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Génération Révolution

Grève à l’Infrapole SNCF Paris Nord : la nouvelle génération lutte de classe

Depuis le 18 janvier, les agents de la brigade banlieue de l'Infrapole SNCF Paris Nord sont en grève. Partie sur des revendications locales, la portée de cette grève pourrait dépasser ce cadre, tant les grévistes incarnent le visage d'une nouvelle génération ouvrière, et tant leur victoire pourrait inspirer toutes « les petites mains invisibles » qui font tourner la SNCF et la société.

mardi 11 mai

Les agents en grève de la brigade banlieue de l’Infrapole Paris Nord. Crédit photo : LouizArt->https://www.facebook.com/loulou.timri]
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Depuis le 18 janvier dernier, je suis aux côtés des grévistes de la maintenance du réseau de la Gare du Nord, sur l’établissement dit « Infrapole Paris Nord ». J’interviens depuis 4 mois dans ce conflit comme délégué syndicale SUD Rail à Paris Nord, mais le militant révolutionnaire au sein du NPA-Revolution Permanente que je suis est ébahi par la détermination de ces camarades, dont la subjectivité évolue jour après jour. Il était temps pour moi de rédiger cet article, qui n’a pas comme objectif uniquement de faire un bilan d’étape, mais bien de donner ma vision sur le caractère politique profond de cette grève et de ce que cela dit de cette nouvelle génération de militant lutte de classe.

Le nouveau visage de la classe ouvrière

« On en a marre des syndicalistes qui viennent juste pour leur boutique »

J’ai rencontré les camarades de la brigade souterraine au mois de novembre 2020 suite à l’invitation de Nourdine Touir, un des membres de la brigade que je connaissais à l’extérieur de la SNCF. L’histoire commence là, un coup de fil de mon camarade qui me dit : « Anasse avec les copains de la brigade nous aimerions beaucoup discuter avec toi, car nous avons plein de problèmes, concernant nos conditions de travail et de salaire ». À leur demande je me suis donc déplacé afin de les rencontrer, discuter avec eux des problèmes qu’ils avaient. J’ai découvert seize gars au fin fond des tunnels de Gare du Nord, cachés dans un dédale de couloir. Si tu ne connais pas leur local, il est impossible de le trouver. Cela m’avait énormément marqué : lorsque je dis « ce sont les invisibles du rail » c’est vrai au sens propre comme au sens figuré. Leur brigade est certes propre et bien aménagée, mais sans lumière, sans aucune vie autour, lorsqu’on y entre on ne sait même pas s’il pleut, neige ou encore l’heure qu’il est.

La première rencontre que j’ai eu ce soir-là avec eux était plutôt cordiale, mais j’ai pu lire beaucoup de réserve dans les yeux des uns et des autres. Cela m’avait donné le sentiment d’une équipe de foot, avec l’entraîneur qui parle et les autres qui attendent que « le chef », comme ils l’appellent, finisse de parler pour intervenir. J’avais l’impression d’être dans les années 70, je découvrais l’envers du décor, d’un métier plutôt imperméable aux grandes luttes des dernières années. Jérôme, cheminot depuis 22 ans, est le chef de brigade, un ancien encarté de Force Ouvrière qui m’a tout de suite impacté. Il a résumé à lui seul la crise que vit le syndicalisme depuis de nombreuses années, notamment le peu de présence sur le terrain, ou encore l’impression de luttes déconnectées de la réalité, et les stratégies perdantes. Il me disait lui-même « on en a marre des syndicalistes qui viennent juste pour leur boutique ».

Malgré le fonctionnement du début qui semblait un peu « militaire », j’ai vu la détermination dans les yeux de cette brigade. Mélangeant anciens et jeunes, racisés ou non, banlieusards et campagnards, cette brigade représente à elle seule le nouveau visage de la classe ouvrière en France, mais également l’avenir de la lutte des classes. Je dis l’avenir, car malgré les différences d’âge et de parcours, ils font partie de cette nouvelle catégorie importante de la classe ouvrière qui n’est pas sclérosée par le poids des défaites. Ils savent depuis le départ ce qu’ils veulent et sont déterminés à l’obtenir, non sans réfléchir, mais avec la compréhension que pour aller au bout, il faudra un plan de bataille solide.

