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Bilan

« Il faut tirer les enseignements de la séquence des retraites » : Christian Porta, CGT Neuhauser

Alors que la page des retraites est loin d’être tournée et que des grèves pour les salaires se multiplient, nous publions un cycle d’entretiens avec des protagonistes de cette lutte historique. Christian Porta, délégué de la CGT Neuhauser et militant à Révolution Permanente, partage son expérience et son analyse du mouvement.

24 mai 2023

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« Il faut tirer les enseignements de la séquence des retraites » : Christian Porta, CGT Neuhauser

Crédit Photo : O Phil des Contrastes

Christian Porta, militant à Révolution Permanente, travaille dans la boulangerie industrielle Neuhauseur, à l’usine de Folschviller près de Metz. Il est délégué syndical CGT Neuhauser et secrétaire de l’Union Locale.

De nombreux analystes ont relevé le caractère historique de la lutte en cours. Peux-tu nous expliquer comment tu as vécu ce mouvement et les différences que tu as pu voir avec d’autres mobilisations ?

Tout d’abord, c’est une lutte historique en termes de nombre : je n’ai jamais vu autant de personnes dans les rues de Metz. C’est aussi la première fois que j’ai vécu un mouvement appelé par une intersyndicale aussi large. C’est un front et une mobilisation plus massive que lors de la dernière réforme des retraites de 2019. Il y a eu un rejet massif de la réforme, encore plus qu’il y a quatre ans. Même des chefs à l’usine se sont mis en grève ou sont allés en manifestation, des types pourtant presque antisyndicaux. Personne dans l’usine n’était pour cette réforme, même dans les sphères de la direction. Et ça s’est vu aussi lors des tractages publics sur les ronds-points ou autre qu’on a pu organiser. Je n’ai jamais dû organiser autant de bus pour aller à Metz en manif !

En revanche, une des différences avec 2019, c’est qu’il n’y a eu que peu voire pas d’assemblées générales de travailleurs sur notre secteur. Je me rappelle qu’en 2019, les cheminots par exemple se rassemblaient, tenaient des discussions, des assemblées générales. À Metz, dès le premier jour de manif, on était une cinquantaine à se réunir pour organiser la suite et échanger sur nos secteurs. Cette année, c’est quelque chose que l’on n’a pas retrouvé. Bien sûr, il y a eu de petites assemblées générales de cheminots, mais peu ouvertes, et très peu d’assemblées générales dans les boîtes privées. Cette auto-organisation moins forte est une grosse différence avec 2019. C’est pour pallier cela qu’avec la CGT Neuhauser et d’autres, nous avons impulsé une assemblée générale interpro assez rapidement.

Comment s’est organisée l’assemblée inter-professionelle de Metz ? Quelles ont été ses réussites et ses limites ? Quels étaient les liens avec les salariés des autres secteurs ?

On a appelé à une première inter-professionelle le 31 janvier, jour de manifestation. Nous étions un certain nombre à l’initiative : la CGT Neuhauser, la CGT du Conseil départemental, Sud éducation, la CGT mission locale et la CNT. Dans le même temps, il y avait des assemblées générales étudiantes qui commençaient à se mettre en place. Alors on a décidé de réunir l’inter-professionelle dans la fac en utilisant un amphi. Ce fut un gros succès : énormément de jeunes sont venus, presque plus que pour les assemblées générales étudiantes. C’était le signe évident d’une jeunesse qui veut vraiment se lier aux travailleuses et aux travailleurs en lutte.

Le but était d’abord de poser une stratégie et de faire venir d’autres secteurs. Une des premières choses que l’on a décidées, c’était d’élargir les revendications pour toucher un maximum de monde. Dès le début, on s’est mis d’accord pour revendiquer 400 euros d’augmentation de salaire pour tous, la retraite à 60 ans et 55 ans pour les métiers pénibles. On a aussi exigé la fin des réformes contre la jeunesse, comme le SNU, Parcoursup ou encore la plateforme « Mon master », qui visent à rendre la fac encore plus élitiste. Dans la continuité, on a beaucoup discuté de la question des services publics. On est sorti avec des mots d’ordre à même de parler à l’ensemble des travailleurs, c’est une des réussites de l’interpro.

On s’est aussi mis d’accord sur le principe de la grève marchante, c’est-à-dire d’aller dans les autres usines et entreprises avec les grévistes des secteurs réunis, pour convaincre ceux qui n’étaient pas encore mobilisés de nous rejoindre et pour chercher du soutien. Des camarades nous ont rejoints : des travailleurs de la chimie, du rail, de la santé, du social, beaucoup d’énergéticiens de la centrale de Cattenom et d’Enedis, des salariés de l’agroalimentaire et des profs y compris de la fac. Nous sommes aussi allés discuter avec les travailleurs d’Amazon, qui étaient super réceptifs à l’élargissement des revendications, ainsi que sur toutes les filiales du groupe Neuhauser du secteur. Les jours de manifestation, on est aussi allés en soutien sur les piquets du secteur, avec des délégations de l’inter-professionelle pour convaincre les grévistes de nous rejoindre, notamment à Stellantis (ex PSA) et auprès des éboueurs.

