de Chirac. L’AG appelle aussi l’ensemble de la population et des syndicats ouvriers à débrayer le 8 décembre et à une journée de grève générale et de manifestation le 10 décembre. Face à cette mobilisation étudiante qui menace de s’étendre chez les travailleurs et de provoquer des grèves, le duo Miterrand-Chirac fait tout pour enterrer le mouvement. Le 8 décembre, après les nouvelles manifestations, Chirac annonce le retrait du texte et la démission de Devaquet, tandis que Monory annonce l’abandon des réformes des lycées. La contestation s’épuise après le 10 décembre, avec un Parti Socialiste qui se démène pour faire taire la colère.

Mais dans la nuit du 5 au 6 décembre, la police a tué… deux fois. A Pantin, devant un café, alors qu’il tente de s’interposer pour séparer une bagarre, Abdel Benyahia est abattu par un inspecteur hors-service et fortement alcoolisé. Pendant deux jours, la famille n’aura aucune information, ni de la police, ni des hôpitaux ne sachant même pas où est le corps de leur fils de 20 ans (un mode opératoire de la police qui résonne avec le secret qui a entouré la mort d’Adama Traoré dans les heures qui ont suivi). C’est parce que les habitants de la Cité des 4000, à la Courneuve, où habitait Abdel Benyahia, se soulèvent pour demander justice qu’une information judiciaire est ouverte. Un Comité Justice pour Abdel se monte et va mener une lutte acharnée de plusieurs mois qui va aboutir sur la condamnation à 7 ans de prison de l’inspecteur Patrick Savrey. Une attitude de lutte qui tranche radicalement avec la cooptation orchestrée par le PS et l’UNEF pour blanchir la police dans le meurtre de Malik Oussekine. La plaque commémorative installée à Paris, en 2006 par SOS Racisme et le maire PS Betrand Delanoë, à l’endroit de l’assassinat de Malik Oussekine au 20 rue Monsieur-le-Prince réalise ainsi l’exploit de ne pas mentionner les auteurs du meurtre, la police : « À la mémoire de Malik Oussekine, étudiant âgé de 22 ans, frappé à mort lors de la manifestation du 6 décembre 1986 ».

« Abdel pour mémoire », un film d’intervention produit par IM’média

Impunité policière, les mêmes flics au service du même État

Le traitement par la justice, plus de 3 ans après les faits, du crime contre Malik Oussekine, illustre l’impunité policière. Les deux assassins sont condamnés avec sursis, à 5 et 2 ans de prison pour « coups et blessure ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Si les pelotons de voltigeurs sont dissous, Pasqua reste en poste.

Plus de trente ans après, l’impunité règne toujours : ce sont les mêmes flics qui répriment, qui matraquent et qui tuent, dans les quartiers populaires et dans les manifestations. Après la mort aux mains de la police d’Adama Traoré en 2016, les expertises médicales se multiplient pour blâmer l’état de santé du jeune homme et dédouaner les policiers. Tout comme à l’époque, où la ligne des policiers et de leurs défenseurs (dont de nombreux membres du gouvernement et de la majorité RPR) était que Malik Oussekine souffrait de déficience rénale, qu’il était sous dialyse et qu’il s’agissait de la raison de sa mort.

Le gouvernement Macron s’est aussi illustré en réhabilitant les méthodes de répression les plus violentes pour museler la contestation sociale. Les tristement célèbres « voltigeurs » ont ainsi été ressuscités par les DAR (détachement d’action rapide) mis en place dès décembre 2018 pour réprimer les Gilets Jaunes et l’ampleur et la radicalité des premiers actes. Puis ont pris le relais les BRAV-M (Brigades de répression de l’action violente motorisées) lors de l’officialisation par Castaner de la « nouvelle doctrine du maintien de l’ordre » en mars 2019. Le but : avoir un dispositif policier mobile d’intervention rapide, pour pourchasser les manifestants et procéder à des interpellations.

Une continuité qui s’est poursuivi avec l’ensemble des lois sécuritaires adoptés depuis comme la Loi Sécurité Globale (qui a notamment fini d’imposer la généralisation du port d’arme hors-service pour les policiers, ce qui était interdit en 1986) ou la récente Loi d’Orientation et de Programmation du Ministère de l’Intérieur, qui augmente à coups de milliards les moyens de la police notamment en ce qui concerne la cybersécurité et renforce les moyens de répression physiques et judiciaires, et qui a été adoptée avec l’abstention des socialistes.

Les ministres de l’Intérieur continuent de parader sur les plateaux télé pour afficher toute leur morgue et leur mépris. Ces dernières semaines, Darmanin a par exemple insulté la mémoire de Souheil El Khalfaoui, tué en août 2021, face au père de ce dernier, dans l’émission Touche pas à mon poste. Alors qu’il ne passe pas un mois sans que les flics ne fassent un nouveau mort au motif de « refus d’obtempérer », Darmanin affiche tout son mépris pour les victimes. En 2020, alors que les images de la mort de Cédric Chouviat venaient d’être publiées, où l’on entend le livreur dire à plusieurs reprises « je m’étouffe », en juillet 2020, le ministre de l’Intérieur lançait : « Quand j’entends le mot "violences policières" personnellement je m’étouffe ».

L’impunité policière, loin d’être un dysfonctionnement, traverse les années et les gouvernements. Ces flics qui assassinent, ces brigades qui sont employées pour réprimer les quartiers populaires, qui déchaînent leur violence raciste, sont le bras armé d’un système répressif. Leur institution, loin d’être à la dérive, sert exactement le rôle qui lui a été donné par l’État : maintenir un ordre profondément inégalitaire, raciste et injuste au profit des classes dominantes. Trente-six ans après l’assassinat de Malik Oussekine et d’Abdel Benyahia, les violences policières et le racisme d’État sont toujours là, et ne disparaîtront qu’avec le renversement de l’ordre capitaliste.