Des agents voie devenus des militants lutte de classe

« La grève c’est politique »

La praxis révolutionnaire joue un rôle central, même dans une lutte locale, pour plusieurs raisons. Nous voyons aujourd’hui à quel point les défaites passées pèsent sur l’action syndicale, mais également comment le patronat s’est radicalisé de plus en plus. Il est de plus en plus difficile d’obtenir même une miette sans faire grève, et parfois même une lutte ne suffit pas pour gagner si elle n’est pas préparée en amont avec la conviction d’un affrontement frontal avec le patron. Je suis militant syndical, mais c’est avec une lecture de classe et un regard politique que je construis aujourd’hui la stratégie dans la grève. Car oui la grève c’est politique avant tout. Les grévistes ne le savaient pas au début mais aujourd’hui ils l’ont tous compris. Ils ont compris qu’il n’était pas simplement des agents voie en grève, mais bien des militants de la lutte de classe.

Ce sont notamment les limites du syndicalisme et de l’action syndicale corporatiste qui m’ont amené à évoluer vers le marxisme. Je trouve que le syndicalisme est un bel outil, mais il est pour moi inévitable de le combiner avec un projet révolutionnaire pour l’ensemble de la société, ainsi qu’une lecture la plus fine possible des enjeux de la situation. Je vais tenter de vous donner quelques exemples. Bien sûr c’est une lutte locale, menée par une brigade de seize agents. On peut donc se demander en quoi elle serait politique, ou encore en quoi il y aurait une importance à comprendre la situation dans le pays pour obtenir victoire sur ses revendications. Mais pensez-vous une seconde que dans la tête des patrons de la SNCF, une victoire même locale dans une période de crise sanitaire, économique et politique importante, n’aurait aucun retentissement à l’extérieur ? Bien-sûr que non, la direction de la SNCF et le patronat en général sont au contraire obnubilés par l’effet « boule de neige ». C’est leur hantise absolue de donner à un et d’en voir cent débarquer le lendemain, et que cette lutte donne l’envie de se battre ailleurs. C’est politique car oui dans la période, la classe dominante espère de la résignation, et le silence des directions syndicales participe à cette forme de scepticisme vis-à-vis de l’idée de se battre et de relever la tête.

C’est en ce sens que la construction du rapport de force ainsi que la préparation de la grève sont primordiaux pour lutter et dépasser cela. Le syndicalisme « apolitique » ne peut donner de solution efficace, nous l’avons vu depuis 30 ans dans la lutte des classes et les défaites ou semi-défaites qui s’enchaînent depuis 1995. Mon rôle en tant que militant dans cette grève est de conseiller, aider, préparer stratégiquement les camarades à un combat difficile, mais avec la conviction que chaque difficulté s’affronte et se dépasse. Comme je leur dis souvent avec une comparaison militaire : « On ne va pas faire la guerre à poil sur le champ de bataille, sans avoir pensé notre stratégie, les armes dont nous avons besoin et sans avoir étudié toutes les faiblesses de l’adversaire pour le vaincre ». Nos armes ce sont la solidarité ouvrière, la caisse de grève, l’auto-organisation, la médiatisation, etc…