Le 7 mars, on a réussi à faire un cortège de l’inter-professionnelle, avec plus de 500 personnes sur Metz. On arrivait à incarner une volonté de généraliser la grève à travers nos banderoles, nos mots d’ordre etc. L’inter-professionelle a monté des caisses de grève, dont les étudiant se sont beaucoup saisis. Cette politique a bien illustré l’importance de lier les deux secteurs, elle nous a apporté du soutien concret dans la lutte mais aussi du moral. Ce lien a aussi été initié et entretenu par les étudiants du Poing Levé. Ils faisaient des stands et des ventes de gâteaux sur la fac. En tout, on a réuni plus de 4000€ qu’on a reversé aux énergéticiens d’Enedis.

Mais on avait aussi une politique contre l’extrême droite. À Metz, elle était présente dans les manifs avec Civitas ou les Patriotes, et tentait de monter des cortèges. L’interpro a mené des actions coup de poing pour repousser l’extrême droite, alors que l’intersyndicale était très passive et leur demandait juste de manifester à l’arrière du cortège. On a réussi à les empêcher d’entrer dans les cortèges, mais le 8 mars ça a pris une autre ampleur : durant la manifestation, un camion conduit par des militants d’extrême-droite a renversé des manifestants qui bloquaient son passage. Malgré la violence de l’attaque, il n’y a même pas eu de condamnation de l’intersyndicale locale sur cet événement.

Vis-à-vis des limites, je dirais qu’on a eu des difficultés à faire venir plus de secteurs en lutte. Le secteur où la mobilisation a vraiment marché, c’est les énergéticiens. Mais on aurait aimé élargir bien plus. Par exemple, on a tenté d’organiser des soirées pour « fêter la grève » mais ça n’a pas abouti alors que ça aurait pu réunir de nombreux secteurs, remplir les caisses de grèves et donner du moral.

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Tu as eu une part active dans la construction du Réseau pour la grève générale, notamment en ramenant une centaine de camarades de Metz le 1er mai à Paris. Pourquoi ce réseau était important selon toi ?

Au moment où nous construisons l’inter-professionnelle, le Réseau pour la grève générale s’est lancé avec une tribune signée par plus de 300 syndicalistes, intellectuels et figures artistiques pour appeler à généraliser la grève dès le 28 janvier. Chez nous, beaucoup de participants à l’inter-professionnelle ont signé la tribune de lancement. Dans la continuité, c’était naturel de rejoindre le Réseau et ça a été voté à l’unanimité. Le réseau était important parce qu’il a permis de proposer une alternative à la stratégie de grève de pression symbolique de l’intersyndicale.

La vraie problématique, c’est que l’intersyndicale nationale tenait le mouvement d’une main de fer. Je n’avais jamais vu ça. Il y avait des freins dès qu’on émettait une critique sur le plan de bataille, on pouvait se faire prendre à partie. Les directions syndicales locales avaient comme argument massue de « préserver » l’unité syndicale en expliquant qu’« il ne faut pas dépasser ce qui est défini par l’intersyndicale ». Le Réseau est le seul organe qui a formulé une critique claire sur la stratégie de l’intersyndicale, pointant les limites des journées « saute-mouton », que tout le monde savait être insuffisantes pour faire reculer Macron.

Pour le 1er mai, c’était important pour nous de venir nombreux sur Paris pour un gros cortège qui montre que cette date ne devait pas être pas un baroud d’honneur et qu’une autre stratégie était nécessaire. Je pense que le cortège du 1er mai du Réseau a été une belle démonstration, par le monde qui l’a rejoint et par le symbole de manifester devant l’intersyndicale pour dire : « non, on ne marchera pas derrière ceux qui nous mènent à la défaite ». Aussi, on a pu organiser avec l’inter-professionelle et le Réseau des rassemblements contre le dialogue social au moment où les directions syndicales allaient discuter à Matignon. De même, au moment du passage de loi par le 49.3, on avait appelé à des manifestations et des rassemblements localement.

Dans la situation actuelle, avec la colère issue de la bataille des retraites qui ne retombe pas et s’incarne aujourd’hui dans les différentes grèves sur les salaires, je pense qu’un réseau comme celui-ci a encore beaucoup de raisons de continuer à exister. Grâce au Réseau, on peut continuer à coordonner à la base différentes luttes qui sont d’autant plus isolées, car elles se mènent entreprise par entreprise, avec chacune son calendrier de négociations salariales spécifique. Le Réseau pour la grève générale s’inscrit dans la durée, c’est un outil important pour la suite qui tire les enseignements de la séquence des retraites et nous prépare au mieux pour la suite.

Régulièrement, on entend dire que, s’il n’y a pas eu de grève générale, c’est parce que les travailleurs n’étaient pas assez déterminés, ou qu’il n’y a pas de « bouton pour la grève générale », signifiant par là que ceux qui réclament des appels s’imaginent qu’il suffirait d’y appeler pour qu’elle se réalise. Qu’est ce qui a pu manquer pour faire basculer plus de secteurs dans la grève reconductible et aller vers une grève générale ?

C’est toute la question de la stratégie. On a une intersyndicale qui a décidé de A à Z de la forme qu’allait prendre le mouvement et n’a laissé aucune marge de manœuvre aux syndiqués et aux travailleurs pour décider. Dans mon UD ou mon UL, on n’a jamais été consulté sur les dates ou la stratégie. On nous demandait juste de suivre le calendrier défini par les dirigeants des confédérations réunis après les manifestations nationales.

Les secteurs qui sont partis en reconductible ont été isolés par l’intersyndicale. À partir du 7 mars par exemple, avec un mouvement aussi massif et des secteurs déjà en reconductible, elle aurait dû tout faire pour étendre et généraliser la reconductible, mettre tous ses moyens pour remplir des caisses de grève, organiser des tournées dans toutes les entreprises d’une région en s’appuyant sur les secteurs en reconductible. C’était le moment où jamais d’abandonner les journées saute-mouton pour appeler clairement à la grève générale et l’organiser. Il y avait des initiatives qui allaient dans ce sens, comme le plan proposé par les raffineurs qui avaient prévu de monter crescendo avec 24h, 48h puis 72h de grève, pour lancer la reconductible.

Mais finalement, l’intersyndicale a continué sur sa même stratégie de grève de pression de 24 heures espacées de plusieurs semaines. Tout ça pour que Laurent Berger annonce en mai que, finalement il sait que ces journées isolées ne vont pas faire plier le gouvernement ! Quand tout le monde se regardait en chien de faïence pour savoir qui allait partir en reconductible, il fallait une impulsion claire de l’intersyndicale pour donner confiance à tout le monde. Répondre à ça qu’il n’y a pas de « bouton pour la grève générale » n’est qu’une excuse quand on n’a rien tenté pour concrétiser cette généralisation. Et les occasions n’ont pas manqué.

On a tenté de le faire à notre échelle avec le Réseau, même si nous sommes très loin d’avoir le poids de l’intersyndicale nationale. Lors des réquisitions en Normandie, on n’a pas vu les directions de l’intersyndicale se démener pour soutenir les raffineurs. Nous de notre côté, on a affrété des bus de Paris pour aller défendre la raffinerie de Normandie ! En définitive les dirigeants de nos syndicats ont laissé les grèves reconductibles s’épuiser et se faire réprimer sans réaction à la hauteur.

Même actuellement, avec les grèves pour les salaires qui se multiplient, comme à Vertbaudet, où les grévistes font face à des violences de la police, je ne comprends pas comment la CGT peut continuer à aller négocier avec le gouvernement. À l’inverse, il faudrait appeler à la solidarité la plus large et construire un mouvement national pour l’augmentation des salaires et leur indexation sur l’inflation dans tout le pays !

Le basculement peut se faire avec une vraie stratégie de combat : des grèves dures reconductibles, organisées à la base par les grévistes en assemblée générale avec la mise en place de caisses de grèves bien remplies pour toutes et tous. Mais pour arriver à un tel mouvement, il faut mettre en avant des mots d’ordre qui donnent envie aux travailleurs de se battre en dépassant le seul retrait de la réforme des retraites. À l’heure actuelle, avec une inflation énorme qui aggrave la pauvreté, les travailleuses et les travailleurs peuvent se dresser pour tout arracher d’un coup.

C’est pour cela qu’il faut s’investir dans le Réseau pour la grève générale. Un réseau qui a maintenant largement dépassé les militants et militantes de Révolution Permanente et le noyau syndical qui en était à l’initiative. À Bordeaux et Toulouse, des comités se montent et tentent de coordonner toutes les grèves locales. À Metz également, on est aussi en train de préparer le 6 juin pour que cette date soit massive et montre la combativité qui existe dans notre camp social.

Actuellement les grèves pour les salaires se multiplient et la colère sur les retraites n’a pas disparu. Par exemple, dans ma boîte, il y a les négociations annuelles obligatoires (NAO) qui arrivent, et on va lier cette question des salaires à la lutte contre la réforme des retraites. Le fait de se coordonner avec les autres luttes va être décisif. On n’arrivera pas à arracher des vraies avancées sur les salaires et les retraites si on reste à lutter chacun dans nos boîtes. Seule la construction d’un mouvement national massif et reconductible nous permettra d’imposer nos revendications.


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