Cette grève a été pensée dans ses moindres détails. Par exemple, nous avions anticipé dès le début l’entrave au droit de grève et nous savions que le directeur allait l’utiliser directement. Nous savions également que le moment de la répression allait venir, je disais même aux camarades : « une grève ou le patron ne réprime pas, c’est une grève qui ne lui fait pas mal. C’est lorsqu’on lui fait mal qu’il essaye de se venger en usant de la répression ». Mais tout ce plan, toute cette préparation ne sert à rien si les hommes ou les femmes qu’on a en face de nous ne sont pas prêts à les assumer. Ce moral révolutionnaire, les camarades l’avaient déjà avant même que nos chemins se croisent. Ils me remercient tous d’être là avec eux, mais en réalité c’est moi qui doit les remercier car ils confirment mes convictions les plus profondes, que cette nouvelle génération renoue petit à petit avec la conscience de classe. Cette brigade en est l’incarnation à une toute petite échelle. Lisez par exemple ces quelques lignes de l’interview de Kevin, un des grévistes qui n’avait jamais fait de politique de sa vie et dont c’est la première expérience de grève qui explique clairement que « notre société est divisée en deux groupes, il ne faut pas oublier que ceux qui créent la richesse, la transforment, la transportent, c’est les ouvriers ». Comment ne pas être impacté profondément par ces paroles lucides, qui développent en quelques lignes une définition des antagonismes de classe, avec une facilité, comme si cela était dit par Frédéric Lordon par exemple.

Cette brigade dégage une sérénité incroyable, un véritable moral révolutionnaire capable de faire tomber n’importe qui et de faire face à n’importe quelle difficulté. Un camarade m’avait dit « qu’est-ce qu’on fera après cette grève, on va se faire chier ». Je lui ai répondu « on fera la révolution ensemble ». La grève est encore loin d’être finie, nous entrons dans la deuxième mi-temps de cette lutte. Je suis venu à leurs côtés comme représentant syndical, et aujourd’hui ce sont des membres de ma famille, mes frères révolutionnaires.

Trotsky disait dans un texte de 1939 « Au cours d’une révolution, la conscience de classe est le processus le plus dynamique qui soit ». Nous ne sommes bien évidemment pas dans le même cas de figure, mais j’aimerais dire à quel point j’ai pu voir dans les différentes grèves où j’ai été engagé, et dans cette grève de l’Infrapole Paris Nord en particulier, la conscience de classe évoluer à pas de géant. Je citais Kévin plus haut, mais je pourrais sortir des phrases de chacun des grévistes. Une me revient par exemple d’Olivier, jeune trentenaire parti soutenir avec d’autres collègues Alexandre El Gamal, syndicaliste CGT Ratp réprimé par sa direction : « sans nous ils ne sont rien, le boulot c’est nous qui le faisons. Ils sont là-haut dans leur tour d’ivoire, à la fin du mois on compte les sous, on se demande pourquoi on lutte, on perd espoir. Là-haut ils veulent que tu sois à bout, que tu lâche, mais il ne faut jamais laisser ces gens nous marcher dessus ». Celle que je retiens le plus, tant elle est symbolique et qu’elle dit beaucoup de la situation a été prononcé par mon camarade Rudy qui a 25 ans, et qui explique que s’il lutte, c’est « pour redonner espoir, aux gens qui ont perdu espoir ».

Une grève offensive dans une période de plan sociaux et de chômage

Redonner espoir aux gens qui ont perdu espoir. Une phrase qui résonne dans une période difficile pour des millions de gens, et qui devrait aussi résonner chez les militants syndicaux pour les inciter à suivre le chemin des camarades de l’Infrapole. J’ai déjà entendu beaucoup de critiques sur cette grève de la bouche non pas de la bourgeoisie, mais de militants de notre propre camp social. Par sectarisme ou par faiblesse à pouvoir dépasser la crise actuelle, on critique, on plaque son scepticisme et sa mollesse sur ceux qui luttent, toujours en essayant de faire croire que ce n’est qu’une grève isolée. Mais une grève n’est jamais qu’une grève, elle est ce que les militants et les grévistes veulent en faire. Nous avons fait le choix d’une grève offensive, dans une période ou même ceux qui subissent des plans de licenciements ne luttent pas, à l’image des travailleurs de Bridgestone dont l’avocat se dit satisfaisait d’avoir obtenu des choses « sans avoir brûlé le moindre pneu ». Cela, il faut le voir et le comprendre.

Cette grève est le fruit d’une réflexion profonde sur toutes les étapes de la lutte, nous avons anticipé la construction du rapport de force pour parer aux difficultés. Notre stratégie évolue en fonction des situations. La grève a commencé sur des modalités de 59 minutes en milieu de service, une stratégie visant à paralyser les travaux toute la nuit, avec peu de perte de salaire pour pouvoir tenir plusieurs mois. Parfois les mouvements de grève sont massifs d’un coup, souvent en défense d’intérêt, mais rarement il est possible d’avoir des grèves locales massives sur des revendications offensives. Encore plus dans une période de doute, de crise, de scepticisme où l’heure ne semble pas encore à lutter offensivement. C’est notamment le résultat de la pression du chômage, de la division de notre classe, entre salariés titulaires ou précaires, syndiqués ou non, travailleurs français ou immigrés, etc... Souvent c’est une grève locale, même d’un petit groupe comme celui des camarades de l’Infrapole, qui donne ensuite l’envie à beaucoup plus de monde de lutter derrière. Cela me rappelle notamment l’écho de la grève des travailleurs d’ONET en 2017 dans laquelle j’étais intervenu, et qui avait donné envie à d’autres secteurs du nettoyage de lutter par la suite. Où encore la grève locale des aiguilleurs du Bourget en 2017 également, dans laquelle j’étais un des principaux dirigeant, qui a donné envie à d’autres secteurs d’imiter notre stratégie et d’arracher des victoires après notre lutte victorieuse.

Ceux qui passent leur temps à distribuer les bons et les mauvais points pour expliquer quelle grève serait plus rouge que rouge et quelle grève ne le serait pas assez, trouverons toujours à critiquer. Une grève n’est pas un bloc monolithique. Celui qui pense la grève de manière gauchiste, à savoir la grève reconductible en tout temps, en tous lieux ou rien, n’a rien compris à la stratégie. Le but d’une grève c’est d’être la plus efficace, c’est-à-dire d’être pensée pour faire le plus mal au patron, tout en essayant de parer aux difficultés matérielles. Il est faux par exemple de penser que seule la grève au sens de « la cessation de travail » pèse dans le rapport de force. Bien sûr la grève est cruciale et c’est l’outil principal pour lutter. Mais si elle n’est pas combinée à de l’auto-organisation, des actions, de la médiatisation, la volonté d’élargir le mouvement ou ne serait-ce que de permettre à d’autres d’en tirer des enseignements, cela ne suffit pas pour gagner.

C’est dans ce sens également que nous disons que la grève est politique. Elle n’est pas juste le résultat d’une cessation de travail dans le vide, mais elle vient remettre en question la subordination entre le patron et l’ouvrier. C’est souvent pour cela que le patron est parfois prêt à perdre des millions d’euros pour ne pas vous donner quelques euros. Comme l’a dit le directeur d’établissement aux grévistes de l’Infrapole dans un échange dernièrement : « ce n’est pas une question d’argent, mais de principe », en confirmant avoir déjà perdu beaucoup plus financièrement en faisant appel à des sociétés extérieures que ce que les grévistes réclament. De quel principe parle t-il sinon de la logique de domination patronale, c’est-à-dire de maintenir l’équilibre de subordination, qui fait qu’une poignée est capable de vivre du travail des autres mais également d’en tirer une grande part sans jamais mettre un coup de pelle, tandis que ceux qui sont sur le terrain vivent de plus en plus la baisse de leur niveau de vie.

La grève se poursuit et un nouveau rassemblement aura lieu ce 18 mai devant les locaux du siège de l’Infrapole, pour dénoncer notamment l’attitude de la direction qui refuse de répondre aux revendications des grévistes sur leurs conditions de salaire, et préfère dilapider l’argent du contribuable. L’histoire est donc loin d’être terminée, mais je peux d’ores et déjà dire que les camarades grévistes de l’Infrapole Paris Nord, ont su mettre au devant de la scène des problématiques d’un secteur peu connu, notamment à la SNCF. Ils ont soutenu, les raffineurs de Grandpuits, les travailleurs de Sanofi, les salariés de Roissy, les manifestants contre le coup d’État au Myanmar ou encore les militants réprimés de la CGT. C’est bien plus qu’une grève, mais un exemple de combativité et de solidarité de classe.

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